QUAND ILS AVAIENT DES AILES…

À la fin du Moyen-Âge, les hommes qui avaient des ailes, sur les tableaux, étaient des anges…

 

Ça n’arrêtait pas de voler, pourrait-on penser.

Dans cet imaginaire, l’inconscient, le vide étaient peuplés d’un froufrou d’ailes colorées, tons animaux, réels, et transparents aussi.

Les visages: pâles, sereins, nobles, paisibles. Calme et équanimité: rassurants. Drôles d’oiseaux que ces anges, pointant le nez par dessus une épaule de mortel, entre deux plumes.

Et les peintres dévoilaient l’invisible. Qui n’était pas virtuel.

⊗ L’Invisible et le Virtuel

Virtuel, de virtualis: ce qui est “en puissance”, ce qui pourrait être, ce qui a le pouvoir d’être, mais n’est pas, qui ne s’acte pas dans le réel. Donc irréel.

De virtus : vertu dans le sens de valeur, puissance. Suffixe vir: homme, qui donne virilité. Puissance en actes, contre la virtualité: velléité, puissance, seule, sans acte.

D’où le gouffre avec l’époque actuelle. D’où la différence entre vertu et virtuel.

Réalité de l’invisible d’alors: vertu profonde, valeur portée, par des ailes.

Maintenant, faire voir l’invisible: une pub Samsung, des lunettes comme un bandeau sur les yeux pour montrer les étoiles, la galaxie. Rappeler le réel au-dessus de nous, par une présence virtuelle.

⊗ Croire. 

À la réalité du virtuel. À la virtualité de la réalité. C’est à dire croire, par définition étymologique … en Rien, mais croire que ce Rien est quelque chose.

Cet écran, un mot dans le vent, un ange. Ah?

La foi ultra moderne accordée au virtuel est peut-être la métamorphose de celle, jadis, que l’on accordait aux “présences semi-présentes”, au sacré. Ou: la virtualité comme nouvel objet de fascination, de révérence, presque incontestée, incontestable (puisque scientifiquement conçue). Nouvel espace de religiosité, dans le sens de culte, de vénération.

Idolâtrie? Un ange passe. Le courant médiatique disjoncte.

Internet plante.


Un ange passe,  comme chantait Noir Désir, Lolita nie en bloc, un ange passe et dit “stop”.

Et ça ressaute.

Mais le peintre n’a pas besoin de photoshop pour continuer à retoucher son visage, les traits sont lisses, la peau de porcelaine, on serait curieux de connaître soudain, la réalité de cette coiffure.

Et la Paix dans tout ça, le souffle suspendu en l’air, silence qui s’exprime aussi dans une statue muette…

Désirs d’Antan

Était-ce la peinture d’un désir, d’une virtualité elle aussi, d’apaisement, ou la description fidèle d’une quiétude inspirée???

La question dans tout ceci: y a -t-il un paradis perdu dans ce passé? Une pureté des origines, un mythe  d’une humanité à regretter????

Regard étonné et douloureux posé sur soi:

 

Monde révolu pour humain dénaturé? Et pourtant, mêmes désirs troubles, à la fois de pureté, de recueillement

et de sensualité, de sens  qui se mêlent et se sculptent, se tissent.

Et que l’on soit athée ou non, le fait historique est bien là: il était une fois un monde lié à une idée que tous les hommes (on parle de l’Occident Chrétien) se faisaient de “Dieu”.

Parole d’Anges ou d’Evangile: L’absolu et le politique.

Dans ce monde où le pouvoir (politique, économique) était ce qu’il a toujours été et sera sans doute pour longtemps (une soif d’ego et de domination même inconsciente, de reconnaissance par et sur les autres… car pour servir uniquement, utilement, il faudrait avoir l’humilité de ne pas se présenter à une élection, parfois)… dans un tel monde  moins éloigné du nôtre qu’on peut le penser sous l’angle des désirs, donc,  les rois  et les puissants devaient s’agenouiller devant l’Humilité faite Dieu: img_8935le symbole d’un Christ sur un âne, des animaux inférieurs, et fragiles (l’Agneau, la Colombe) comme représentations d’une puissance céleste, au-dessus, et, légitimant celle terrestre.

Dans les faits, bien entendu, la manifestation réelle de cette humilité en actes était sans doute tout aussi virtuelle que les ailes des anges…

Il n’empêche: tenant la place qu’aujourd’hui occupe par exemple le caractère sacralisé de la déclaration des droits de l’homme, certaines valeurs humaines étaient diffusées à travers la société par le biais du texte religieux. Des valeurs différentes de ou communes à celles du XXIème siècle , acceptées comme celles des démocraties actuelles ( liberté individuelle,  droit au bonheur – virant au matérialisme égocentrique…) toutes valeurs, maintenant, hier, dès lors qu’adoubées par un pouvoir politique: prises par l’ensemble d’une société comme “paroles d’Évangile”…

⊗ Quand les hommes auront des ailes…

Au XXème siècle, les hommes se sont construits des ailes pour voler, réellement, mais ils n’ont pas eu l’idée de les orner pour qu’elle ressemblent à celles des oiseaux. L’imitation poétique de la nature importe peu, n’importe plus. Ce n’est plus tellement cela, ce qui fait la  valeur des choses: c’est l’imitation efficace et technique, la force virile, mécanique, démesurément, excessivement, dangereusement confiante. Assourdissante.

Les ailes des anges sur les tableaux anciens ne volent pas toujours, mais elle expriment une douceur aérienne que l’on chercherait en vain  dans des ciels artificiels. Et certains lourds avions donnent plutôt le sentiment angoissant de pierres volantes.

Seuls les oiseaux sauront peut-être  jamais  vraiment  voler— les oiseaux, et les anges…

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