LA CHUTE

Contrairement à toutes les drogues courantes, l’amour commence par une descente.

Une chute.

Personne ne monte amoureux/se.

Tout le monde tombe.

Quand on monte, c’est qu’on remonte, la pente, qu’on s’élève pour prendre du recul, et cette simple faculté prouve qu’on y est déjà plus.

C’est tout.

On aurait pu s’arrêter là.

Au lieu de tourner un tas de films, de composer un tas de partitions, d’écrire des milliers de pages philosophiques, romanesques, des poèmes etc. On aurait pu.

Mais bizarrement l’humain ne s’arrête jamais là, là où il le devrait, spécialement en cette matière  rouge carmin.

Tentation du diable ou de l’ange, n’allons pas savoir.

La chute, après celle fameuse de nos deux ancêtres bibliques, celle du paradis sur terre, puis celle de Lucifère, l’ange porte lumière, du paradis du ciel, Albert Camus écrivit en 1957 un court roman du même nom.

Un long aveu dans un bar d’Amsterdam, étrange confessionnal empli de fumées et vapeurs interlopes, à l’adresse d’un prêtre muet comme un psy, dont le lecteur ne connaîtra jamais le nom, pour pouvoir y mettre le sien, monologue d’un homme qui se repent comme on désire clamer son innocence, le bien nommé : Clamence.

De manière générale, il n’y a que deux sexes possibles à incarner pour un lecteur. Et selon l’un ou l’autre, il arrive parfois que les interprétations divergent.

Ce texte de Camus devrait réellement s’intituler “Les Chutes” : celui de cet homme parlant, avocat, séducteur, qui reconnait la faute de son passé, qui admet avoir pêché, chuté. Et celle d’une femme, qui saute d’un pont, qu’il n’ose sauver,  et qui par cette chute physique, comme un remord, lui fera prendre conscience de la sienne, morale.

L’édition Livre de Poche des années 70s figurait sur sa couverture une vue en noir et blanc et, pertinemment, en “plongée”  d’une eau trouble parcourue de vaguelettes. Avant de tomber dans une interprétation bergsonnienne de cette eau comme les remous obscurs de la mauvaise conscience de Clamence, cette image implique évidemment le point de vue de la femme qui saute.

Toute chute est-elle volontaire? Dans le cas d’un suicide (au moins d’une tentative) on peut penser que oui – sans nous embarquer trop loin dans la définition de la volonté, et sa part d’impossible ou non irrationalité, au moment d’un geste que la psychiatrie qualifie de “moment de folie”-

La chute amoureuse serait un autre de ces moments,  juste un peu moins “volontaire” du moins conscient. On se retrouve à l’eau avant même d’avoir cherché le pont.

Pourquoi la Chute, 1957, 150p ISBN 9782070360109 un vendredi de Saint Valentin?

Peut-être pour s’interroger et trouver une signification à la couleur rouge sang de l’amour et de la phase amoureuse que voudrait glorifier ce jour, avant d’être celui du top-sales de la rose.

Que l’amour comme sentiment amoureux dure trois ans, comme l’écrivait Beigbeder, ou trois décennies comme on peut en douter, ou trois heures ou même trois secondes, selon un constat plus réaliste, il commence dans tous les cas de figure par cette fameuse chute qui doublée d’une fabrication en bonne et due forme (“faire l’amour”) aboutit parfois à des liens créatifs durables, sous l’emblème d’un enfant.

Celui ou celle qui refuserait la chute serait un peu comme celui où celle qui refuserait de s’allonger sur le divan. Comme celui ou celle qui voudrait connaître la rédemption et la grâce sans avoir commis de péché. L’amour, vécu dans cette passion des premiers moments, ne peut être l’apanage des anges, des cerveaux trop parfaits qui comme chacun le suppose, d’ailleurs comme Marguerite Yourcenar l’a écrit, dépassent le sexe– voire n’en ont pas.

Prendre trop de plaisir à la chute peut gravement nuire à l’élévation (intellectuelle, professionnelle,  politique– cf Strass Khan).

En gros “Être debout ou allongé(e), telle est la question”.

Pourtant certains amours ne font pas tomber et ne viennent pas d’une chute. Ce que les grecs définissaient comme Philiae, l’amitié, Agapé, les liens du sang familial. Quelque chose qui peut se regarder sereinement, “en pleine conscience”,  non pas avec tiédeur mais avec douceur et dire “oui, je le veux”.

Cela relève du miracle. Rare. Peut-être  certains amants qu’un lien plus fort que la chimie mystérieuses avait unis des éons et des années  auparavant, et qui se regardant l’oeil encore brillant, au soir de leur vie, éprouvent le constat ému d’avoir su se relever, ensemble, et par delà le plaisir de la chute, d’avoir  trouvé un bonheur plus réel, plus durable, qui sait… un véritable amour.

 

Francine et Albert Camus, 1943

Francine souffrant de dépression, est hospitalisée.  Elle s’est une fois jetée d’un balcon mais on ne sait si c’était pour échapper à l’hôpital ou pour se tuer. Sa dépression a été mise en partie sur le compte des infidélités conjugales de son mari.

Alors qu’il allait annoncer à Francine qu’il la quittait, Camus se tue dans un accident de voiture. Elle et Camus sont enterrés ensemble à Lourmarin” 

in Wikipédia.

 

ÉVA NESCENCES

 

Il lui avait dit qu’elle était… évanescente.

Était-ce un compliment?

Cela faisait bien longtemps maintenant, si longtemps qu’on pouvait y repenser comme à une scène de film, et encore une scène de très vieux film, de si vieux film que quelle que soit la langue ( italien, anglais ou français), on pouvait être sûr que plus personne ne parlait  comme ça aujourd’hui.

C’était une dizaine de mois auparavant.

On ne peut pas dire, sauf pour les bébés, les centenaires ou les cancéreux condamnés, on ne peut pas dire donc, pour le pire et le meilleur, qu’on puisse tellement changer en une dizaine de mois. Pourtant c’était son cas, du moins son ressenti. L’évanescence comme une renaissance, avait fait son chemin.Et elle repensait à la phrase de cet homme, comme elle pourrait y repenser dans soixante ans, dans des centaines de mois, bien entendu si Dieu le voulait bien.

Selon le Littré du 19ème siècle ” Qui s’amoindrit à mesure que le fruit se développe, et finit par disparaître

Du latin vanesco avec préfixe privatif “é”, vanesco : disparaître. S’évanouir. Du radical vanus : vain, vide. Qui donne vacuité. “Vaccum” en anglais.

Disparaître dans l’air.

Se vaporiser, devenir vain, non pas prétentieux, mais vide comme une bulle de savon, monter en l’air et faire

POP!  Plus personne.

Et pourtant être évanescent n’est pas être éphémère. L’évanescence est un processus, une croissance, pour ne pas dire une forme de naissance donc, un épanouissement qui sous entend la beauté poétique d’un évanouissement, d’où son application botanique. C’est  la jouissance d’un fruit qui dans son développement même et le bonheur qu’il procure, envoie le signe de la fin prochaine, son retrait de la scène.

Mais pas tristement.

Et c’était bien seulement lui qui était triste en le disant.

Le disant, le lui disant “tu es évanescente” son constat était en effet celui du naturaliste, de l’herboriste. Triste et fataliste, pas si amère : il était dans l’ordre des choses qu’elle ne lui appartienne pas, qu’elle s’en aille. Chouff.

Lui disant cela, elle sentait peut-être que c’était un compliment, oui, car même l’adjectif est joli, on ne peut pas dire d’une chose laide qu’elle est évanescente, et même si elle savait que la beauté est tout à fait subjective, un compliment même s’il est incorrect en tant que vérité, est toujours agréable en tant que perception.

Cela signifiait donc que tout allait passer, elle la première, décoller vers un ailleurs inconnu de lui, c’était inscrit. Et si elle l’avait aimé, s’il l’avait aimé, cela les aurait dévastés.

Ou plutôt il ne le lui aurait jamais dit.

Le dire donc, à cette terrasse en goguette de ce quartier si joyeux, sur cette petite place tranquille, dans le soleil tombant de Juillet, c’était déjà la promesse d’une séparation.

Évanescente, comme une évadée prochaine, et lui dans ce cas un fantôme, une ombre  en devenir. Ce qualificatif les projetait ainsi dans un espace temps tout à fait irréel et sans chagrin.

Le poème d’Apollinaire ne serait jamais  fait pour eux :

“… La Tzigane savait d’ avance

Nos deux vies barrées par les nuits

Nous lui dîmes adieux et puis

De ce puits sortit l’Espérance”

Voilà, entre eux il n’y aurait pas d’Espérance, ni donc de désespérance possible. Juste cette étrange évanescence qu’à cause de la désinence féminine il lui convenait à elle d’incarner.

Les rayons cuivre et roses fluo de ce soir-là contenaient toute la douceur de vivre par delà les ombres.

Par delà l’ombre de cet homme qui à présent

n’était plus, au moment où elle y repensait, qu’un bout de métal quelque part, jailli du ciel pour s’enfoncer dans

la terre — autre phénomène tout aussi évanescent.