LA ROSE ET L’ABSURDE

Une grosse limace était apparue sur le bord. Et c’est ainsi qu’avait surgi l’horreur.

Pas sa propre mort. Celle de l’Autre. Celle bien entendu, surtout, de l’Autre proche, de l’être connu, aimé. Du « proche », un membre de sa famille. Pas le prochain, celui ou celle frère et sœur en humanité, non. Le proche, le membre, de ce corps, qui nous constituait, malgré soi, autant qu’on le constituait.

Tant que les humains s’engendreraient les uns les autres, naturellement, créant ces liens naturels, si étrange : le sang.

Et donc, voilà qu’elle avançait, avec son corps de gastéropode nu, inutile, répugnant.

Il fallait vraiment se convaincre d’une harmonie du monde, être dans une sorte de panthéisme mystique et se forcer à la bienveillance à l’égard de la Création en général, c’est à dire considérer d’un même œil comme faisant partie d’un même tout le bien et le mal, la souffrance et la joie, le soleil et la destruction pour accepter… pour l’accepter : cette chose gluante… incompréhensible.

Nous savions tous que nous marchions sur cette corde tendue par-dessus des abîmes.

Mais nous ne voulions pas le voir, et quelque part, discrètement, l’animal informe, la pauvre petite bête horrible malgré elle, avançait, vers son petit néant.

… … … « Aujourd’hui » :

Le long de cette tige, la limace monte, une rose blanche au bout.

Le dire n’est peut-être rien.

Qu’est-ce que cette limace ? La mort, pas seulement.

Imperfections, doutes, renoncements.

Pourquoi la souffrance, la mort ?

Tant de réponses depuis le début de l’humanité à cette question qui se posera à jamais, sans relâche.

A tout bien y réfléchir, mettant de côté, désapprenant tout ce que nos cultures nous ont inculqués, POURQUOI?

Tout simplement peut-être, pour tester notre capacité à la révolte, à la résistance.

Pour forger notre dignité et ainsi donner sens à nos vies. L’amour ne suffit pas, sans combat. Le combat serait inhérent à l’amour de la vie, ou tout court. Autre lien subtil entre amour et mort, sans mort pas de vie et vice versa mais autour de la notion renouvelée du combat. Dans le sens que Xavier Bichat donnait déjà à la défnition de la vie il y a plus de deux siècles: « Ensemble des fonctions qui résistent à la mort ».

Notion dissolue dans les époques plus faciles, que nous rappellent certains témoignages de résistants et résistantes.

Sans combat, il n’y aurait que cette limace, que l’on met dans une coquille jolie, avec beaucoup de persil, d’ail et de sel, pour donner du goût à ce qui en soi, n’en aura jamais, faisant illusion.

Notre répugnance aurait un sens. Signe d’un désir de vie : de ne pas voir cette être sur la rose. D’instinct : ne pas supporter de la laisser monter comme ça, dans le jardin encore mouillé par l’aube, prête à s’attaquer aux feuilles, à bouffer toute la fleur. Au-delà du fait que la rose ne soit qu’une rose qui est une rose qui est une rose, que la limace ne soit qu’une limace qui est une limace qui restera limace, comme aurait dit Gertrud Stein. Oppositions esthétiques, et symboliques.


« Rose is a rose is a rose is a rose.
Loveliness extreme ».

Limace : Absurdité extrême

Parfois donc.

Parfois. Il ne faut pas accepter, ni tolérer. Ou chercher à aimer. Il ne faut pas dire, faussement, c’est à dire pour se défausser : « c’est la nature ».

Cette Nature qui, si elle existe elle-même comme réalité indépendante, nous donne ce sursaut de révolte contre certains mécanismes : processus de lutte immunitaire.

Il faut lutter. Donc. Nous sommes faits pour, jusqu’au bout. Même sans espoir de vaincre. Surtout.

Il faudrait savoir, savoir se souvenir, qu’il faut toujours lutter. Qu’il y aura toujours quelque chose contre quoi lutter. Et qu’au moment précis où l’on croit une lutte finie, un combat remporté, c’est encore là où il faut lutter plus que jamais. Métaphore filée de la lutte, morale, depuis Epictète jusque Victor Hugo*.

Garder contre les conforts faciles, les technologies soporifiques, des esprits alertes et critiques. Se défier des angles morts. Puisqu’aucun bonheur ni aucune joie ne sont définitifs. Puisque, presque par chance, le malheur ou sa menace existent, les chaos que l’on se voile dans nos extases personnelles. Le monde est imparfait, première grande vérité de la philosophie bouddhiste, et il faudra toujours le répéter, se le répéter, moins bien que d’autres peut-être, jadis, mais sans relâche. Renouveler le sens des religions mais sans dolorisme, sans mortification ni fuite.

Cela aussi serait en soi une forme de combat, celui de la conscience pour rester vigilants, lucides sans pessimisme, et réactualiser par l’art, la pensée exprimée, à l’infini : cette permanence tragique de la limasse, qui même si on la tue, renaîtra similaire. Autre, sur d’autres tiges. Sans fin. Sisyphe. Réalité d’un Univers qu’aucune technologie humaine ne changera jamais, en soi. Et que plus : il ne faudrait jamais changer. L’éternité n’est pas pour demain, et n’est pas souhaitable. Vision de  nous-mêmes transformés en dieux apathiques, lombrics éternels : on s’ennuie sur l’Olympe et les dieux grecs ont toujours désirés les mortels (surtout les mortelles) qui bêtement les enviaient.

Alors, si nouveauté il peut y avoir, infime dans notre vision du monde, aux premiers babils du IIIème millénaire, ce serait, peut-être, dans une non acceptation stoïcienne, presque un plaisir, du moins un respect taoiste de l’utilité de la destruction que l’on retrouve dans le Livre des Métamorphoses. Non pas aimer la mort au sens de la désirer, mais accepter son utilité, par la lutte même qu’elle suscite en nous, obligeant à manier aussi bien les armes du courage que de la sagesse. Nouvelle Voie, à la croisée, et au dépassement d’un face à face entre Orient et Occident philosophiques.

Il ne s’agirait pas, dans cette nouvelle pensée en Actes, de refouler son chagrin sous des visages impassibles et trop zen, non plus de le hurler comme les pleureuses antiques.

Il s’agirait : dans l’acceptation presque éblouie de la similitude entre cette douleur et celle de l’enfant qui naît, laisser s’écouler la peine, comme le ciel pleut, pour faire germer. Savoir que TOUT CECI, surtout, dans le mal comme le bien qui s’engendrent et se complètent, cassant le sentiment absurde des cycles, à travers cet immense élan de forces contraires, aura eu un sens, ne serait-ce que dans la possibilité offerte du bonheur. Et si possible enfin connaître, au bout de nos toutes nos luttes, l’apaisement d’êtres accomplis qui, selon les mots de Romain Gary, dans Poussières d’Etoiles, n’auront pas « brûlé en vain ».

*Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front,
Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime,
Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime,
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C’est le prophète saint prosterné devant l’arche,
C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche ;
Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins,
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.
Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
Le sombre accablement d’être en ne pensant pas.
Ils s’appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.
Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,
N’a jamais de figure et n’a jamais de nom ;
Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,
Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,
Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,
Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.
Ils sont les passants froids, sans but, sans nœud, sans âge ;
Le bas du genre humain qui s’écroule en nuage ;
Ceux qu’on ne connaît pas, ceux qu’on ne compte pas,
Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.
L’ombre obscure autour d’eux se prolonge et recule ;
Ils n’ont du plein midi qu’un lointain crépuscule,
Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,
Ils errent près du bord sinistre de la nuit.
 
Quoi, ne point aimer ! suivre une morne carrière,
Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière !
Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l’on va !
Rire de Jupiter sans croire à Jéhova !
Regarder sans respect l’astre, la fleur, la femme !
Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l’âme !
Pour de vains résultats faire de vains efforts !
N’attendre rien d’en haut ! ciel ! oublier les morts !
Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
Fiers, puissants, ou cachés dans d’immondes repaires,
Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;
Et j’aimerais mieux être, ô fourmis des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, cœurs morts, races déchues
Un arbre dans les bois qu’une âme en vos cohues !
 
Paris, décembre 1848.
 
Victor Hugo, Les Châtiments, 1852.
> Texte intégral : Paris, Hachette, 1932

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https://www.cairn.info/bichat-la-vie-et-la-mort–9782130495055-page-5.htm

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