FAIM DES TEMPS

Peut-être que nous étions devenus trop intelligents. Ou faudrait-il dire « trop intelligentes » ?

Il était moins dix minutes avant la fin du monde. Et tout le monde avait fini par se mettre d’accord, c’était déjà ça : il n’y avait pas de solution.

« Tout le monde », ce n’est pas une mince affaire, la grande termitière allait partir en fumée, il était trop tard pour s’inquiéter, pour continuer à philosopher sans fin.

LA solution était très simple : il n’y en avait pas.

« IL N’Y A PAS DE SOLUTION », c’était ceci, la solution. Le cogito cartésien : je pense, donc je suis, a minima « chose pensante ».

« Il n’y a pas de solution », Marinette se sentait soudain tellement légère de l’admettre. Accepter les impossibles ouvrait toutes les écoutilles et les chakras d’un coup.

Le monde était donc au fond très simple : il s’agissait d’admettre qu’il était définitivement complexe. Pour ne pas dire compliqué, rien ne durerait jamais tout en faisant semblant du contraire. Là encore, plus que quelques minutes, et tout semblait encore aller plus ou moins bien.

Il fallait se méfier des apparences, du monde, et des hommes, en général…

Le monde allait disparaître.

Soit.

Comme Saint Michel l’avait prédit dans une conférence fameuse rediffusée sur France Culture et écoutée un après-midi d’été ascétique dans la lumière zèbrée d’un palmier, sur la plage d’Onfray-sur-Mer : la Joconde allait se volatiliser, et tout le reste avec. Le reste des choses qui avait donné sens à la vie des hommes, seulement. DONC PAS absolument TOUT.

Ce n’était somme toute que la fin d’un monde, il en restait beaucoup d’autres: ce n’était pas la fin de l’Univers. Autre pensée balsamique que se fit Marinette.

 

… … .       .                                                            .

Quand Sergeï l’avait quittée des années auparavant, avant qu’elle ne le quitte elle même, il lui avait bien dit, de son ton philosophe débonnaire : « Ce n’est pas la fin du monde ». Mais Marinette avait à peine vingt ans alors, elle n’était pas assez aguerrie pour être bien maline sur certaines choses de la vie, et elle n’avait pas su arrêter de pleurer.

« Ô larme, suspend ta chute » aurait dû conseiller également le brave Sergeï à Saint Michel, “ce n’est que la fin d’un monde, pas celle des haricots”.

Toute fin, tout être humain qui disparaît, tout amour qui meurt n’est-ce pas en soi LE monde qui s’écroule ?

Le temps avait passé, Marinette avait grandi—et guéri.

Il faut un peu d’innocence et de bêtise pour donner du sel à la vie. Beaucoup d’humilité. Et les hommes étaient donc devenus trop intelligents, les femmes encore pire, encore mieux. Meilleures. Alors la machine s’était emballée, et il était devenu hautement déconseillé par le corps médical d’ouvrir les yeux sur le réel, ou alors en prenant certaines drogues licites comme le chocolat, le sport, la musique etc.

Voilà.

 

Sergueï l’avait rappelée, ce grand homme si connu désormais, mais maintenant qu’elle avait trouvé la solution, elle l’écoutait et échangeait d’une voix rieuse, sautillant comme une petite gamine sur les quais de Seine vides.

Quelques secousses se faisaient déjà sentir, comme au moment d’un décollage. Elle n’avait absolument pas peur. Contrairement à lui. Elle avait toujours su que la femme est dans maintes occasions supérieure à l’homme, en beauté, en intelligence, en sang froid, par action, et même par omission…

Plus que deux minutes.

Franchement, la rappeler comme ça après trois ans de black-out, alors qu’elle l’avait déjà à moitié oublié et qu’en méditant bien, elle avait parfaitement conçu que Sergeï n’était pas lui-même si dingue, si unique, qu’il n’était que l’imagination d’un désir, une petite fumerolle de rêve de princesse, une auréole scintillante inventée par sa féminine cornée.

En pleine panique, le voilà qui lui parlait, criait preque…. : Bla bla bla… bla bla bla… tragiquement.

Elle hésitait à lui raccrocher au nez : plus que trente secondes.

Elle s’assit sur le parapet de pierre du Pont Marie, là où il l’avait embrassé jadis. Le ciel de Paris était automnal, parcouru de traînées roses dans un bleu ardoise, crépusculaire bien qu’on fusse le 1er août en après midi. Le vent sentait les feuilles mortes et la pollution était retombée à zéro.

Tout était pur et intact, et la terre tremblait, à moins que ce ne fusse sa main tenant le téléphone. Non.

Elle était calme, respira à fond, et décida de rester en ligne, avec la voix rauque et très belle de Sergueï lui disant qu’il l’aimait.

Sept secondes.

Elle eut brusquement envie d’une part de tarte au sucre. Celle à la crème et au levain de boulanger que sa grand-mère et sa mère faisaient si bien.

Ce goût dans sa bouche, cette nostalgie.

« C’est comme ça » se dit elle à la dernière seconde, puis

le Monde fit

« PLOP! »

comme un bouchon de champagne,

dans un flot de mots d’amours et

un éternel désir

de tarte au sucre.

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