Chronique solaire II: FUGUE (suite et fin)

 

Résumé de la 2ème Séquence: loin dans le futur, 01/07/1117, et dans une capitale figée par des vapeurs torrides, l’on apprend que l’individu s’appelle Hector, qu’il avance tranquille et inquiet, seul désormais, qu’il quitte, en fait, qu’il est en train de quitter. De tout quitter, la chaleur, les siens, les humains dont le dernier message, celui de sa femme, Stella, restera blanc. La chaleur créant des mirage sahélien au bout de l’avenue, il va, son instrument à l’épaule, vers un immense halo jaune, comme le point de bascule d’une planète qui ne serait encore qu’un disque plat. Versement dans le vide.

L’homme, Hector, cheminait. “Je chemine” se disait-il, léger au fond malgré un baromètre à 37°C attisé par des vents tournants, expirations qu’on aurait-dit sorties des tripes en feu du noyau terrestre.

“Ce que tu appelles ne pas trop réfléchir, ce n’est surtout que laisser la part inconsciente de toi-même travailler tranquillement, laisser faire. “

Il n’avait pas répondu à ce dernier commentaire de la dernière personne, amie, à qui il avait parlé. A quoi bon répondre à une tautologie? A quoi bon répondre à une analyse, quand il s’agit surtout, pour prouver sa bonne compréhension, d’avoir les tripes, l’humanité de la mettre en pratique.

“GO!”

Et laissant son amie à ses réflexions somme toute agaçantes, somme toute destinées à lui prouver à elle même que non, Hector n’était pas plus intelligent qu’elle, qu’elle n’était ni plus bête ni moins courageuse que lui… laissant donc cette femme qu’il avait pourtant follement aimée à ses ratiocinages puérilement cartésiens, indignes, il l’avait quittée, elle aussi.

« Hélas, hélas, hélas ! J’aime une fille qui a une très jolie nuque, qui a de très beaux seins, de très jolis poignets, un très joli front, de très jolis genoux… Mais qui est lâche ! »

Tout en s’approchant doucement de cette clarté lointaine, africaine qui l’attirait, Hector repensant à Tess repensa à l’extrait de dialogue d’un film du Premier Âge Technologique qui avait bercé son adolescence. Il éprouva un réconfort en considérant que ce qui fait mal chez une personne aimée, d’autres que lui en avait souffert également, puisqu’ils avaient  eu ce besoin de l’exprimer.

Qu’était-ce, la “lâcheté?!!

Dans le silence de sa bouche bien fermée, il avait  rugi cette question.

De toute part, la ville glaciale couvait l’ébullition des millions d’âmes recluses entre des parois blanches isolantes. Nulle d’entre elles n’avait eu au moins la curiosité (ce balbutiement du courage) de  SORTIR. Le vocable même “dehors” avait peu à peu disparu de la plupart des idiomes indo-européens. Il n’y avait plus que du dedans, du clos, en soi, en ses petits mondes personnels, égoïstes à s’en rendre malade, à rancir sans bien s’en rendre compte. À se convaincre de bonheur sans même en connaître le sens, sans même en questionner le fondement premier: “Liberté”.

 

 

“La perception des choses et des gens…”

Songeait-il dans les derniers mètres de sa route…

L’instrument pesait léger sur ses épaules de nageur, il était pressé d’ouvrir la housse…

Et cet empressement lui en rappelait un autre qu’il voulait oublier…

D’ouvrir la housse dès qu’il serait là-bas, au calme, en lui, au soleil de la savane toute dorée, alors il jouerait, il jouerait, il jouirait, joyeusement, noblement, entre le silence et le son.

Entre la couleur et l’obscurité de Tess, ou de tout visage qui s’était dérobé à lui dans sa vérité…

Visages coulant de sueur sèche dans les beaux appartements climatisés, visages qui ne voulaient plus lui dire qu’ils l’aimaient, car ils ne l’aimaient plus peut-être, où visages qui ne voulaient pas le lui dire, pas encore, par peur.

“Peur de quoi?” Quelle “perturbation” ne peut on craindre dans la vie que celle qui n’en est pas une, que la cessation de toute onde vivante,  dans la paix froide, éternelle? La peur excessive de tout mouvement incontrôlé n’était-elle pas une sorte d’appel à la mort? Une peur d’être vivant, de se laisser embarquer trop loin dans l’humain? Mais qu’Est-ce qui valait la peine, au bout du compte? Avoir vécu dans la paix neutralisée du robot, la sagesse du congélo, ou le feu de la brousse, ou les épines et les coups de soleils mais la bonne odeur d’herbes lumineuses de la brousse, mais les élans irrépressibles, les départs au galop?

Au bout du bout de l’épopée ou de cette petite histoire banale des Hommes, au point d’incandescence de la planète, Hector se sentait l’un des derniers réceptacles d’un dilemme vieux comme l’espèce. Et il avait décidé fermement d’y mettre un terme, non en abdiquant comme le reste de ses congénères, mais en agissant.

Il y était presque, au bout de son chemin, au bord de sa solution. Restait bien entendu quelque hésitation sur la forme. Pour cela il gardait le silence, la guitare parlerait pour lui le temps venu. Le boulevard s’étiolait à présent en un sable caillouteux. Des senteurs inconnues le firent tressaillir, des odeurs d’autres animaux que lui.

A présent il n’y avait plus de ville. Il marchait dans des sortes de chaumes et ne se retourna pas pour constater l’évanouissement total des bâtiments de la civilisation dans le mirage de la création.

Il perçu au loin quelques acacias.

Extraordinairement, son téléphone fonctionnait encore. Il le saisit machinalement, nécessairement et composa un message sans trop réfléchir:

” Je pense que je ne t’aime pas. Je suis désolé, je ne sais plus ce que c’est que l’amour, ce mot induit tellement d’exagérations et d’erreurs.  Mais, malgré tout, je sais simplement que j’ai envie de te voir, j’ai envie, c’est tout, et de toi seule, c’est comme ça, ce n’est peut-être pas très rationnel mais c’est follement raisonnable. Je sens que c’est sain, c’est naturel, c’est évident, alors c’est tout ce qui compte, voilà.”

Il hésita un infime instant car les actes les plus vitaux sont toujours sans retour. Il envoya le message à Tess.

Au bout de la piste qui s’élargissait, puis disparaissait elle aussi, un arbre étendait ses bras presque à l’horizontale, sous les brumes de chaleurs lointaines de la fin de journée. Le soleil avait baissé sans qu’il s’en aperçoive. Il avait hâte de s’assoir sous son ombre et enfin de toucher les cordes, il en avait encore davantage hâte que de boire de l’eau.

Mais soudain, il vit adossé au tronc une silhouette longue et noire dans le contre-jour. Bien que cela fût théoriquement improbable, chimérique (un autre mirage?) il n’eut pas une seconde de doute sur l’identité de cette ombre bizarre qui l’attendait.

Alors un autre désir, une autre envie, un autre élan renversèrent, provisoirement, celui vers la musique.

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