SIMPLE POOL

ou

“SPLASH”

 

 

Les piscines ne sont pas faites pour nager. Elles sont faites pour l’oubli.

Et les solariums autour des piscines ne sont pas faits pour bronzer. Ils sont faits pour l’oubli, aussi.

Car la condition humaine n’est pas un état de tout repos, simple constat que des siècles d’avancée technologique n’a pas beaucoup fait évoluer, que des décennies de doute moral et idéologique ont peut-être même fait empirer.

D’où l’existence des piscines, avec si possible solarium.

Et la nécessité de l’été, peut-être la fatalité salutaire du réchauffement climatique, dans un certain sens.

Ainsi, le seul avantage qu’un chagrin d’amour se produise en été et pas en hiver tient à l’ouverture du solarium et au couloir de nage libre davantage disponible.

Laure en était bien consciente, et remerciait le ciel bleu de juillet d’inciter les gens à se rencontrer, puis de les consoler de se quitter, quand les choses ne perdaient pas de temps. Parfois le monde présente une certaine logique, pas si mal foutue.

Souvent, les humains ont du mal à imaginer que d’autres humains souffrent. Autre constat banal. Soit 1/ parce que l’humain est très égoïste et ne pense qu’à lui et d’abord à son bien ou à son mal être. 2/ parce que l’autre humain ne le montre pas des masses, qu’il en chie.

Dans les couloirs d’une grande banque d’affaire, Gabrielle venait de perdre sa maman, moi et quelques autres seulement le savions. À la voir parler de chiffres avec un client à Singapour sur son portable, personne n’aurait imaginé que dans ses tripes, la pensée lancinante de la perte l’être cher la cisaillait. Ainsi personne ne la plaignait, personne ne cherchait non plus à la consoler. Gabrielle devint seulement un peu plus dure en affaires, une austérité et une violence contenue dans les réunions passèrent pour de la pugnacité et du professionnalisme. Ses résultats augmentèrent. Tous les soirs en rentrant chez elle, elle voulait pleurer mais n’y arrivait pas. À force d’habitude, elle en oublia même un jour qu’elle avait envie de pleurer, et les larmes séchèrent sans tomber. Comme elle.

Si j’évoque Gabrielle, c’est un peu comme un point de repère psychologique afin de mieux comprendre Laura, à la fois semblable, et totalement opposée.

Il ne faut pas se fier aux apparences, et de ce côté-là, la logique du monde est mal foutue. Voire absente. Des gens aux physiques un peu maussades peuvent se porter tout à fait bien. Et des types rayonnant de bonne humeur et de regard bleu se trouvent au fond d’eux parfois complètement à la ramasse. “Mens sana in corpore sano”, ça peut-être complètement faux, le corps aide, mais ne guérit pas tout.

Laura était une jeune femme d’une trentaine d’années, cheveux courts à la garçonne, châtains, des yeux en amande, non maquillés surtout avant de placer ses lunettes de crawl. Un corps sportif et long poli par des années de natation. Ce jour-là elle n’eut pas le courage de plonger. Tête basse, elle déplaça les planches et autres boissons énergétiques des nageurs sur la margelle et se glissa dans l’eau, sans faire de bruit. À cet instant précis elle ne se sentait vraiment plus capable d’avoir 35 ans, de faire partie du monde adulte, d’avoir des responsabilités, de devoir aller travailler le lendemain.

Il était 17h45, elle était partie plus tôt. Le lundi était une journée habituellement calme. Elle ne l’avait pas vu, le type, ouf, c’était à la fois mieux, et pire.

Il y a une part de nous même qui ne grandira jamais. Jamais. Cette part en Gabrielle dévastée par la perte de sa mère, cette part en Laura amoureuse d’un garçon impossible, cette envie de se lover dans des bras, d’avoir soudain 4 ans.

C’est aussi cela, la condition humaine. La comprendre et l’accepter aident, mais pas à la changer.

C’était un état de fait éberluant, tétanisant pour Laura en arrivant au travail ce jour-là, de devoir reconnaître qu’une personne, ici un homme “pouvait pousser son rire à mourir”. Une chanson de Noir Désir lui était revenue à la pause déj’, elle n’avait voulu voir personne. Les zigomatiques n’y allaient pas de bon coeur, ça avait sonné faux et triste dans son grand sourire latin, toute la journée.

Le malheur, ou “l’abattement total pour des raisons sentimentales” ont au moins ça de bon qu’ils prouvent (pour les cyniques qui en douteraient) que le matériel ne fait pas le bonheur, ni la joie, mais bien plutôt le lien humain, le sentiment de plénitude affective. Autrement les enfants des favelas ne riraient jamais, et les gosses de riches divorcés au contraire, tout le temps. Le trait est sans doute forcé, néanmoins vrai. Pour rester sur le rappel des évidences nécessaires.

Laura avait donc autant envie de rigoler qu’un bout de chou de sept ans qui apprend qu’il ne verra plus le père qu’il aime qu’une fois par semaine, sous les moulures d’un plafond haussmannien.

Mais l’eau lui fit du bien. Elle se concentra sur sa nage. Il était impossible de se concentrer sur différentes alternances de crawl et de penser à lui en même temps. Peu à peu elle sentit son corps reprendre le dessus sur le coeur, une énergie pure qui pousse à vivre sans se poser 36 000 questions la propulsait dans l’eau d’azur où le soleil de fin de journée laissait traîner des paillettes.

Une fois quelques longueurs effectuées, elle se hissa, corps et âme rincés, sur le carrelage noir, alla passer son deux-pièces et quelques minutes plus tard s’affaissait de tout son long sur la dalle de pierre propice, l’ombre des arbres du jardin apportant un peu de fraîcheur par petites touches dans la caresse brûlante du soleil. Le bonheur de cet homme, loin d’elle, lui parut la chose la plus raisonnable à lui souhaiter soudain. Elle ne comprenait déjà plus cet acharnement puéril, entêté qui l’avait saisi et regardait la beauté d’un corps bronzé et ferme à la Botero en se disant que les normes esthétiques sont décidément absurdes.

Une voix parlait à l’autre bout de l’espace, sans doute une voix de femme, mais on ne la comprenait pas, la voix se transforma en un roucoulement de tourterelle, la femme était peut-être un oiseau. Puis Laura oublia le monde réel, l’imaginaire aussi, cet homme, les oiseaux et s’endormit, comme un bébé, dans le corps solaire, gigantesque et chaud de la simplicité des choses…

 

 

Image d’en tête : artiste contemporain belge, Hugo Pondz, “les Projets Futurs”.

LE CHANT DE LA MER

 

” Ils étaient là sur la plage, et lui ne disait rien.

Il ne disait rien parce qu’il l’écoutait et qu’elle parlait.

Peut-être parlait-elle par peur qu’il ne dise quelque chose, quelque chose qui la blesse. C’était bien possible.

Une vieille femme étendait son linge derrière eux, par-delà les canisses de séparation. Ils l’entendaient chanter en arabe. Ils ne comprenaient ni l’un ni l’autre, mais c’était beau, apaisant.

Elle aurait voulu lui dire à quel point cette situation était ridicule, mais les choses les plus importantes, elle n’arrivait pas à les exprimer avec des mots simples.

Elle prenait des détours légers, et en final, s’apercevait que ce qu’elle avait dit n’était pas tout à fait juste. Mais il l’écoutait quand même, qui sait par politesse, pour ne pas lui faire de mal, car au moins, il savait qu’il pouvait lui en faire.

Elle savait qu’elle pouvait lui en faire aussi, et de cela, elle avait encore plus peur que de se blesser toute seule contre un mur.

Heureusement qu’il y avait la plage déserte, le sable encore chaud, le soleil au loin et la mer. Belle comme une grande nappe toute lisse, indigo profond.

Une grande sagesse, une grande intelligence émanaient de cette eau, du ciel pur.

Sans eux, ils seraient peut-être devenus fous.

La mer, le sable, le soleil, la chant de la vieille femme.

Tout cela avait sans doute plus de sens qu’aucun mot stupide pour tenter de comprendre l’impossible.

Elle avait envie de pleurer, mais aussi de lui demander pardon, pardon d’exister et de ressentir ce qu’elle ressentait malgré elle. Elle ne voulait pas l’embêter. Elle voulait partir loin. Mais pour une fois, elle ne dit rien.

Un silence se fit, pendant lequel le murmure de la Méditerranée se transforma en un fredonnement, comme une berceuse, s’échouant à chaque fin de rime sur le rivage, doucement, d’une voix profonde.

Elle osa lui faire une bise tendre sur la joue droite et passa la main dans la sienne, entre le sable et ses doigts, comme dans un jeu de Mikado, pour ne pas le perturber.

Ils demeurèrent ainsi, silencieux, et personne ne connaît la fin de cette histoire.”

 

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SÉRIEUX ?

ou

 “EN DESSOUS DE TOUT”…

 

On avait commencé la soirée par un dîner parfait, impeccable, resto classe qui théoriquement jugule les envies de trop déborder, verbalement. On faisait nos mecs sages, nos mecs assurés, beaux avenirs, grandes ambitions. Tombeurs au repos.

“Marco” n’est pas son vrai prénom. C’est son prénom de pote, au civil il s’appelle Marc, j’allais dire comme tout le monde, enfin, Marc pour faire comme quelque chose de passe-partout, de biblique tradi, et de fort en même temps, à cause du lion.

Question force, au physique, ça va. Mais je l’appelle Marco, pour la touche ritale, son grand-père maternel je crois, pour le petit talon d’Achille de l’apôtre de la drague qu’il est.

J’ai longtemps vécu comme lui. Donc j’ai beaucoup d’indulgence, sauf que moi je suis passé au niveau supérieur, celui de la distance, de la maîtrise, de la stratégie. Lui cale encore dans une espèce de purgatoire sentimental : donc il souffre, il devrait pas.

Ce soir-là, il avait l’air bien pourtant. En apparence. Sauf qu’il n’avait pas faim et qu’il commanda direct toute une bouteille de vieux Volnay. Je n’ai rien dit, il m’avait prévenu que le vin serait pour lui. OK. Dehors il pleuvait, une pluie douce et parfumée d’été, à cause du parc non loin. De mon côté les choses allaient bien, ça tournait, dans le bon sens, je venais de rencontrer Marianne, que je laissais doucement devenir folle de moi, sous ses abords distants. Elle avait confirmé un verre pour le lendemain, donc je m’estimais un des trentenaires les plus heureux de Paris, c’est à dire, en gros, de la planète et le seul problème c’est que du coup, dans le métro le matin je me sentais obligé de filer un euro dès qu’on me le demandais, j’avais un peu honte, et aussi au réveil je touchais du bois de ma table de chevet en me disant que Dieu était un peu trop sympa avec moi et que comme, sauf respect, il faut toujours se méfier des coups de pute divins, je priais pour qu’il oublie l’addition. Tout ça à cause de mes origines morales judéo-chrétiennes. Et pour souligner à quel point je suis  un mec vraiment bien.

Bon.

Ce n’est pas que Marco ne soit pas un mec bien, pas du tout. Voire le contraire. C’est un garçon qui donne beaucoup. Gros coeur, gros morflage. Mais non content d’être sensible, et pour compenser, il a aussi quelque belles réserves d’un courage bien frappé dans le coffre.

Tout de suite à sa gueule, les maxillaires saillantes, le regard vif parcourut la salle pour repérer la nana la mieux (une américaine fragile et blonde, dans l’alcôve du fond, avec sa mère).

Ça sentait le gars qui vient de prendre un sacré gnon, limite KO, mais repasse les cordes et hop, sur le ring again, sourire en prime.

Donc ce mec est bien, seulement, et c’est hyper paradoxal, son désir sentimental d’aimer et tout ça, le rend sans doute encore plus égoïste que moi, à la limite du violent. Il arrive à se convaincre que la fille est en train de passer à côté de la relation (et par métonymie, de l’homme) de sa vie (lui).

Comme je suis un cran en-dessous, dans la catégorie mégalo, je m’estime donc plus juste, donc ma manière d’être un mec bien, sans grand éclat, fait sans doute de moi quelqu’un de meilleur. Mais je lui fais jamais sentir.

Pour preuve irréfutable : c’est toujours lui qui me demande conseil, jamais l’inverse. Au physique, j’admets, et encore uniquement sur la masse musculaire, il est peut-être mieux. C’est un nageur. Moi je cours, et tennis. L’eau est plus apaisante, preuve encore qu’il gère moins son stress. J’arrête là pour la comparaison. Sinon je l’aime, c’est mon pote, quelque part des filles d’un niveau un tout petit peu supérieur aux miennes tombent amoureuses de lui, donc il doit quand même avoir un truc que je n’ai pas, mais en l’occurrence, et vu l’état où ça le fout, ses amours, tant mieux pour moi ; chacun est content de ce qu’il est en final, comme souvent chez les hommes.

 

Ce qui l’emmerdait donc, c’était pas lui, en tant qu’individu, c’était de retomber toujours et toujours dans la même came. Les visages changeaient, le goût variait, légèrement, mais l’addiction était la même.

Il me résuma en gros tout le flirt, enfin, dans sa vision la grande histoire d’amour, à grands traits d’humour, pour mieux se planquer.

Plus il en riait, plus je sentais qu’il en chiait, un peu comme dans certaines cultures africaines.

Les types qui ont beaucoup d’humour sont peut-être tous d’origine africaines, comme les premiers hommes. Ou des types qui en chient plus, aussi. Sensibles. C’est ce qui me vint en tête en l’écoutant. Une autre chose que je me demandais : comment il arrivait à tomber aussi profondément amoureux, aussi souvent. ?

“Souvent” : c’est à dire en moyenne tous les deux ans. D’après lui, celle-ci rentrait plutôt dans le cercle des récurrences sur 5 ans. Donc elle était plus rare, et d’autant plus dangereuse pour l’équilibre psy et physique de mon ami.

Tout en parlant, il arrivait à boire plus que moi. Ça me faisait mal pour le vin divin qu’il s’enfilait comme du petit lait. (Ou du jus de tomate, pour ceux qui n’aiment pas le lait).

Pour sonder un peu la profondeur de la plaie, je lui demandais le prénom de cet obscur objet de son désir, comme ça, l’air tout naturel en re-picorant une tranche de pata negra et un bout de pain aux sésame. (On en était encore à l’apéro).

Un ange passa, il fit mine de pas m’entendre et repris sur sa lancée. Sans relever qu’il ne m’avait pas répondu, j’attendis juste un vrai blanc (pendant son verre de rouge) :

“Alors?

-?

-Elle s’appelle comment?”

C’était plus grave que prévu. Ça ne sortait même pas. Il se passa la main dans les cheveux, il a une belle implantation Marco, c’est vrai que c’est un beau mec, les nanas s’imaginent pas que ce genre de gueule peut vraiment avoir des sentiments, avec tous les airs de comique qu’il se donne parfois… Enfin : Gros soupir d’intro, puis une amorce, in petto :

“… Rien!

-Sympa. Si toi tu lui ressors le vieux truc d’Ulysse à Polyphème, moi “personne”, toi “rien”, ça sera un peu la multiplication du négatif pour réussir à faire un truc à deux, genre un gosse… mais bon, tente.”

Quand même un sourire, mais triste. Pas gagné. Apparemment je lui demandais un gros effort. Comme si dire le prénom allait la faire apparaître, ou le trahir, ou les deux : faire apparaître son kif, le mettre tout nu. Il lâcha :

“Kim.

-Version Bassinger ou le Lion?

-Au début Bassinger, maintenant plutôt Lion.

-Pour la crinière?

-Pour la crinière, pour le regard flippant, et l’air sage qui peut te sauter au cou d’un bond… tiens c’est pas mal ton truc. Si je l’appelais le Lion d’ailleurs, ça lui va bien. Aussi pour le côté rêve d’enfant… apprivoisement… sûr…

-Pour la queue non?

-De cheval, quand elle relève la crinière. Bon allez, arrête, c’est une folle, une chieuse, si les lions avaient des seins ça se saurait

-On les appellerait des Sphynx… belle?

-Du charme, mais pas vraiment, ça dépend de l’angle, oui et non, je sais pas. J’essaie de me dire que non. Quand je la regarde j’arrive même pas à la voir, ou le contraire. Ça fait comme un brouillard, y’a le regard mais le reste, j’pourrais à peine te la dessiner”

Avec son métier, et en réalité depuis bien avant, Marco dessine très bien. Pas forcément de talent expressif original (quoi que s’il arrivait un peu à sublimer ses échecs amoureux de manière intelligente, Picasso serait déjà loin derrière). Mais bon, quand il veut, c’est le mec qui peut, en dessin. Un cheval, le trait fin, une gravure. Parfaite. Manifestement cette fille l’empêchait d’y voir net, en gros l’aveuglait. Typique.

Le défaut de Marco, en tout, c’est aussi sa qualité : il s’accroche, il veut aller au fond des choses. Quitte à avoir des réactions assez originales, incongrues, saugrenues, dangereuses, cinglées. Professionnellement, ses paris et son audace sont presque toujours gagnants.

En amour, ça le fracasse.

Il le sait. Il recommence.

Je lui avais déjà expliqué la bonne méthode, rien à faire. Je me souviens qu’en la lui expliquant (ça arrive à n’importe quel professeur expert en sa propre matière) je m’étais même mieux compris. La métaphore du surf, par exemple. Je lui avais dit “Tu vois, la nana, bon, c’est comme une vague. La passion c’est comme la mer, ça bouge, ça part en tempête en un rien. Et toi, ce que tu dois faire, c’est pas te mouiller. Tu surfes. Tu kite-surfes même. T’es là (imagines toi bien, l’imagination ça va te guérir) t’es là, ça bouge de partout, mais t’en a rien à foutre. Peut-être qu’elle a des requins dans ses eaux, peut-être des débris de plastiques, peut-être qu’elle veut que tu la dépollues, mais toi tu surfes, tu continues. Ensuite t’atterris sur la plage, tu la regardes se calmer de loin. Et quand tu l’as bien regardée, bah… tu peux partir skier dans les Alpes.

En gros faut que ça glisse. Crois moi : l’indifférence revient, l’attachement n’est pas irréversible.”

Tout ce qu’il avait trouvé à me répondre c’est que pour moi c’était facile, parce que je n’étais qu’un baiseur sans coeur. Et que l’attachement de surface, ça n’existe pas.

Après cet échange, trois mois auparavant, je m’étais regardé dans le miroir et j’avais découvert qu’en effet, j’étais tellement bien parvenu à surfer que mon coeur avait du réduire de taille. J’étais certes cynique, mais au moins je me sentais bien. Tout à fait réaliste. Jamais malade, comme lui. Bon. Que lui dire cette fois? Il n’avait retenu aucune de mes leçons.

“Marco, écoute-moi bien : tu vas faire gicler cette nana de ta vie fissa. Tu CASSES. Tu comprends ça?”

Je l’avais interrompu un peu brutalement, je n’écoutais plus ce qu’il me disait pendant que je me remémorais notre précédente cession de métaphore thérapeutique avec le surf. J’avais balancé ma phrase comme une hache en pleine poitrine : splash! Il me regardait, de ses beaux yeux verts fendus, tout coi :

“Tu lui tords le cou. Tu l’expulses. Tu la zappes.

-??!!

-… oui. Tu la TUES! Bah oui mon vieux. C’est cruel, c’est la vie, la survie. Tu tues cette putain de chose débile qui t’obsède, tu prends cette partie si faible de ton coeur et de ton corps, et tu balances, hop, à la poubelle, ou au feu, si c’est plus pur pour toi.”

Son front se déplissa. Un air plus intelligent, presque serein, envahit tout son beau visage. Il me regarda avec gravité après un assez long silence qui m’en boucha un coin :

“Pierre?

-Oui?

-Tu as quel âge? “

Je me demandais s’il insinuait que je parlais comme un immature ou si vraiment je devais lui dire mon âge? J’optais pour le constat simple, mathématique :

“         33.

-Trente-trois ans, répéta-t-il méticuleusement, en faisant tomber chaque syllabe comme d’un compte-goutte homéopathique.

-Pourquoi ?

-Et moi ?

-Quoi et toi ?

-Et moi, j’ai combien ?

-Quoi, en plus elle t’as fait oublier ton âge?

-Non, elle me l’a rappelé au contraire, et donc ?

-Attends… ta fêté tes 30 je sortais avec Mélanie… donc c’était… ça fait un bail, dis donc, déjà huit ans!

-Voilà.

-Voilà quoi?

-Le moment de changer de paradigme, comme dirait Edgar Morin.”

Nos entrées étaient arrivées, un éclatement oeufs-morilles-provolone pour moi et lui je sais plus, c’est mon assiette qui comptait, et, souvent j’oublie qu’on devrait toujours aller dans un bon restau avec un mec chiant, pas avec un super pote comme Marco, non plus avec une gonzesse qu’on arrête pas de regarder et d’écouter prendre des déviations avec les yeux brillants. Non. On devrait aller au resto quatre étoiles avec sa grand-mère, sa soeur, à la rigueur son ex, si tout est bien à plat.

Maintenant il me paraphrasait du Edgar Morin, alors là! Et nos passes de judos verbales viraient à mon désavantage. Il est comme ça. Il a l’air complètement foutu, puis il a cette capacité morale, ou intellectuelle, à vous prendre à revers. On veut l’aider, et vlam! il nous rétame d’un coup sec sur le tatami. Il était bien parti pour du moins :

“ Toi, par exemple, c’est vrai ça. Tu me dis de casser, de faire le dur. Tu me donnes toujours un tas de conseils imagés comme si j’étais un gosse, tu me fais des dessins, mais toi, où t’en es? Ça te sers à quoi ta philosophie blindée ?

-A me sentir bien, à maîtr…

-…Îser. Mouais. Mais est-ce que tu sais ce que tu veux, est-ce que tu as une vague idée de ce que serait ta vie en final, je te dis pas avec la fille de tes rêves, beaucoup trop flippant, mais une espèce relativement similaire, la quasi fille-femme de tes attentes… tu t’es déjà vraiment posé la question? “

Évidemment. Évidemment que je me l’étais posée la putain de question. M’avait d’ailleurs bien mis le moral à zéro. Comme disait mon père qui n’a jamais réussi à être fidèle, “évidemment, il y a un manque mon fils”.

Pour être un mec qui maîtrise et se sent bien, il n’y a que deux options : soit tu ne réfléchis absolument pas du tout, ou alors à la perfection. Soit tu as une lucidité curative sur ton passé, soit comme t’y arrives pas, tu fuis.

Je crois pour ma part que je fais un peu les deux. C’est exceptionnel. Selon que j’ai la force d’être intelligent, ou l’envie d’être con. Mais il faut une vision à peu près limpide, et à la base, je l’ai quand même construite sur l’analyse obligée (et autonome, sans psy) du couple parental. Surtout du profil de mon père. Et donc j’en suis arrivé à la conclusion quand même pas très funky, qu’il avait épousé ma mère pour le physique essentiellement, qu’il n’y avait jamais eu de réelle osmose amoureuse entre eux et que, selon la traditionnelle faiblesse masculine, l’amour véritable, l’amour-amoureux lui avait fait bien trop peur pour être mixé au mariage. Peur, de perdre le contrôle.

Évidemment, donc. Et moi j’avais la même peur, et selon encore le schéma de l’engrenage tragique, il y avait peu de chances pour que je trouve en moi la ressource morale inouïe pour tordre le cou à mon destin. Toutes les femmes importantes ou qui auraient pu le devenir, je les avais fuies, ou quittées. Le tonnerre de Zeus attisé par les larmes d’Aphrodite grondait peut-être au-dessus de ma tignasse savamment ébouriffée, mais j’y étais tellement habitués que j’entendais plus rien. Un peu comme les battements cardiaques.

“Non, moi j’attends rien, je vis, c’est mieux.”

Je songeais à Marianne. Est-ce que je voulais vivre avec elle? Sûrement Non. Je ne la connaissais même pas cette fille. Mes vues étaient bien plus court-termistes. Déjà passer une soirée avec elle, peut-être une nuit. Tester. Qu’est-ce qui pourrait-bien me décider à rester avec une femme? Vraiment je me le demandais. Peut-être qu’elle m’aime vraiment profondément ? Non, parce que dans ce cas je la quitterais aussitôt.

Je le laissais savourer son petit confit de perdrix au gorgonzola et olives vertes, et je zieutais dessus, j’aurais peut-être dû prendre pareil. Il avait commandé une deuxième bouteille, un Bourgogne encore, mais blanc, idéal, pas trop frais, et en but une petite gorgée :

“ Finalement, je te demande des conseils, mais qui sait si c’est pas toi qui en as le plus besoin? Peut-être que ta maîtrise c’est une sorte d’immaturité dissimulée. Peut-être que la sensibilité et mon désir d’être amoureux ont raison. Qu’est-ce qu’on veut? Moi? Plus que le bonheur, avant tout un sentiment de puissance, de liberté… Toi tu crois que cette Liberté tu vas la trouver dans la dissipation. Moi j’attends de la rencontrer dans une cervelle-coeur de sexe féminin en face qui annule mes moindres peurs, et me donne l’énergie d’être encore plus moi, d’exploser. Je sens que c’est ça, d’autres me l’ont dit. J’ai besoin de ça. Je dis pas que c’est une vision plus noble de l’amour… même si je le pense. Je sens au fond de moi que tous les types qui tournent en rond jusqu’à la fin de leur vie à côté de la plaque amoureuse, il ratent. Ils se voilent la face. Ils font les marioles, mais il n’arrivent pas à la cheville des mecs qui profondément Aiment. C’est pour ça qu’ils n’apaisent jamais le manque qui leur fait peur en même temps. Donc je vais faire tout le contraire de ce que tu me dis. J’adore cette nana, je sais pas pourquoi, c’est beaucoup plus profond que d’habitude, donc quitte à me cramer, je vais au moins être en accord avec moi-même. Je ne veux pas avoir de regrets, il faut bien prendre des risques…”

Quelques rares fois, un homme qui n’a pas une culture immense trouve le moyen de placer le peu qu’il sait avec finesse et juste au bon moment, et s’il le fait avec tact, comme s’il en avait encore des tonnes en réserve comme ça, franchement, c’est l’Impression garantie. Je savais ce que j’allais dire, quel dommage que Marianne n’eusse été là pour m’entendre elle aussi!! :

It seems to be a flaw of nature, inflexible and inexorable, that those who will not risk cannot win”… “Cela semble être un vice de la nature, inflexible, inexorable, que ceux qui ne veulent pas risquer ne peuvent gagner”, John Paul Jones.”

Je ne sais pas si Marianne aurait fait la même tête que Marco, sans doute non car il faut bien me connaître pour savoir que ça peut être que de la confiture sur ma tartine à trous. Comme il souriait l’air du type à qui on la fait pas, j’expliquais:

“Lu dans le passeport d’une ex américaine dans un retour New-York-Paris où je m’emmerdais. D’ailleurs je m’étais dit : “l’amour du risque”, tu parles c’est bien beau, mais c’est aussi risquer l’échec, et l’échec fait mal, donc le risque est un danger

– C’est sa nature même couillon. Pas de danger affronté, pas de risque pris, pas de danger de souffrir, pas de danger d’être heureux non plus, à choisir. Et ben, heureusement que t’es sorti avec cette américaine, rien que pour ta culture…”

La conversation avait donc transité comme ça doucement vers un petit niveau supérieur. On cogitait : “to take risks, or not to take risks…” On savait plus quoi dire, mais on se connait à fond, ça nous gênait pas.

Nous en profitâmes pour jeter un oeil à la carte des desserts. Comme les portions précédentes étaient pas balaises et qu’on tuait tous les deux nos excès de manque dans des foulées joggées ou des crawls à n’en plus finir, on s’est dit allez, on sait pas pourquoi, mais y’a une grande conclusion en germe dans ce dîner, c’est la fête. Et une forêt-noire, et une tarte au chocolat fondant aux framboises et deux coupes de champagne et puis merde!

Après ça, on se sentait beaucoup mieux. C’est immanquable. Une connivence réciproque avec un pote, le soir d’été parisien, l’alcool, ça fait relativiser.

On était même pas loin de penser à rien du tout, on était vraiment bien. On avait vingt ans, éternels

À le voir de nouveau lui-même, détendu comme ça, j’ai cru qu’il m’avait complètement bluffé avec son histoire cornélienne, pour passer le temps, nous faire penser.

“Donc au fait, t’as plus l’air trop ulcéré quand même, c’est pas si sérieux, je lui lance.

– Sérieux? Sérieux c’est parfois quand tu le veux le moins que ça le devient.

-Je veux dire, vous avez échangé un peu, genre conversation profonde comme toute à l’heure?

-Bien pire. Tu veux savoir comment tout a dérapé?

-…

-Ben je lui ai demandé… tu sais un peu comme Jean Seberg dans À Bout de Souffle :

“ Madeleine, (en réalité elle s’appelle Madeleine), quel est ton plus grand bonheur dans la vie”?

Elle a réfléchi quelques secondes. J’ajustais ma matière grise pour parer à un truc très ardu… et elle a déclamé alors très très objectivement : “ mon plus grand bonheur dans la vie… c’est de pas mettre de soutif “. J’ai rigolé, et répondu, normal : “Comme moi”, mais elle a rajouté avec malice “ et aussi de pas avoir de pénis”…

Et voilà, c’est là que tout a commencé à devenir… sérieux. “

(SEMI-JOKE)

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Illustrations : Image d’en-tête Joan Miro, “Sensitive to the  world”, Sensible au Monde

Image de conclusion : Picasso, le baiser.

 

 

 

 

“F.”

 

 I ALLER

 

Routes jointes

Tu as cherché

Tu as trouvé

Sans toi j’étais vraiment perdu.

Arbres, villes, multitudes

On se cherche on se perd on s’évade on se trouve.

Quand la nuit tombe

Comment faire

Si tu me laisses par ici?

Toi qui as l’air de ne rien voir,

Ne rien savoir ne rien vouloir

Toi qui ignore mon prénom

Où as-tu appris celui du chemin

Qui te ramène

À toi ?

Mais maintenant je tourne en rond

Autour de toi

Ô carrefour

Des jours de peine, des jours d’espoirs

Carrefour des douleurs, beau milieu de ma joie

Sans toi vraiment j’étais perdu.

 

II ATTENDRE

 

Pierres jointes

L’église et le tombeau ont la couleur du temps.

Le passé ressemble à ce mur. Il est HORIZONTAL

Et coupe en deux le ciel des morts.

Celui-ci a parlé un langage secret où les morts essayaient de fixer l’éternel.

L’autre a mêlé son sang aux soleils qui tournoient pour embraser la terre et brûler la raison

Toi, tu respires le parfum du sanctuaire

L’odeur des après-midi de l’enfance.

Tout est silence.

Dehors, blé vert, matin des choses.

Le présent se lève à son tour.

J’aime ton visage clos.

 

III COMPRENDRE

 

Voûtes jointes.

Le ciel et la forêt ont fermé le passage par où s’en vont les rêves ordinaires.

Qu’ai-je besoin du faux infini de l’espace?

Ce soir le monde est une cathédrale que la nuit emplit lentement de ses ombres.

J’avance, seul vivant.

Vers toi.

Seule vivante

Flamme immobile et droite dans l’axe de la nef.

J’appelle.

De mes paroles j’entends les échos.

Je marche et du plat de la main je caresse la pierre

Mes actes ne sont plus ces oiseaux enfuis pareils aux souvenirs perdus qu’ont effrayés le bruit d’un pas

J’avance

Tu es là

 

IV AIMER

 

Mains jointes

Etoffe de Damas et dague de Cordoue

Nil blanc qui prend sa source au désert

Nil bleu qui prend couleur au ciel

Bague d’or incrustée de jade

Iris et source

Presqu’île

Je noue mon être au tien.

Sur ta robe cardinale il faudrait un oiseau de feu

Ou plutôt sur l’épaule nue

Si personne ne sait au sommet de quel arbre

De quelle forêt de quel pays de quelle Asie

Il attend qu’on vienne de ta part

Le saisir

Pour ton seul plaisir

Et d’un seul soir

Tu sais toi

Que j’irai

 

Mains jointes

Feuille d’acanthe ou oiseau de sculpteur

Bouche mordue visage offert

Paix conquise au prix du combat

Danse et lumière sous le ciel bas

Que ton regard a déchiré

J’écoute en moi l’approche de la grâce

Et je comprends

Qu’aimer

C’est aller vers toi

Et comprendre.

 

F.

8-9 mars 1964

Poème, L’Île de France en Quatre Verbes. extrait des Lettres à Anne, édition Gallimard, 2017.

 

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FRAISES-FRAMBOISES

 

C’était une journée hallucinante. Plus précisément “aveuglante”. Ça tapait fort.

Un soleil chauffé à blanc lançait ses rayons en tous sens comme des canes de billard. Ça pêtait, ça éclatait : lumière folle… sur tous les murs de cet immense espace, des murs d’une blancheur comme diaphane qui, malgré leur épaisseur, laissaient voir le paysage pastellisé à travers.

“La vie c’est de passer à côté des choses”.

Y’avait cette phrase qu’elle venait de dire. Genre très calme, assurée, comme si elle avait 80 piges, qu’elle avait vu la guerre, tout fait, tout embrassé, du regard. Bon.

Pour mieux comprendre, j’ai remis mes Ray Ban, pour mieux la regarder faire semblant de boire son Campari. Tu parles, elle gauillait* dedans depuis une demi heure avec la touillette Ricard. Elle philosophait, quoi.

Mais là je l’ai quand même laissée prendre conscience de sa phrase, pendant qu’elle infusait également dans mon propre cerveau :

“La vie c’est de passer à côté des choses”.

Mon propre cerveau, mon cerveau en propre, à moi, issu, c’était sûr, d’un incubateur un peu différent du sien. Il aurait fallu mettre tout ça sur off, mais on savait pas encore où était l’interrupteur, c’est ça d’être trop civilisés.

Le plus intelligent face à une femme c’est de ne pas trop parler, pour mieux l’analyser. Ça doit être génétique comme science, car même les plus cons des hommes le savent. Mais seuls les plus malins le font nickel, à la perfection et avec rentabilité garantie sur leurs efforts d’écoute (parfois exaspérée). Il faut savoir tenir, et c’est le plus difficile. Et surtout… enfin non, pas tout de suite.

“Passer à côté des choses, des gens, enchaîna-t-elle. Tu peux pas y couper. Y’a forcément perte, choix. Tu épluches une carotte, tu ne peux pas manger la chair sous l’épluchure, y’a forcément du déchêt.”

Je précise, juste une pause sur ce mot “déchet”: quelque chose à cet instant s’est quand même un peu serré dans mon gosier de mec hyper sûr, “déchêt”, j’avançais en accéléré dans le futur de cette conversation et je savais déjà que “déchêt”, c’était moi. Bon.

“…C’est ça vivre, c’est des choix, et des choix, c’est avancer par élimination. On peut pas tout avoir. Voilà, c’est évident. Si tu veux être un excellent peintre, tu ne peux pas te permettre de passer des heures à étudier le piano. Tu sais bien, c’est l’idée de la spécialisation, rien de grand ne se fait sans spécialisation, donc sans élimination…

— Rien de grand ne se fait sans passion, pourtant, disait Hegel, répliquais-je du tic au tac.”

C’était parti d’un coup, quand même elle commençait à me gonfler. J’avoue que c’était hyper risqué. Le plus grand risque pour un mec intelligent qui est parvenu à faire croire aux autres qu’il est bien con (pour mieux les tromper, être libre, évidemment) c’est le faux pas : tout à coup laisser s’échapper comme une fulgurance toute la puissance cachée de son intellect.

Du moins envoyer un petit signe gentil comme quoi on est pas totalement inculte.

En fait, je m’étais juste souvenu de cette phrase apprise en cours de philo quinze ans plus tôt et que j’avais retenue, parce que j’étais alors déjà amoureux et qu’il y avait le mot “passion” dedans.

Elle a rigolé à pleines dents comme si j’avais sorti la blague du siècle. Mais il y avait quand même une tension, pour ne pas dire sexuelle, dans ce rire. Je suis pas dupe quand même : je venais de l’impressionner.

Après elle est passée à autre chose, à ses projets professionnels, pour se donner une contenance, comme si c’était important. Là encore : zéro. Zéro parce que ses projets professionnels, si c’était si sûr, pourquoi elle avait besoin de m’en parler, ou d’esquisser une demande de conseil?

Les filles font toujours une grande démonstration d’intelligence intellectuelle pour masquer une vraie connerie sentimentale, et les mecs c’est l’inverse. C’est tout.

Je la laissais se reposer deux minutes en prenant un peu la parole, je sais plus ce que j’ai dit, ça n’a aucune importance, c’était juste comme ça, pour la présence verbale, juste pour signifier “je suis là, cool, ça va aller, respire.” Infaillible. Son rythme cardiaque avait déjà bien ralenti, pas besoin de stéthoscope, je fais ça à distance, j’y arrive, même si je suis con. Apparemment.

Pendant que je parlais, je regardais la coupole.

C’était plus que ça, comme une canopée entrelacée de fils d’argent. Entre temps le soleil avait un peu baissé, et à un certain point tout en parlant, je retirais mes lunettes d’un geste précis et désinvolte, pour qu’elle voie mes yeux levés au cieux, genre très inspiré, profond. J’aime bien faire ça, parfois. En même temps je me rappelais “déconne pas trop, sois sérieux merde…”. Je laissais passer l’ombre boomerang d’un vol d’étourneaux sur notre nappe blanche, son Campari, mon verre de Chablis.

Elle s’était vraiment bien apaisée, ça faisait plaisir à voir. La paille c’était pas du vent, elle pompait dessus avec application maintenant, comme un bébé au biberon, et tout le liquide orange et jaune baissait de niveau rapidos. Je profitais d’un instant précis où la déglutition y allait carrément (être sûr qu’elle ne pourrait pas répondre) pour reprendre le fil à son point cardinal, finie la déconnade :

“Donc, lui dis-je avec une douceur virile et bien posée, c’est marrant parce que toi tu penses qu’on fait des choix, et que donc on passe nécessairement à côté de certaines choses… des choses pas capitales j’espère… enfin, des choses qui ne laissent pas de regrets quand on les manque, sinon c’est triste… Moi, tu vois, c’est comique. Le fait même de sentir que je suis en train de passer à côté de quelque chose, ce sentiment précis, c’est justement le signal d’alarme : cette chose est importante. Donc il faut l’étudier.”

Elle m’écoutait soudain avec des yeux ronds, elle avait arrêté de boire, et sans manquer de respect, elle avait vraiment l’air un peu bête. Je continuais. Gonflé d’assurance, parce que j’en avais pas chié pendant 15 ans à merder pour ne pas être sûr à 100 % de moi et de ce que je pensais sur ce point :

“ C’est drôle, mais tu vois ça me fait pas vraiment rire. Moi ça a toujours été “thé et café”, le soleil et la lune quoi… ce que je veux te dire, c’est que je suis pas d’accord. Pas du tout. Ça veut pas dire que t’as pas raison, que t’as pas ta raison de penser ce que tu penses (ou crois penser, mais bon)…”

Je la sentais en apnée, là aussi, j’en étais sûr. Donc : petite pause, respiration : “Tu m’écoutes? – Oui” petite voix, mais expiration, c’est bien, inspire, expire, ça va aller tout seul, je suis finalement pas si con, désolé. Je continuais:

“ Le truc, c’est personnel, c’est même pas une question de raison, mais de bonheur. Et aussi sans doute de courage, ou de son contraire, de lâcheté. Mais là aussi on est pas tous pareils. Moi le courage me fait bander, c’est comme ça, un peu comme rentrer en scène… faut croire que je me fais rudement chier au boulot. Parfois j’aurais envie que ce soit encore la guerre, juste pour me tester, juste pour voir si je serais le type qui fonce en résistance, ou bien qui reste chez lui à prétendre qu’il ne comprend rien à l’actualité, qu’il faut être raisonnable et qui finit schizo avec les portraits de Pétain et de Gaulle accrochés ensemble pour le faire loucher.”

Là je crois que je surjouais un peu, l’emphase dramatique, on y échappe pas. Au fond de moi, je suis un héros, c’est certain, au moins un petit héros, mais peut-être que j’ai pas la gueule — pourtant pas mal— qui va avec. Décalage. D’un coup, son visage se  brisa en mille éclats, pêtée de rire, complètement, sarcastique. Mince. Mais je sais relever le manche. Donc, avec sérieux, posé, grave tout à coup, ce qui peut donner une touche à la limite du tendre (elle se calma direct) :

“Ce que je veux dire, c’est que “passer à côté”, ça veut dire quoi? Tu descends au jardin, c’est l’été, les fraises se font dorer au soleil, tu es descendue au jardin pour manger des fraises, c’est ton choix. OK. Donc tout roule sur tes rails : tu en manges une (ou deux). Et puis… une petite tâche rouge dans la haie de framboisiers qui entoure le jardin t’attire l’oeil, rouge magenta. Normalement c’est pas encore la saison, ces deux fruits là ne se croisent pas toujours, comme si y’en avait un pour chaque moment, printemps ou début de l’été. Mais celle-ci est déjà mûre. Et peut-être d’autres. Donc c’est pas parce que c’est pas la saison et que tu avais choisi de manger que des fraises que tu vas pas piquer une framboise du jardin juste parfaite? Bon. Les fraises sont très différentes des framboises. Je sais pas si elle sont complémentaires, mais en tout cas un peu antagonistes. Comme leurs tons qui jurent. Les framboises aussi sont plus rares, donc cet argument massue, pour quelqu’un comme moi, me force à sauter sur l’occasion, en plus au fond, vraiment, je préfère les framboises, t’en penses quoi?”

Elle, incrédule, tout à coup se mit à réfléchir au lieu de se moquer de moi. Elle commençait à comprendre, ouf. Et d’un fil de voix  timide, bizarrement pour une fille de son âge :

“J’aime bien les deux… je crois.

— Tu vois!!”

Soulagement, bonheur. Nano-espoir. Le soir était venu, il n’était que 18h30, mais c’est comme ça en Afrique.

Les sables rougeoyant au soleil couchant inondaient soudain cet immense galerie d’une teinte rosée, comme si le fard était monté aux joues des hauts murs translucides. On voyait la mer au loin dans sa crique, vert-turquoise. Je demandais un nouveau verre de Chablis glacé. Je cédais une seconde à la tentation enfantine et peu convenable de faire un dessin sur la buée de ses flancs arrondis. Elle continuait de se taire. J’oubliais un peu ce que je venais de lui raconter. Nous ne nous connaissions pas encore, à part tout ça, mais c’était bien.

Elle releva les yeux vers moi et me demanda rêveusement :

“Tu penses qu’on peut avoir la lune, et le soleil… les fraises, les framboises… et que tout se passe bien ?

—J’en suis sûr, si on est pas cons”.

 

Rothko r

 

+ image de présentation : 2 oeuvres de Mark Rothko, No. 5/No. 22, 1950
huile sur toile, 297 x 272 cm, MoMA, (1)
don de l’artiste © 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko /
Artists Rights Society (ARS), New York

* mot de patois champenois qui signifie “jouer avec un liquide”, pas forcément alimentaire, souvent en utilisant les mains, sans but précis, “patauger”, mais à plus petite échelle. Souvent associé à un comportement typique de l’enfant entre 3 et 10 ans.