GRANDS DÉPARTS

OU: ORANGINA BLUES

 

“Pourquoi l’amour nous fait souffrir alors qu’il devrait nous rendre heureux?”

Dit comme ça, c’était vraiment con, mais c’est peut-être ce dont elle avait besoin.

Marie-Lou me tournait le dos. Elle avait relevé ses longs cheveux avec une pince, pour pouvoir peindre plus à l’aise. Depuis des mois elle n’allait plus se les faire couper, et une espèce de tignasse naturelle, un peu blonde et sauvage éclaircie de fils blancs poussait en ondes erratiques, que la pince canalisait avec peine.

J’étais assis dans son canapé de velours bleu aux reflets nuit. Pendant qu’elle peignait ou qu’elle parlait, ou pendant qu’elle faisait les deux en même temps, moi parfois je n’étais plus là.

Je marchais avec des gens sur une avenue côtière élimée, avec des montagnes bizarres d’un côté et la mer de l’autre, dans une sorte de pays qui aurait pu être montré au JT, un pays du Levant en guerre ou ailleurs, je n’ai pas envie de dire le nom, mais malgré tout un pays que j’aime, je dirais “là-bas”, je marchais, avec des gens, jadis. Cette image et le flux créatif de Marie-Lou m’empêchaient de penser à quelqu’un, m’amenaient ailleurs, me charmaient, et c’est tout ce qu’il me fallait : des déviations.

 

“Pourquoi le soleil brille, pourquoi tout va bien, et puis soudain tout va mal, pourquoi tout s’embrouille, tout s’assombrit à cause d’une éclipse de sourire, juste un visage qui ne nous aime pas, ou plus?”

Elle ponctuait chaque respiration de grands coups de peinture rose-bonbon, jaune-paille, vert-anis, bleu lagon, comme des slash dans sa phrase, comme des retours à la ligne que la couleur transformait en poésie.

Sa palette était simple, mais subtile. Pop, mais pas criarde. Abstraite et figurative, du Rothko fusionné avec Matisse ou parfois comme un zoom de Manet et un dessin de Cocteau. Cette étrange peinture me faisait du bien aussi. J’aurais peut-être aimé avoir son talent, sans sa souffrance.

“Ivan?

– Oui?

-Tu m’écoutes?

-Oui”

Elle me tournait donc le dos. À la fois pour que je puisse contempler sa toile en construction, mais aussi pour me dissimuler son regard bleu-grave, inquiet-révolté, fragile-si ému.

“Alors? Tu en penses quoi? Je suis conne, c’est irrémédiable?

-Tu es amoureuse, c’est tout. C’était inévitable. Accepte ton coeur. C’est lui le con.”

Elle poussa un gros soupir. Demeura figée trois bouleversantes secondes, le pinceau en l’air. Je sentais qu’elle pleurait. Mais peut-être seulement trois larmes. Elle respira un grand coup, puis reprit son travail, en silence.

Je continuais ma promenade le long des constructions et de la mer, ou était-ce un fleuve? Je ne me rappelais plus. Un fleuve immensément large, ou bien une anse, avec ces drôles de bosses de chameau dans le repli de terre au loin. Je marchais, et personne ne me tenait la main, mais ça ne faisait rien. La chaleur, le soleil, les grands cris en arabe que je ne comprenais pas me réconfortaient. Me tiraient de moi-même et de ma peine.

Le bruit du pinceau sur la toile était celui des vagues léchant la berge. Je n’étais pas recroquevillé en position foetale sur un canapé, je n’étais pas abruti de vieux rhum. J’étais debout, je ne comprenais pas davantage les choses qu’à Paris, pourtant tout avait un sens. Un vieux vendeur momifié somnolait les yeux ouverts derrière son petit étal de pastèques et de figues fraîches, et la poussière sablonneuse du sol brouillait parfois la lumière d’un halo jaune qui retombait comme du sucre glace sur les fruits, au passage d’une vieille Mercedes. Tout était comme ça. Stagnant dans l’air de la fin de matinée, vraiment sans raison de vivre, d’être là. J’achetais cinq figues au vieux, avait-il jadis été amoureux? me demandais-je. Était-ce lui qui avait fait souffrir, ou elle? Avait-il connu le sentiment, ou l’indifférence? Ses rides étaient-elles celles des tourments apaisés, ou l’affaissement d’une paix continuelle et lente? Était-ce une tortue, un homme… ou une femme après tout? J’avais perdu Maja.

Elle s’était fâchée, je n’y pouvais plus rien, pour moi c’était irrattrapable. J’avais tout fait, et tout c’était trop. Je n’avais pas su la sauvegarder de la frayeur que mes sentiments lui inspiraient et il s’était brisé, notre lien si tendre, comme un oeuf dans ma main, pleurant tout son jaune à travers mes doigts serrés.

Voilà. Mais j’étais loin, et je mangeais mes figues, et tous tant que nous étions, sur cette jetée et même ailleurs, si nous y étions, c’est que nous avions évité la mort, et que nous avions survécu à l’absence d’amour, et pire, à sa perte. Donc tout ne gazait pas si mal, au fond.

Marie-Lou vint s’assoir à côté de moi. Elle prit une bouchée du fraisier et une gorgée d’Orangina. Je me demande si elle faisait ça par harmonie colorimétrique ou par bizarrerie gourmande.

“Tu es là?

-Non, je suis là-bas.

-On est dans de beaux draps.

-C’est clair, c’est la merde et la connerie en gratin façon mille-feuille.

-Tu penses qu’il faut se révolter, résister, se battre, ou laisser pisser, ou dormir? …Leur écrire,  leur pardonner? “

Elle me regarda et je réalisais que tout à coup moi aussi je chialais. Ça faisait des semaines qu’on se retenait, à force de jouer nos rambos sentimentaux.

“Il faut partir”.

 

 

Marie-Lou

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