LARMES ARTIFICIELLES

à O.

Je m’étais jurée de ne plus pleurer, de toute ma vie. C’était une belle journée.

Puisque les animaux ne pleurent pas, et ne sont peut-être pas moins sages, m’étais-je dis. Puisque ce serait plutôt, passé un certain âge, comme un défaut de l’intelligence, une prise par surprise de toutes les choses acquises et apprises, patiemment, l’échec de toute une vie à étudier à rechercher la paix : il ne faut plus, se laisser aller, au fond, vraiment.

Pur et doux comme la neige cristalline à perte de vue, meringuant toute la paroi rocheuse : le regard sur la souffrance.

En ce matin où parmi toutes les musiques de l’univers visible et invisible je choisis, plutôt que le drame éraillé du rock, la mélancolie pathétique du flamenco, de l’opéra, que les voix du Sahel, les rumba congolaises et l’afro-beat, non, pas ça, juste des sonates de Haydn, à quoi je comptais, à quoi je fis succéder celles de Mozart.

Un choix calme et posé, serein. Le choix de quelqu’une qui ne veut pas mourir ni souffrir inutilement, tant que le soleil brille, que le ciel est bleu, que toutes les maladies insanes et les douleurs du corps couvent tranquillement, donnant l’illusion qu’elles n’éclateront jamais—puisqu’elles n’éclatent pas maintenant.

« Décider d’être heureux, c’est meilleur pour la santé ». Voltaire qui avait cet aphorisme comme ligne de vie buvait deux bouteilles par jour. Mais il y avait un moyen, c’était certain.

Larmes inutiles de notre faiblesse, d’une insuffisance de sommeil. Larme physique, biologiques, qu’une bonne période de traversée dans le désert et d’effort sur soi, d’intelligence, tarit. D’années de réflexion, de chance de prendre le temps de réfléchir bien, de penser au plus juste. D’Oublier. Larmes du chant de désespoir vite évacuées en quelques accords et vocalises : larmes qui se savent utiles uniquement l’instant d’une émotion créatrice, un laisser-aller pardonné. Une purge.

Dehors en effet, la Montagne rutilait. Intacte, altière comme une idole, ne demandant qu’à être contemplée, regardée sans touchée, dans un face à face sans enjeu que celui de la beauté et de la Paix gagnées.

Les larmes, ce serait les torrents déversés par une subite élévation à 45°de la température des sommets. Un cataclysme à éviter. Les choses étaient belles, ainsi figées, congelées, l’eau dans laquelle on aime tant rincer nos muscles fatigués, retrouver un point d’appui marin qui fut jadis, notre élément fondateur… l’eau sous sa forme solide, protectrice comme des murs de marbre, de grandes couvertures de duvet soyeux. Toutes les images, métaphores n’y suffiront pas pour exprimer ce sentiment inexprimable : juste être bien, là, au cœur des montagnes, sans autre perspective que le Ciel, dans un creuset matriciel. C’est tout. Au cœur du monde, au plus élevé du monde et de la vie. C’est tout.

Tout près de ceux et celles, là-haut, qui rendent nos larmes artificielles.

Image d’en-tête: « ALUKA » Marc Chagall, 1942

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