L’ENFANT

“Je l’ai rencontré quand il avait sept ans. Comment l’oublier? Moi aussi j’avais sept ans. C’était il n’y a pas si longtemps, au fond.”

Devant nous, défilait tout un paysage de falaises rouges tombant dans la mer du soir. L’eau calme de la Méditerranée prenait des reflets indigo et grisés. Les falaises étaient de grands couteaux de sang plantés dans un immense iris.

Laure continua:

” Il était très petit. A sept ans en même temps c’est normal de ne pas être bien grand, mais lui, il était anormalement petit. Alors comme moi j’étais très grande, anormalement grande, on nous a mis côte à côte  en classe, et puis on m’a demandé de lui tenir compagnie dans la cour de l’école car les autres l’évitaient.

En fait, je ne voyais pas trop la logique, j’ai eu le sentiment que c’est parce que j’étais la plus grande qu’on m’a demandé, en quelque sorte, de l’aider à moins se sentir seul, mais ça n’avait peut-être rien à voir. Peut-être était-ce car moi aussi j’étais très réservée, pas timide, mais en retrait… mais c’est vrai aussi que pour moi tous les petits garçon étaient trop petits. Un peu plus, un peu moins, en gros, je ne voyais franchement pas la différence, ce qui me rendait neutre, sans jugement à son égard.  Ce devait être un peu à cause de tout ça.

Enfin, j’ai une image en tête de nous deux,  ensemble, assis sur la caisse de plastique multicolore où étaient rangés les jouets pour la récréation, ses petites jambes qui se balançaient gentiment dans le vide. Il était blond aux yeux bleus très clairs, les traits réguliers. On aurait dit l’enfant idéal.

Je n’aurais jamais imaginé revoir Fabio un jour.”

Le ciel changea de couleur, la nuit venait, il se mélangeait progressivement avec la mer mais aussi de grand cirrus le balayait très haut en altitude, comme d’infinies plumes blanches. J’écoutais Laure mais en même temps je respirai cet enivrant parfum de mer et de pinède chauffée par le soleil, cette humidité presque lourde au moment où une brise du large venait la rafraîchir, faisant s’envoler nos cheveux et battre nos robes légères. Nos cheveux, longs pour chacune, elle couleur de pain doré, moi châtain clair, tout ça  ensauvagé par l’eau salée et les longues journées de plage. Nos robes : une longue et étroite de toile de jean fin et bleu pâle, pour elle, pour moi une courte très fine, et d’une couleur mauve étrange relevée de petites fleurs azurées. Depuis des jours, nous n’ingurgitions que du melon , des tomates et du lait frais, incapables d’avaler autre chose et nous nous laissions dévorer par des rayons de soleil implacables, dans cette crique déserte qui était notre refuge quotidien.

Il est rare d’avoir une amie, mais dans le cas de Laure, a fortiori par les deuils récents qui nous avaient rapprochées, par nos sensibilités communes, par nos goûts, c’était pour la première fois de ma vie, le sentiment d’être soeurs. Enfin elle poursuivit son histoire qu’elle avait décidé de me confier au bout de dix jours de silence; des cigales chantaient dans les herbes jaunes.

” Je ne l’ai pas reconnu tout de suite. Je veux dire le petit garçon de sept ans. Mais je l’ai quand même reconnu, comme on reconnait quelqu’un qui va vous marquer… par ces vibrations étranges qui entourent vos deux regards au moment où ceux-ci se croisent pour la première fois. Notre première fois d’adulte,  premier regard d’homme à femme, et cet homme-là, cette femme-là ne s’étaient bien entendu jamais connus, mais nous nous sommes reconnus, enfin, tu me suis?

– Que trop.

– Enfin voilà, on s’est connus, on s’est reconnus etc etc. (un sourire, Laure avait un très beau sourire, à se demander comment un homme peut quitter un tel sourire, naturellement par folie), elle reprit :  c’est drôle comme le Tourbillon de Jeanne Moreau peut te donner espoir et quelques mois plus tard presque des larmes aux yeux. Mais il y avait quelque chose d’enfantin dans ce regard-là, et puis bien entendu cette coïncidence incroyable (s’être connu trente ans auparavant) que nous n’avons découverte qu’après était là, en latence dans ce premier regard, ce qui n’a fait que l’amplifier.

Nous avons mis un mois avant de nous revoir, plus où moins par hasard, à la fête d’une amie commune qui  nous avait présentés. Peut-être (sûrement) est-il venu exprès. “

 

Une bourrasque épicée la fit se taire. Elle respira a plein poumon et détourna son regard vert mystérieusement plissé très loin sur l’horizon. Des larmes de sang miroitaient encore à la surface de l’eau, mais le rouge avait viré au vieux rose de l’innocence. L’ensemble de ce paysage marin se pastellisait, nos angoisses et nos chagrins avec. Sa voix qu’elle avait un peu nasale s’adoucit dans les graves.

“Après tout, je ne sais pas s’il faut que je te raconte. On a tort de croire qu’il faut parler, se déverser. Au contraire, souvent il faut retenir, se taire. Comme un roc, se cristalliser. Refaire toute l’histoire… À quoi bon? Ce qui m’est utile aujourd’hui, ce n’est plus de penser à l’homme, c’est de penser au petit garçon de sept ans, que j’ai connu, et qui a malheureusement survécu en l’homme que j’ai aimé et que j’aimerai toujours je pense.

Il n’était donc pas grand, enfant, mais quand je l’ai  recroisé cette année, dans ma vie (c’est peut-être pour cela que je n’ai pas pu le reconnaître, entre mille détails) il dépassait le mètre quatre-vingt. Juste un peu plus grand que moi. Il m’a confié qu’il avait grandi, plus tard, d’un coup.

Alors j’ai écouté l’histoire de son enfance, et j’ai compris, et je n’aurais peut-être pas dû le comprendre autant, lui pardonner… oui, non. Moi je dis que oui. Car le pardon est efficace et fait du bien, au moins égoïstement à celui qui le donne. Il apaise toute folie.  Quand on aime quelqu’un pour l’enfant intact en lui, à nos risques et périls, on doit lui pardonner, pour ce même enfant intact en lui… Et puis nous sommes tous plus ou moins fous, plus ou moins sages…  J’ai ma part. Vient un temps, tu le sais, trop analyser ne sert plus à rien. Mieux vaut écouter le vent et regarder la mer.”

La nuit venait doucement à présent. Je me demandais si nous guéririons un jour de toutes nos imperfections, de toutes nos passions… non pas elle et moi seulement, les humains, en général. Nos deux silhouettes de loin devaient se fondre dans l’obscurité bleue, deux brindilles d’olivier corse…

Il y a comme ça des femmes…. elles se mettent au soleil toute la journée, on dirait qu’elle ne font rien, mais c’est faux. Elles cherchent l’oubli.

RELATIVITÉ DU BLUES.

Il était blanc, tirant un peu au vert anis.

Il se tenait là debout, il m’attendait. Au moment où je l’ai vu, je n’ai même plus eu envie de dire “et ben mon vieux, ça va pas fort!”, quand je l’ai senti hésiter comme un gamin abandonné à se jeter dans mes bras, j’ai eu envie de rire, et en même temps, vraiment pas du tout.

Drôle de mélange.

En bref je savais qu’il n’y avait pas mort d’homme–enfin, pas encore.

Mais la vie est tout de même étonnement bien foutue, de faire que deux amis ne peuvent pas aller très mal, en même temps, pensais-je sans me méfier.

Ce jour-là, c’était même miraculeux. Il tombait carrément à pic, son message de détresse: le monde roulait comme jamais, j’étais aux anges, radieux, totalement libre, tout gazait, presque sans raison ce qui est le signe du vrai bonheur. J’avais 10 ans.

A son regard qui n’en était même plus un, je ne lui ai pas demandé si ça allait. Je ne lui ai même pas dit bonjour ni salut, juste “Viens”. De mon mieux, lui ai fait une tape virile sur les épaules, sur son blouson rappé couleur châtaigne et je l’ai emmené dans un petit bar que j’aime bien.

Nous nous installâmes en terrasse, sur ces tables de bistrot rondes toujours bancales avec le dessus jaune pisse– je n’ai jamais compris si elles avaient été conçues comme ça, ou si le blanc mal fixé virait naturellement sous l’effet de la lumière. Elles ont ceci-dit l’avantage de n’avoir jamais l’air ni trop propres ni trop sales, quoi qu’on fasse. Elles sont bourgeoises quoi, rassurantes, moyennes, habituelles. Et petites. On ne se parle pas à quatre kilomètre de distance, ce qui peut favoriser les rapports intimes, les conversations confidentielles et autres interactions humaines désirant pour une raison ou une autre, la proximité. Dans le cas présent, celui de Raphaël: le réconfort.

J’avais envie d’un blanc Viognier, le bar faisait oenothèque, mais pour je ne sais quelle raison vraiment (il était 18h00, heure hésitante entre le goûter et l’apéro) je pris un noisette, Raphaël m’emboîta le pas. “La Même Chose” Mimétisme amical qui parfois veut tout dire.

Il faisait beau; on voyait le ciel bleu sans aucun nuage, très haut, cadré entre les bâtiments de la place, et sur un côté le toit de l’église. Des oiseaux passaient, peut-être des mouettes et le vent n’était ni chaud, ni trop frais. Une idéale petite brise qui faisait croire à la pureté.

Raphaël ne pouvait pas parler, il regardait ce ciel, et moi je regardais Raphaël.

C’est un type avec des yeux clairs, le visage très mince, très intelligent.

Il y a certaines personnes comme ça, chez qui ça se voit tout de suite. Enfin, dans la mesure où par “intelligent” on entend que ça ne carbure pas à deux à l’heure là dedans. Dans le cas de Raphaël ça allait parfois vite, trop vite, mais la plupart du temps, à une belle vitesse de croisière qui le rendait spirituel et sûr de lui. Enfin en apparence, ou plutôt selon l’Intelligence.

Pour le moment, nous attendions nos cafés, et à la glotte nouée de sa tête basculée pour regarder le ciel (ou pour empêcher les larmes de couler) évidemment toute intelligence rationnelle était HS en lui.

Non pas qu’il ne fut plus lui-même.

Au contraire, je le trouvais sous un certain angle encore davantage lui même, fragile, à nu, beau. Mais cette beauté n’allait pas sans danger, c’était le genre de beauté complètement tragique et désespérée, et comme je l’ai dit, il n’avait pas besoin de parler pour que je sache que la vie et toutes les choses auxquelles il attachait de l’importance (une importance même vitale: son travail, sa musique par exemple) tout ceci ne pesait plus qu’une petite plume de mouette tombée du ciel dans sa balance. C’était foutu. Elle était partie, et le monde n’était pas seulement dépeuplé, il avait complètement perdu sens. Plus rien ne tournait rond, en un mot.

Il poussa un grand soupir, je crus qu’il allait revenir à lui, mais non. Il regardait toujours le ciel, comme pour en attendre une réponse, aussi, peut-être– l’église n’étant pas loin.

Pendant ce laps de temps, nos consommations étaient arrivées et sans qu’il paraisse m’entendre je demandais finalement mon verre de Viogner qui arriva subito. Je bus une gorgée, très fraîche, parfaite, c’était un étrange Viogner vignifié en Val de Loire ce qui lui donnait une minéralité agréable, douce, vaguement acide.

Raphaël soupira de nouveau, et posa cette fois une main sur son front signe qu’il n’était pas encore prêt à quoi que ce soit d’autre et n’attendait de moi que ma simple existence, en ce vendredi soir d’août, dans un Paris rendu silencieux par les vacances. J’en profitais pour penser:

C’est fou ce que les gens se rendent malheureux, c’est fou ce qu’ils se gâchent le plaisir de vivre, souvent pour rien du tout.

Alice l’avait trompé, le lui avait dit, elle était partie, ce qui ne voulait pas dire grand chose puisqu’il ne vivaient pas ensemble, elle était un peu partie, de sa vie, mais en même temps elle le titillait, elle lui envoyait parfois des messages, parfois non, et lui l’oubliait, puis repensait à elle, puis lui pardonnait, puis la voyait, puis espérait, et par définition, dans la perverse foulée suivante qu’elle lui infligeait, désespérait.

Bref, Raphaël était loin d’être un ange, mais somme toute, c’était un mec bien qui faisait de son mieux pour être droit, qui était cool, mais qui avait quand même certaines valeurs humaines fortes pour qu’être cool ne soit pas synonyme de faire n’importe quoi et partir en couille, ce que semblait-il, Alice prenait un plaisir destructeur à faire.

Moi là dedans, quoi? Je me sentais bien, je l’ai dit. J’avais décidé d’être ferme avec Marielle. J’avais laissé cette simple phrase “et puis merde, elle va pas me nicker la vie” prendre le mors au dents, avec un petit accès de rage très sain.

Je ne sais pas si j’étais réaliste. Je ne sais pas si nous étions réalistes. Peut-être que je faisais une sorte de déni, et que Raphaël, lui, amplifiait. Mais moi au moins j’étais heureux, je ne voulais plus qu’on me fasse chier, et que je me fasse chier tout seul qui plus est (beaucoup de torts que j’imputais à Marielle étaient sans doute le fruit de mon affabulation et puis d’autres non…) Baste!

Raphaël me regarda enfin.

En effet, ses yeux étaient un peu humides. Sans jeter un regard sur son café noisette, il saisit mon verre et en but un bon tiers. Sa glotte déglutit laborieusement, mais le mécanisme évacuait l’angoisse, c’était palpable.

“Ça va aller!”

Ma voix un peu rauque me parut bizarre, mais au moins je m’étais lancé, sans prendre trop de risques, les mots et leur sens important assez peu. Il me sourit.

“Mais oui, mais oui, ça va aller…”

Cela il le dit avec une sage lenteur, comme de l’eau qu’on fait couler précautionneusement d’un arrosoir (un arrosoir rempli de Viognier).

Étais-je vraiment heureux? Cette question, soudain.

Mais oui, puisque le ciel était bleu.

C’est vrai, c’était des mouettes. Je les voyais très bien à présent, je nous commandais une bouteille de Viogner… puis je renversais à nouveau la tête pour regarder le ciel, moi aussi, et penser à elle.