LA DERNIERE NOTE, LE COW-BOY, et BACH

Il mettait son chapeau à large bord, et il sortait dans son parc. Sur une chaise. Tranquille.

On aurait dit Henri Fonda dans « My Darling Clementine ».

Il regardait les arbres, en noir et blanc, dans la lumière intense de l’été ou dans celle des neiges de l’hiver.

Il attendait. La mort, la dernière note de jazz–enfin, c’était certain, ça viendrait, un jour–comme l’amour, comme l’amour était venu. « Chaque chose en son temps ». Voilà, c’est ça, se disait-il.

Ensuite il rentrait. Il retirait son chapeau.

ça sentait bon, Jane faisait une tarte au pommes avec de la cannelle et des petits raisins de Corinthe gonflés dans du whisky. Elle écoutait le soleil dans la cuisine, elle chantait en silence.

Il mettait son disque préféré. Dans le salon

« Faut que ça swingue!  » Il disait « Souaingue ».

Il n’était pas vraiment un vrai cow-boy américain. Mais le jazz fusait, et Bach twistait, mieux valait attendre son rendez-vous sur cette harmonie là.

« Faut que ça pête! Ya pas assez de jaune dans cette baraque!! »

Il beuglait ça, à l’intérieur de lui-même, et ça le faisait sourire.

Il avait fait agrandir une photo d’une oeuvre de Joan Mitchel, une photo qu’il avait réussie à prendre, et qui valait toujours mieux qu’une croûte qu’il aurait pu maladroitement barbouiller, en s’y mettant vaguement. Il avait toujours été trop impatient, pour la peinture, ou trop humble. Il n’avait pas osé.

C’est ce qu’il se disait. Il n’avait pas été assez américain, pas assez écouté Jacques Loussier faisant danser la Fugue N°16, Partita N°1 de Bach, à sa manière. Il aurait fallu Faire en s’en foutant « take it easy »:

TIE

C’était un bon acronyme, TIE pour DIE, ça valait mieux.

S’il ressuscitait, il ferait ça mieux: TIE, plus tôt. Rencontrer la femme qui faisait des tartes aux pommes en twistant, en sifflant, prendre un pinceau, un rouleau, envoyer les couleurs du soleil et de la douleur guérie tourbillonner ensemble dans de jolis bouquets abstraits.

Moins se prendre la tête, rêver. Un peu plus tôt, mais jamais trop tard, c’était mieux que rien.

Quand le disque était fini, et la part de tarte savourée avec un thé froid ou chaud, avec elle, il remettait son chapeau, il ressortait au soleil regarder les oiseaux, histoire de ne pas saturer d’un trop plein de musique ou d’amour, et puis, le besoin se faisant ressentir, il savait qu’il rentrerait à nouveau, et que ça recommencerait, toujours pareil, mais toujours nouveau, elle, belle, dans la lumière chaude pleine de cannelle douce, comme sa peau, il y a longtemps, et la musique pour danser de joie, de sagesse.

A nouveau, A jamais.

2 commentaires

  1. Le retour du Flying Bum · décembre 3

    Superbe instantané 😁

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  2. Romain Grimentz · décembre 20

    Merci à vous, Claire, pour cette ode au jazz!

    « Jasmin, Jasmin » criaient les belles courtisanes de la Nouvelle Orléans en vaporisant des effluves de parfum pour attirer l’attention des hommes, trop absorbés par le jeu virtuose des pianistes des bordels de Storyville.
    Jasmin devint Jas, Jas désigna la musique des bastringues et devint Jazz…
    Si le mot vient de loin, la pratique plus encore. Après tout Bach était un jazzman, Mozart aussi, Haydn, Liszt, tous étaient des improvisateurs hors pair. »
    (in Sur Les routes du jazz, André Manoukian).

    Une citation en humble présent pour cette fin d’année… Au plaisir de vous lire bientôt

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