FRAISES-FRAMBOISES

 

C’était une journée hallucinante. Plus précisément “aveuglante”. Ça tapait fort.

Un soleil chauffé à blanc lançait ses rayons en tous sens comme des canes de billard. Ça pêtait, ça éclatait : lumière folle… sur tous les murs de cet immense espace, des murs d’une blancheur comme diaphane qui, malgré leur épaisseur, laissaient voir le paysage pastellisé à travers.

“La vie c’est de passer à côté des choses”.

Y’avait cette phrase qu’elle venait de dire. Genre très calme, assurée, comme si elle avait 80 piges, qu’elle avait vu la guerre, tout fait, tout embrassé, du regard. Bon.

Pour mieux comprendre, j’ai remis mes Ray Ban, pour mieux la regarder faire semblant de boire son Campari. Tu parles, elle gauillait* dedans depuis une demi heure avec la touillette Ricard. Elle philosophait, quoi.

Mais là je l’ai quand même laissée prendre conscience de sa phrase, pendant qu’elle infusait également dans mon propre cerveau :

“La vie c’est de passer à côté des choses”.

Mon propre cerveau, mon cerveau en propre, à moi, issu, c’était sûr, d’un incubateur un peu différent du sien. Il aurait fallu mettre tout ça sur off, mais on savait pas encore où était l’interrupteur, c’est ça d’être trop civilisés.

Le plus intelligent face à une femme c’est de ne pas trop parler, pour mieux l’analyser. Ça doit être génétique comme science, car même les plus cons des hommes le savent. Mais seuls les plus malins le font nickel, à la perfection et avec rentabilité garantie sur leurs efforts d’écoute (parfois exaspérée). Il faut savoir tenir, et c’est le plus difficile. Et surtout… enfin non, pas tout de suite.

“Passer à côté des choses, des gens, enchaîna-t-elle. Tu peux pas y couper. Y’a forcément perte, choix. Tu épluches une carotte, tu ne peux pas manger la chair sous l’épluchure, y’a forcément du déchêt.”

Je précise, juste une pause sur ce mot “déchet”: quelque chose à cet instant s’est quand même un peu serré dans mon gosier de mec hyper sûr, “déchêt”, j’avançais en accéléré dans le futur de cette conversation et je savais déjà que “déchêt”, c’était moi. Bon.

“…C’est ça vivre, c’est des choix, et des choix, c’est avancer par élimination. On peut pas tout avoir. Voilà, c’est évident. Si tu veux être un excellent peintre, tu ne peux pas te permettre de passer des heures à étudier le piano. Tu sais bien, c’est l’idée de la spécialisation, rien de grand ne se fait sans spécialisation, donc sans élimination…

— Rien de grand ne se fait sans passion, pourtant, disait Hegel, répliquais-je du tic au tac.”

C’était parti d’un coup, quand même elle commençait à me gonfler. J’avoue que c’était hyper risqué. Le plus grand risque pour un mec intelligent qui est parvenu à faire croire aux autres qu’il est bien con (pour mieux les tromper, être libre, évidemment) c’est le faux pas : tout à coup laisser s’échapper comme une fulgurance toute la puissance cachée de son intellect.

Du moins envoyer un petit signe gentil comme quoi on est pas totalement inculte.

En fait, je m’étais juste souvenu de cette phrase apprise en cours de philo quinze ans plus tôt et que j’avais retenue, parce que j’étais alors déjà amoureux et qu’il y avait le mot “passion” dedans.

Elle a rigolé à pleines dents comme si j’avais sorti la blague du siècle. Mais il y avait quand même une tension, pour ne pas dire sexuelle, dans ce rire. Je suis pas dupe quand même : je venais de l’impressionner.

Après elle est passée à autre chose, à ses projets professionnels, pour se donner une contenance, comme si c’était important. Là encore : zéro. Zéro parce que ses projets professionnels, si c’était si sûr, pourquoi elle avait besoin de m’en parler, ou d’esquisser une demande de conseil?

Les filles font toujours une grande démonstration d’intelligence intellectuelle pour masquer une vraie connerie sentimentale, et les mecs c’est l’inverse. C’est tout.

Je la laissais se reposer deux minutes en prenant un peu la parole, je sais plus ce que j’ai dit, ça n’a aucune importance, c’était juste comme ça, pour la présence verbale, juste pour signifier “je suis là, cool, ça va aller, respire.” Infaillible. Son rythme cardiaque avait déjà bien ralenti, pas besoin de stéthoscope, je fais ça à distance, j’y arrive, même si je suis con. Apparemment.

Pendant que je parlais, je regardais la coupole.

C’était plus que ça, comme une canopée entrelacée de fils d’argent. Entre temps le soleil avait un peu baissé, et à un certain point tout en parlant, je retirais mes lunettes d’un geste précis et désinvolte, pour qu’elle voie mes yeux levés au cieux, genre très inspiré, profond. J’aime bien faire ça, parfois. En même temps je me rappelais “déconne pas trop, sois sérieux merde…”. Je laissais passer l’ombre boomerang d’un vol d’étourneaux sur notre nappe blanche, son Campari, mon verre de Chablis.

Elle s’était vraiment bien apaisée, ça faisait plaisir à voir. La paille c’était pas du vent, elle pompait dessus avec application maintenant, comme un bébé au biberon, et tout le liquide orange et jaune baissait de niveau rapidos. Je profitais d’un instant précis où la déglutition y allait carrément (être sûr qu’elle ne pourrait pas répondre) pour reprendre le fil à son point cardinal, finie la déconnade :

“Donc, lui dis-je avec une douceur virile et bien posée, c’est marrant parce que toi tu penses qu’on fait des choix, et que donc on passe nécessairement à côté de certaines choses… des choses pas capitales j’espère… enfin, des choses qui ne laissent pas de regrets quand on les manque, sinon c’est triste… Moi, tu vois, c’est comique. Le fait même de sentir que je suis en train de passer à côté de quelque chose, ce sentiment précis, c’est justement le signal d’alarme : cette chose est importante. Donc il faut l’étudier.”

Elle m’écoutait soudain avec des yeux ronds, elle avait arrêté de boire, et sans manquer de respect, elle avait vraiment l’air un peu bête. Je continuais. Gonflé d’assurance, parce que j’en avais pas chié pendant 15 ans à merder pour ne pas être sûr à 100 % de moi et de ce que je pensais sur ce point :

“ C’est drôle, mais tu vois ça me fait pas vraiment rire. Moi ça a toujours été “thé et café”, le soleil et la lune quoi… ce que je veux te dire, c’est que je suis pas d’accord. Pas du tout. Ça veut pas dire que t’as pas raison, que t’as pas ta raison de penser ce que tu penses (ou crois penser, mais bon)…”

Je la sentais en apnée, là aussi, j’en étais sûr. Donc : petite pause, respiration : “Tu m’écoutes? – Oui” petite voix, mais expiration, c’est bien, inspire, expire, ça va aller tout seul, je suis finalement pas si con, désolé. Je continuais:

“ Le truc, c’est personnel, c’est même pas une question de raison, mais de bonheur. Et aussi sans doute de courage, ou de son contraire, de lâcheté. Mais là aussi on est pas tous pareils. Moi le courage me fait bander, c’est comme ça, un peu comme rentrer en scène… faut croire que je me fais rudement chier au boulot. Parfois j’aurais envie que ce soit encore la guerre, juste pour me tester, juste pour voir si je serais le type qui fonce en résistance, ou bien qui reste chez lui à prétendre qu’il ne comprend rien à l’actualité, qu’il faut être raisonnable et qui finit schizo avec les portraits de Pétain et de Gaulle accrochés ensemble pour le faire loucher.”

Là je crois que je surjouais un peu, l’emphase dramatique, on y échappe pas. Au fond de moi, je suis un héros, c’est certain, au moins un petit héros, mais peut-être que j’ai pas la gueule — pourtant pas mal— qui va avec. Décalage. D’un coup, son visage se  brisa en mille éclats, pêtée de rire, complètement, sarcastique. Mince. Mais je sais relever le manche. Donc, avec sérieux, posé, grave tout à coup, ce qui peut donner une touche à la limite du tendre (elle se calma direct) :

“Ce que je veux dire, c’est que “passer à côté”, ça veut dire quoi? Tu descends au jardin, c’est l’été, les fraises se font dorer au soleil, tu es descendue au jardin pour manger des fraises, c’est ton choix. OK. Donc tout roule sur tes rails : tu en manges une (ou deux). Et puis… une petite tâche rouge dans la haie de framboisiers qui entoure le jardin t’attire l’oeil, rouge magenta. Normalement c’est pas encore la saison, ces deux fruits là ne se croisent pas toujours, comme si y’en avait un pour chaque moment, printemps ou début de l’été. Mais celle-ci est déjà mûre. Et peut-être d’autres. Donc c’est pas parce que c’est pas la saison et que tu avais choisi de manger que des fraises que tu vas pas piquer une framboise du jardin juste parfaite? Bon. Les fraises sont très différentes des framboises. Je sais pas si elle sont complémentaires, mais en tout cas un peu antagonistes. Comme leurs tons qui jurent. Les framboises aussi sont plus rares, donc cet argument massue, pour quelqu’un comme moi, me force à sauter sur l’occasion, en plus au fond, vraiment, je préfère les framboises, t’en penses quoi?”

Elle, incrédule, tout à coup se mit à réfléchir au lieu de se moquer de moi. Elle commençait à comprendre, ouf. Et d’un fil de voix  timide, bizarrement pour une fille de son âge :

“J’aime bien les deux… je crois.

— Tu vois!!”

Soulagement, bonheur. Nano-espoir. Le soir était venu, il n’était que 18h30, mais c’est comme ça en Afrique.

Les sables rougeoyant au soleil couchant inondaient soudain cet immense galerie d’une teinte rosée, comme si le fard était monté aux joues des hauts murs translucides. On voyait la mer au loin dans sa crique, vert-turquoise. Je demandais un nouveau verre de Chablis glacé. Je cédais une seconde à la tentation enfantine et peu convenable de faire un dessin sur la buée de ses flancs arrondis. Elle continuait de se taire. J’oubliais un peu ce que je venais de lui raconter. Nous ne nous connaissions pas encore, à part tout ça, mais c’était bien.

Elle releva les yeux vers moi et me demanda rêveusement :

“Tu penses qu’on peut avoir la lune, et le soleil… les fraises, les framboises… et que tout se passe bien ?

—J’en suis sûr, si on est pas cons”.

 

Rothko r

 

+ image de présentation : 2 oeuvres de Mark Rothko, No. 5/No. 22, 1950
huile sur toile, 297 x 272 cm, MoMA, (1)
don de l’artiste © 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko /
Artists Rights Society (ARS), New York

* mot de patois champenois qui signifie “jouer avec un liquide”, pas forcément alimentaire, souvent en utilisant les mains, sans but précis, “patauger”, mais à plus petite échelle. Souvent associé à un comportement typique de l’enfant entre 3 et 10 ans.

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