11- NAÏVETÉS

C’était un mardi comme tant d’autres, et le vent de Dieu soufflait sur la création.

Il n’y avait pas un nuage, au dessus de la Tour Eiffel, on se serait cru dans une peinture naïve des débuts du XXème siècle, quand on croyait encore les cataclysmes impossibles.

On croit toujours, on veut toujours croire les cataclysmes impossibles, même quand ils ont eu lieu.

On croit, on veut croire, que c’était tellement énorme, que ça n’arrivera plus jamais. Classique.

On se réfugie dans le trou d’obus, par esprit à la fois mathématique et magique, par superstition, par raison : ça ne peut pas tomber une deuxième fois au même endroit.

Peut-être même qu’on arrive avec le temps à se persuader de l’inexistence des obus.

C’est l’être humain qui veut ça, une source incroyable d’espoir fou, jusqu’à l’inconsciente légèreté et soudain…

Ω

Elle s’était fait cette réflexion dans le métro alors qu’elle partait en reportage : “cet hiver, il me faut une cheminée”.

Comme ça, d’un coup, elle avait réalisé la différence entre “avant” et “aujourd’hui”. Le point pivot n’avait pas été la perte de Fantin, finalement. Elle venait d’ailleurs de le revoir la veille, avec obligation de le disculper. Ce n’était pas à cause de lui, non, et Dieu savait s’il n’était pas prêt à revenir un jour (Fantin) … il était capable de tout, enfant capricieux, désormais qu’elle lui affichait une tendresse presque sororale.

Donc ce n’était pas lui, le feu, l’étincelle, qui parfois manquait comme un paradis perdu, ça ne pouvait pas être lui, ni eux.

Le métro aérien filait gentiment vers le Champs de Mars, le ciel était toujours estival, l’hiver n’était pas prêt de se pointer, et elle avait réalisé comme ça, ou senti, un désir puissant, non plus de Fantin, mais justement de froid et de chaud, d’hibernation, de grotte, de champs givrés, de corbeaux de Bruegel, de refuge, de brume mais de crépitements : d’un feu de cheminée.

Cela pouvait bien se trouver. La solution d’une envie simple.

“Cherche homme avec Cheminée”. Fantin lui avait fermement déconseillé de chercher quoi, qui que ce soit, avec une moue bien à lui qui trahissait possessivement sa peur qu’elle ne trouve.

Mais elle était libre.

“Cherche soleil d’hiver, cherche Cheminée”.

Ça irait bien comme ça.

A l’époque elle avait un téléphone portable dont elle ne se servait même pas, et ce n’est que de retour chez elle que la bombe médiatique, le streaming latest breaking news avait explosé. Tout effacé.

Des fourmis enflammées, deux termitières en ruine. Tragique, elle en pleurerait des années après.

Fini les jeux de miroirs, de l’art avec le réel, de Fantin.

Tout ça ne servait à rien peut-être—des évasions.

Sous cet augure mauvais, mais peut-être bon aussi, comme une piqûre de rappel, s’ouvrait alors le siècle, le millénaire.

La vieille nécessité de s’entendre, dans l’avènement d’un monde global où les uns croyaient vert, les autres bleu, où l’on voyait le bien et le mal à travers des kaléidoscopes psychédéliques.

Et puis Babel avait prit un coup, mais ne s’était pas effondrée. Tant bien que mal, par la conscience du danger incessamment renouvelée et par les actes de sursauts qui en avait découlé, en découleraient dans les décennies futures—l’humain avait une belle tendance à ne pas vouloir totalement s’autodétruire, en spécialiste des rebonds in extremis. Il fallait croire.

Collectivement et à la fois

Individuellement, pas égoïstement.

Et puis l’amitié avec Fantin avait été plus forte que les mirages de brumes passionnels, et puis la sagesse était revenue et : elle avait fini par trouver une cheminée où brûlent des feux de joies.

 

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