O.O

Ils avaient un corps totalement imberbe.

Sauf sur la tête, les parties génitales, les aisselles. Les mâles en avaient un peu plus, de poils, autour de la bouche. ça faisait bizarre. Mais même hyper poilus, aucun ne pouvait rivaliser avec nous.

Ils avaient été, depuis la nuit des temps de leur naissance préhistorique, un peu obligés de se bouger un peu  leurs fesses à nu, pour  les couvrir, de se mettre à cogiter sérieux, histoire de trouver une solution décente à leurs insuffisances. Cela leur avait  donné une forme d’intelligence que dans leur démesure, ils avaient tout de suite qualifiée de “supérieure”, l’instant de s’en rendre compte.

Ils étaient un peu  frimeurs nés, tous. Ils nous trouvaient parfaitement cons, et c’était bien réciproque, mais au fond ils savaient que nous étions aussi, mais différemment intelligents, et c’est pour cela que nous leur faisions peur, ce qui était aussi assez réciproque.

Donc ils étaient tout nus, parfaitement à poils, naturellement.

Mais au lieu de voir ça comme un châtiment, ils avaient vu en cette différence étrange la marque d’une élection.

Ils s’étaient mis à regarder le ciel bizarrement, avec beaucoup d’excitation, ils s’étaient mis à gémir sur leurs morts, de manière assez absurde, voire indécente.

Ils avaient décrété que tout ça n’était pas du  tout supportable en l’état.

C’était manifestement des hyper sensibles qui s’était mis en tête d’apprivoiser le monde, faute de pouvoir se guérir de leur fragilité, faute de faire que des poils les protège un peu  mieux du froid.

Des types nés pour la complication: des humains.

Ils s’étaient donc mis en tête des idées incroyables, sur la vie, sur le bonheur, l’amour, et parfois, tellement d’idées, que ça les empêchait justement de vivre, d’être heureux, d’aimer.

Bon. Ils avaient établi qu’on ne savait pas, nous, que nous  étions, selon la formule de Heidegger, des “êtres pour la mort”. Et ils avaient fait de cette prise  de conscience de la finitude le fondement de leur révolte, et de leur liberté. A la base, il faut  avouer que ce n’est pas con, même si, dans un sens, c’est vain.

La lutte en elle même était leur façon de se sentir exister: nous avons toujours été différents.

Donc ils nous trouvaient cons. De ne pas nous rebeller contre la Nature. “Bêtes”: le nom commun qu’ils avaient choisi pour nous qualifier était aussi transformable en adjectif synonyme de “con”. Pratique, sympa.

Comme je suis con, comme je fais partie des cons, et que je  ne pense jamais, je me suis quand même demandé alors pourquoi ils  n’avaient pas simplement partagé le monde vivant plutôt qu’entre “humains” et “bêtes”, entre simplement “intelligents ” et “cons”.

?

Je tire de cette interrogation l’hypothèse selon laquelle : par précaution, ils savaient bien à la base qu’ils étaient loin d’être tous intelligents, et que  nous n’étions pas tous si cons– puisque notre regard leur faisait peur, souvent.

Evidemment que je sais que  je  vais mourir.

Evidemment qu’il n’y a rien à y faire. Evidemment que quelque part, ça nous fige tellement, qu’on en a une conscience lucide et cruelle, et rationnelle, tellement qu’on ne juge pas très intelligent de foutre des coups de poings dans l’eau du  Destin.

Evidemment ça nous rend triste, les humains ont la révolte soit sauvage, soit belle, artistique, tragiquement belle, joyeusement belle. A nous l’attitude placide et mélancolique. Joies infantiles et oublieuses des bêtes  que  nous sommes: parfois nous dansons.

Enfin… nous  n’avons pas inventé la musique baroque ni le Jazz, soit.

Il y a sans doute quelque chose qu’ils ne comprendront jamais. Mais nous non plus, je l’admets, il y a peut-être quelque chose que  nous ne comprendrons jamais.

Qui a raison?

La Terre? Le système solaire? Le Cosmos? La vie ou la mort qu’ils redoutent tant?

Qui aura raison?

Ils nous regardent fascinés, ils ne veulent pas croire que c’est nous qui les interrogeons, du  plus profond de la grande bifurcation. Il y a des dizaines de milliers d’années.

Ils nous aiment, soudain nous  les obsédons. Et dans une chambre d’hôpital, l’un d’entre eux a tout à coup envie de nous dessiner, comme par une grande vision. Devant le spectacle qu’il trouve quand même vachement comique de ce corps à poils soumis à l’examen des docteurs, réalisant son ridicule de primate, tout à coup il pense à nous. C’est bien le moment et l’endroit. Tout en écoutant du swing sur TSF jazz.

Va comprendre Charles. Un grand désir d’expression, de recréation d’un monde, bien typique  de leur espèce, qui leur donne des démangeaisons. Et l’humaine dans son lit d’hôpital, qui n’a vraiment rien à foutre de mieux, trouve ma tronche sur internet, et me choisit, entre tous les Orangs-Outans  de la toile… et réalise que je ne peux pas être con, rien qu’à  mon regard, et réalise en même temps…. qu’elle ne sait pas dessiner.

 

 

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