ARRÊTE TES CONNERIES!

Arrête tes conneries.

C’est à peu de choses près la phrase qu’on disait aux vieux enfants pas sages, aux ado attardés, en modulant parfois le vocabulaire, l’injonction, tendre, indulgente, ou bien exaspérée, violente:

Arrête tes conneries!

À l’âge adulte, au cas où l’enfant éternel n’ait jamais jamais réussi à obéir à cet ordre surhumain, de toute façon, il est toujours assez grand pour se le dire à lui même, en pleurs après le plaquage de son premier flirt, ou un peu plus tard, rajustant sa cravate Armani au sortir d’un grand-hôtel parisien, le coeur et le corps chavirés, à 19h30, un vendredi soir. Plus que 30 min pour joindre Auteuil dans sa Porsche métallisée, pourvu qu’il n’y ait pas trop de trafic, et que sa femme ne remarque pas le soupçon d’eau de Guerlain florale dans sa barbe de trois jours, impeccable sur ses fines joues d’homme irrésistible :

“Mais arrête tes conneries!” On imagine l’interprétation, Berry ou Cassel, se parlant à eux-même dans le rétroviseur avant de faire ronfler le moteur de la bonne conscience retrouvée.

Cependant, il convient d’analyser un peu l’expression.

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Léa Salamé il y a quelques jours au micro d’Inter, un certain Nicolat Hulot venant à peine de finir sa phrase : “ Euh… Vous êtes sérieux là”? En clair donc:

“Arrête tes conneries!!”…

Certaines conneries en sont-elles? Dire des conneries, n’est pas toujours en faire.

Faire une connerie, n’est pas non plus la dire.

On peut faire quelque chose qui ne soit pas du tout une connerie (comme le Sieur Hulot) on peut tout à fait divorcer pour se marier avec la femme de sa vie et transformer le 5 à 7 en 50 à 70 ans et plus, et ne pas du tout faire de connerie, et pourtant entendre des gens vous dire :

“Arrête tes conneries!”.

Commenter cette phrase revient donc un peu à commenter l’actualité de l’humanité en général et depuis toujours. Le fait même de vouloir la commenter serait alors en soi sans doute la plus idéale connerie: la connerie suprême étant de croire en la fin de la connerie, comme au bonheur et à la paix éternelle. De surcroît à perdre un précieux temps à réfléchir sur elle.

“Arrête de t’imaginer que tu peux arrêter la connerie”. Amen.

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Ce qui est complètement incroyable, et qui m’est arrivé récemment, c’est que quelqu’un, en l’occurrence un type qui de renommée parisienne n’arrête jamais de faire que des conneries, m’assène, précisément à une période de ma vie ou je suis en train d’arriver à ne plus en faire aucune, mais plus aucune connerie depuis des semaines :

“Arrête de faire des conneries”.

En toute logique, lorsque j’ai entendu donc cette phrase, j’ai pensé qu’il se parlait d’abord à lui même. Ou que s’il me parlait, donc à moi qui ai totalement arrêté d’en faire, il ne pouvait que se montrer ironique. Antiphrase typique. Mais tel n’était pas le cas.

Ce qui nous ramène donc au fondements de la phrase, à sa dissection sémantique commencée plus haut.

Et SI arrêter radicalement de faire des conneries était toujours en faire une? L’arrêt radical peut être fatal. La connerie comme l’alcool, une petite connerie de temps en temps, un petit verre de Chablis 1er cru occasionnel : avec modération, mais pas avec éradication.

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Érasme de Rotterdam publiait en 1511 à Paris un texte adressé à son ami Thomas More qui venait d’écrire et d’inventer par la même occasion l’une des premières utopies politiques de l’ère moderne “Utopia”.

Le livre d’Erasme lui s’intitulait et s’intitule encore en français “L’Éloge de la Folie”.

Rien de grand ne se fait sans passion, disait à peu de chose près le philosophe allemand Hegel.

Rien d’humain ne se fait sans folie, peut résumer en gros la thèse du livre d’Erasme.

Rien n’advient sans une certaine dose de connerie, sans un petit grain, sans outrepasser un peu la mesure de l’absolue rationalité, humaine, inhumaine, peut-on en déduire.

 

Tout est folie, tout est un peu connerie.

“Arrête de faire des conneries!”

Arrête de faire des enfants qui au pire te pourriront la vie et le portefeuille et ta mauvaise conscience jusqu’à ta mort, ou te feront mourir s’ils meurent avant toi, au mieux : doubleront au minimum logique ton empreinte carbone sur la planète, et pollueront comme tu as pollué, par leur seule existence, même s’ils font moins de conneries que toi. Arrête d’être fou, donc arrête d’aimer.

L’argument fondateur de tout le discours du grand philosophe de la Renaissance est là. Sans connerie, pas de vie.

Sur la page Wikipédia que, par connerie et paresse, nous consultons ici pour la vérification de la date de parution du livre d’Erasme, nous découvrons par ailleurs deux portraits de lui, par deux peintres géniaux de son temps, Hans Holbein et Quentin Metsys.

Sur les deux tableaux se confirment le profil aigu et les joues creuses d’un homme rieur dans sa prose latine, mais ascète et austère, peu déconneur s’il en faut, dans cette vie que certains disent plus réelle que l’autre.

Erasme 2018-08-31 à 13.02.57

Quentin Metsys.

Ce n’était donc pas là le visage taillé par les séances de muscu et de cardio dans un club sélect de la capitale française. Ce n’était pas là sûrement l’oeil intelligent et latin de l’homme qui se regarde un soir de mai, conscient d’être fou amoureux, dans le rétro de sa Porsche et qui sait déjà que certains diront que ce qu’il va faire est une connerie mais que sans ce type de connerie, rien ne vaut d’être vécu: il ne peut pas vivre sans Anne, il quittera Danièle et va lui annoncer dès son retour…

La Porsche crisse sur le gravier, sous le perron de l’hôtel particulier version Renzo Piano. Il boit peu avec les hôtes du soir (certaines conneries qui n’en sont pas obligent à limiter celles qui pourraient faire penser qu’elles en sont, comme s’enivrer avant d’annoncer à sa femme…)

À minuit trente, l’énorme vase sang-de-boeuf (dynastie Qing) du hall éclate sur le marbre noir du premier étage, et une brune de 49 ans encore très belle qui n’aime plus un homme qui ne l’aime plus non plus , pousse un hurlement sardonique et malheureux :

“Arrête tes conneriiiiiiies!!!!!!!!!!!!!!!”

Comme il adorait ce sang-de-boeuf et qu’il croit voir un instant reluire, dans le reflet de ses brisures, l’image d’un futur en morceaux… il se ravise, et, mimant avec talent l’homme dévasté: demande “Pardon! C’est des conneries…”.

Le lit de la chambre d’ami est hyper confortable, ça tombe bien, et cette nuit là, après une journée forte en émotions mazette, il s’y endort comme un bébé, ayant décidé de commander le même matelas mais en king size pour l’appartement qu’il va acheter à Anne. Pour le coup, et pour compenser, sans doute une vraie de vraie connerie: celle de ne pas oser en faire une bien franche.

Reprenons.

Faire des saines conneries rend parfois les autres malheureux, mais pour leur bien.

Faire des conneries, de bonnes conneries, donne le sentiment d’être parfaitement heureux, et parfois, pas que le sentiment.

Il est peut-être rationnel de ne pas faire de conneries, mais totalement déraisonnable.

Trop de raison tue la raison.

“Le mot “connerie” vient du latin con qui désignait dans la Rome antique un petit lac d’eau salée et toujours pure au milieu de l’Etna éteint dans lequel les vestales du temple de Vénus venaient se baigner nues une fois par an, pendant leurs congés d’août.”

Mais non. Quelle connerie.

Le mot connerie vient en réalité de Con. Et con, vient de con. Cf la chanson “le Blason” de Brassens.

Déconner : est-ce sortir du con ou trop y aller?

Le mot ne le dit pas avec assurance, d’où cette étrange ambigüité: faire une connerie, c’est faire quelque chose de mal, ou qui fait du mal: sentimentalement, physiquement, aux autres, à soi-même, généralement  à tout le monde.

En gros, du moment qu’on se sent bien et que tout le monde est content: pas de connerie à l’horizon.

La Connerie est donc subjective et ses critères de repère sont tout à fait socio-culturels: n’est pas con qui veut dans tous les pays et avec tout le monde. Ta connerie dans tel cercle culturel peut te valoir une palme d’or ou un prix Nobel ailleurs.

Quoi de plus con pour le jouisseur invétéré, pour le night clubber, pour le petit dealer non pris et roulant en Mazeratti que de s’enfermer dans un monastère roman reconverti en palace, au milieu d’un petit vallon toscan, et d’y écrire pendant des mois, reclus, des pièces de théâtres, des romans, des chansons?

Quoi de plus con pour un habile intellectuel trouvant sa jouissance dans l’écriture de chroniques pour le Monde ou le Figaro entre deux tasses de thé au curcuma, que de sortir le soir et d’aller danser la salsa avec des émigrées sud américaines dans des cafés bobos de la Villette ou des bouges de banlieue?

Je suis vegan et j’aime ça, tu manges des côtes de boeuf et ça te fait du bien, du moment que tu n’emmerdes pas trop la planète ni ton prochain. A chacun sa folie, à chacun sa connerie. Tout est relatif.

Arrête ce qui te fait du mal et te rend malheureux, parfois même, arrête de trop arrêter de faire de conneries, tu mourras sage, mais triste. Sans l’envie de faire tout le temps des conneries, tu ne serais peut-être pas devenu un grand acteur, tu n’aurais pas monté cette boîte qui fait vivre des tas de gens et leur permet de faire un tas de conneries avec leur argent, si tel est leur bon plaisir… tu ne les aurais jamais fait rire.

 

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Sur le sceau de sa bague, Erasme avait fait inscrire sa devise “Nulli concedo” je ne fais de concession à personne, ou bien je ne cède à personne, ou je ne cède en rien. Elle était la devise du dieu romain de la mort “Terminus”, sorte de rappel de la vanité de la vie “memento mori”. Emblème d’austère tenue morale et intellectuelle.

Un de ses élèves lui avait offert une pierre antique dans laquelle était ciselée la figure d’un dieu, et qu’il avait fait enchâsser dans cette bague. Erasme voulu croire qu’il s’agissait du dieu Terminus mais il se trouva que cet élève, devenu archevêque, lui avait offert en réalité la représentation joyeuse d’un tout autre dieu : Bacchus, dont la devise est quelque peu différente:

Memento vivere, souviens toi de vivre, en résumé:

“N’arrête jamais de faire quelques conneries, apprend juste à choisir celles qui te permettent de vivre plus heureux, dans le respect des autres, libre et content”.

 

… 😉

 

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Fresque d’image d’en-tête : 50 ap JC, Pompéi, suite du dieu Bacchus.

L’ENTRÉE DE LA SORTIE (“L’ITTÉRAIRE”:-O!)

E.

COMME Ecrire Nom de code secret d’un amour honteux, maudit, caché mais aussi inévitable, fatal, qu’impératif. Presque un péché, une déviance, un vice vital (comme l’amour).

E.

 

 

L’inutile.

La cacophonie.

Le mythe de Sisyphe.

 

L’agréable.

Joindre l’inutile à l’agréable.

 

Pourquoi écrire? On entend plus rien. On croule sous les mots. CHUT! Enfin merde quoi! Relire suffirait.

Alors? Pour quoi?

 

Pour se donner des airs.

Pour se prouver quelque chose.

Pour un acte narcissique.

Pour un acte thérapeutique (psychanalytique)

Pour un acte esthétique.

Pour un acte esthétique, oui.

Pour l’anti-néant de Malraux, ah oui.

 

Rester critique. Critiquer la critique. Se critiquer. Tout passer au crible, et se rendre compte que ce qu’on vient de penser, ce qu’on vient de dire à quelqu’un, ce quelqu’un même, ce n’est pas ça la vérité, ce n’est pas tout à fait juste, ça ne sonne pas.

 

Monter, monter, monter. Comme sauter un tas d’obstacles. Se rendre compte qu’à chaque fois, ce n’est pas ça, on y est pas.

 

Pourquoi E?

 

Pour oeuvre morale, pour se remonter le moral. Pour le remonter aux autres.

Pour oeuvre philosophique, pour restaurer une sagesse, la mettre au goût du jour.

Pas pour rester là “bla bla bla” moi moi moi. Non. Pour faire regarder par la fenêtre ouverte sur les Choses et l’Autre.

 

Pour tenter vraiment de poser un regard sage et apaisé sur le monde.

On est pas là pour en chier, on est pas là pour crier qu’on en chie, ça, ça ne sert à rien.

Même si c’est beau.

Et est-ce beau?

 

On avait dit : écrire comme composer une ode, et une révolte.

 

Pour reprendre la veine ancienne et juste, habile et sincère, pure (Camus, Montaigne, Racine) ou outrancière, sauvage, provocante (Rabelais, Romain Gary).

 

En gros : dire Non (la révolte) dire ce qui ne va pas, et donner une solution, dans un dire Oui, une ode, dire comme malgré tout la vie est belle, sage. Comme notre existence est un peu surfaite devant tant de beauté, notre ego insignifiant.

 

Arrêter de signer, arrêter de singer qu’on serait quelqu’un de vraiment à part, de génial, avec un coeur ou une âme plus fine, plus en souffrance, plus à l’écoute, etc.

 

En finir avec les signatures, ne plus dire “écrivain” dire “miroir”.

 

Qu’est-ce que tu fais, dans la vie? Enfin qu’est-ce que tu aimes, qu’est-ce que tu sais faire de mieux?

Bah, pas grand chose : réfléchir, posément, je suis miroir. Je fais miroir. Pas une profession, à peine un art, une technique un peu, un fluide de mots qui passe et qui envoie un chant, un peu comme le champ magnétique des particules de la matière.

 

Un truc qui aurait été poli par la vie, les ans, les souffrances, les expériences, les écrits des grands (classiques ou modernes), un truc très humble et un peu orgueilleux en même temps par son humilité même à ne pas vouloir être, mais surtout transparaître par son oeuvre, seulement.

 

Un vieux miroir qui nous montrerait des faces de la vie surprenantes , qui nous remettrait en accord avec soi, avec le sens, surtout: le Sens de l’existence.

Voilà, ça devrait être ça, ça ne devrait plus qu’être ça, “écrire”.

 

Nous aurions, les écrivants, les miroirs, des noms de code, des numéros, et personnes ne pourrait, personne ne devrait nous reconnaître. Tout désir de “reconnaissance” tué dans l’oeuf. Personne ne connaîtrait notre visage de chair. Ainsi l’égo ne serait pas flatté. Ainsi nous écririons en restant purs, concentré sur le travail de bien exposer, avec clarté, lumière, par nos différentes facettes de miroirs brillants, l’éclat de l’existence, sa tragédie belle, sa force, et ainsi communiquer, faire du bien: aux autres humains.

 

Nous porter aussi réceptacles et diffuseurs d’une langue, transmetteurs à la fois innovants et perpétuant, conservant. Irradiant une mémoire langagière, une culture.

 

Toutes ces choses tellement connues; analysées; pensées, évidentes au fond, balayées cependant par l’impatience et l’impulsion désordonnée du désir d’écrire, d’apparaître, de se confirmer sa propre petite existence dans cet ouvrage, dans quelques pages relues avec un plaisir onanique “j’écris donc je suis”.

Mais non.

 

Je ne suis pas “parce que” par-ce-que j’écris.

Je ne suis pas “parce que” par-ce-que je créer.

Je suis. Ergo sum. Basta.

Au delà de mon enfant, au delà de mon acte, au delà même du jugement subjectif que je me fais de moi-même

 

Et ainsi toute existence est belle et simplissime et vaut la peine. Même ignorante, même la plus humble, même silencieuse et muette, là dans un coin en retrait, à aider, à aimer, sans dire un mot, d’un baiser ou d’une main ou d’un regard.

 

Nous n’avons pas du tout besoin d’écrivains, nous n’avons pas besoin de romans écrits pour rassurer quelqu’un sur ses propres capacités à l’écrire. Pour donner une cohésion sublimante à sa vie, à sa généalogie, à ses psychoses. Nous n’avons pas du tout besoin d’une diffusion sociale de tout cela.

Nous n’en avons pas besoin, et pourtant il est bon qu’une partie de ce travail soit diffusée. C’est tout l’enjeu de la censure (à un niveau intellectuel, artistique et non moral aujourd’hui) et la limite d’un absolu de liberté artistique posé comme mythe contemporain de la réalisation individuelle.

 

Entre les oeuvres qui resteraient privées, personnelles, rattachée à des sortes d’archives familiales comme ces anciennes statues des ancêtres que gardaient dans un placard des l’atrium quelques aristocrates romains, et les autres, (incluant une partie des précédentes) pour publication (élargir à la connaissance du public) : comment choisir?

 

Ce choix, les critères du filtrage constitue donc au fond l’unique question littéraire pour les temps qui s’ouvrent. Elle l’a toujours été, mais a fortiori au début de ce XXIème siècle, à la croisée de phénomènes centrifuges (démocratisation d’accès à la culture, libération de la parole positivée par le renouveau freudien de la catharsis grecque, facilitation de la création – du sentiment de création- d’un “texte” par la maîtrise des logiciels d’écriture, climat général de valorisation de toute création donnant de l’assurance à l’ego, désinhibtion court-circuitant le détour autocritique etc.etc.etc. ) le tout aboutissant à une (sur?) production de textes.

 

Que décide-t-on de publier, et ainsi implicitement de faire aimer? Pourquoi et sur quels critères en décide-t-on? Qui décide et selon quelles subjectivités? En quoi les enjeux de rentabilité économique jouent-ils un rôle majeur, en quoi cela peut-il favoriser la pertinence de certaines thématiques sociales, sociétales, et en quoi cela peut-il inversement être un moyen d’influence et de frein politique sur certaines visions, idées pour décider de l’ “air du temps”…? (doux euphémisme).

 

Toute langue est un organisme vivant évolutif, comme le groupe humain qui l’utilise. Tout discours sur le monde a pour instrument une langue, et pour se faire entendre, s’il veut rester intelligible, doit donc évoluer dans la forme.

Première implication: renouveler l’écrit sur la forme pour perpétuer des idées, s’agissant d’un discours qui vaudrait la peine d’être ainsi actualisé pour maintenir sa pertinence (ex : la prose profonde de Jean Giono, dans la crise socio-écologique actuelle). Seconde implication: la langue d’un groupe social donné à un instant T est elle même scindée en différents niveaux de langue, (syntaxe et vocabulaire) qui la rend diversement intelligible par les sous-groupes sociaux de ce vaste ensemble. L’impératif d’intelligibilité doit-il alors empiéter sur la création et la sélection littéraire? (ex : doit-on faire le choix d’une prose simple, au vocabulaire restreint pour la rendre accessible à un plus vaste lectorat, réduisant ainsi l’effort de lecture, mais aussi l’apport et l’enrichissement culturel induit par cet effort ?).

 

De façon générale, on voit que la marchandisation du livre et son entrée dans le domaine du consumérisme est le reflet d’un conflit culturel profond des sociétés de l’écrit. Aldeous Huxley et Ray Bradbury l’avaient prédit. La question de la rentabilité d’une oeuvre touche en réalité l’ensemble de la production artistique mondiale (cinéma, arts plastiques, théâtre etc.) Les mots “exigence”, “exigeant” désignent dans le parler “artistiquement correct” certaines créations, pas nécessairement obscures ni verbeuses, mais qui recèlent simplement une beauté, une vérité qui demande un petit effort pour se laisser dévoiler. La notion même d’initiation, d’édification du lecteur par son accès au monde poétique (comme théorisée par René Char), l’enrichissement d’une intériorité personnelle sont par essence incompatibles avec l’idée de best seller. Sauf miracle et aura particulière (cf la Bible, ou les poèmes de Char lui-même) qui n’a comme résultat que d’être acheté à des milliers d’exemplaires sans que cela implique effort de compréhension du texte. La fascination du mystère, ou du charabia, autre syndrome à la fois intellectuel et populaire.

 

Le phénomène de division cellulaire des sociétés particulièrement dans la culture occidentale ne facilite pas non plus la tâche de ce choix, de ce qui surnagera. La division à l’intérieur des groupes humains, les communautarismes culturels, l’accroissement des disparités sociales qui sont une conséquence objective du système économique global font que pour toucher au plus large une communauté qui n’a pas de vrai de cohérence, l’oeuvre est condamnée à ne pas en montrer elle-même, c’est l’écueil du “plaire au plus grand nombre”. Et se défaire.

 

Pourtant on dit que la splendeur de certaine créations parle à tous, que le Beau est irrésistible et que c’est à ce critère qu’on reconnait une grande oeuvre. Mais il y a encore au niveau encore plus parcellaire une multitude de sensibilités “pour plaire à tous, on ne plait plus Vraiment à personne”. Autre conséquence.

 

Alors quoi faire?

 

Arrêter d’écrire?

Oui.

Arrêter de publier?

Oui.

Décréter une trêve de 100 ans pendant laquelle l’humanité n’aurait la possibilité de lire exclusivement que des rééditions. Commençant par Homère et s’arrêtant mettons à Houellebecq ou Boualem Sansal, cela fait déjà une belle bibliothèque mondiale dans laquelle piocher.

Danger de psittacisme? Roman d’anticipation en germe dans cette idée même, et démangeaison révélatrice à vouloir l’écrire? L’Humain est de nature bavarde, pire, il aime le verbe qui le distingue de l’animal. L’humain ne parvient au mieux à se taire que dans le silence de la page qui s’écrit ou de l’orgasme muet.

 

Alors? Éternel dilemne à l’échelle artistique de cette articulation douloureuse chez les hommes entre conservatisme et libéralisme. Entre nécessité de savoir conserver pour pouvoir vraiment innover, de parvenir à se juguler, de jouer de la raison et de l’héritage pour faire exploser la folie dans des fulgurances géniales, le devoir de mémoire et l’élan vers l’avenir, le passé en planche d’appui… Avoir conscience que la force d’une langue et sa beauté c’est à la fois la classe pour ne pas dire le classicisme de ses racines et sa capacité à l’englober dans un pas de côté soudain, déjanté.

 

Alors continuer à écrire?

Oui.

Continuer à publier?

Oui.

Dans ce maelström, ce chaos de mots en tout sens, juste reflet d’un temps ou le Temps esthétique semble être aboli, où tous les styles et les époques auraient la liberté de pouvoir dialoguer.

Alors oui, publier, écrire, mais dans LE RESPECT PROFOND DE CES DEUX VALEURS qui permettent à l’humanité d’avancer, au lieu de s’autodétruire, de se découvrir dans sa profondeur et ses joies les plus belles, les plus folles, les plus nobles :

LIBERTÉ et DIVERSITÉ.