JOUER AVEC LES NUAGES : l’homme perle.

Il avait 33 ans, ça se passait au mois d’août 1978 à Londres, dans l’église Saint John Smith’s square. Il faisait beau.

Première image, plan lumineux sur la pierre dorée par le soleil, on entend les moteurs de voitures en vacances. On ne sait pas bien si cela commence comme un ancien film d’Hitchcock recolorisé ou un documentaire, ni l’un ni l’autre. Un concert filmé.

Depuis l’intérieur clair et simple, accoustique limpide, on verra passer quelques têtes de piétons, sur les trottoirs.

A l’extérieur la terre tourne selon l’ordre des hommes.

A l’intérieur, l’univers s’ouvre et dévoile son rythme propre.

On se demande un peu comment ces têtes floutées à travers les vitraux transparents peuvent être si étrangères et lointaines à ce qui se passe dedans. Complètement sourdes. Séparées par une couche de sable cuit de quelques millimètres, elles sont là derrière, à 10 mètres, des années lumières.

Il se passe quelque chose qui dépasse. Les murs des salles de concerts et des églises ressemblent parfois à ceux des hôpitaux, tous muets, portant en eux des cris de naissances, des derniers soupirs, des joies tragiques, les plus tragiques et intenses de l’expérience humaine possible. Des silences où l’on entend les explosions nucléaires des étoiles.

ANGE OPERATEUR

Il avait alors encore des traits d’enfant, des joues de chérubin. Il ne savait pas marcher, ou il ne pouvait pas–la polio l’avait obligé à se faire pousser des ailes. Alors, cet été 1978, il était arrivé en béquilles et devant témoins, les yeux fermés, il avait fait un petit numéro d’aviation. Il s’était envolé, prouvant par là qu’il était parvenu à sa maturité d’Ange, première catégorie.

Il n’y a pas beaucoup d’hommes qui sont des anges.

Peut-être un sur un milliard. C’est rare, autant dire.

Comment peut-on savoir que l’on est face à un ange? C’est ça la question.

Il ne suffit pas d’être beau extérieurement. Beaucoup de violonistes très beaux et très bons ne seront jamais des anges. Il faut avoir encore en soi une pureté. Cette pureté de l’enfance, cette douceur peu virile, presque d’un nouveau né. Il faut garder les yeux fermés sur l’intérieur de l’intériorité, au creux de la musique, pour rendre les sons des choses que nul ne peut voir. Et pour oublier la présence des humains tout autour, pour ne plus faire qu’un, synchro, avec ce rythme supérieur qui fuse Quelque part.

Quand il ouvre les yeux, moments rares de ce film, il est effrayant. On voit alors qu’il ne voit pas. Qu’il ne voit pas comme nous. On voit à travers ce regard légèrement exorbité en lui-même l’énormité merveilleuse de ses visions, de la musique qu’il sent plus que tout autre. Images de l’enfer ou du paradis, d’une beauté qui rejoint les extrêmes, comme les jouissances de l’orgasme les cris de douleurs.

On ne sait pas. Lui, si.

On peut ne pas comprendre, ne pas être ému, tout de suite. On peut être bloqué, par l’inhabitude des sons du classique, par une couche de préjugés sur cette musique qui bouche littéralement les oreilles. ça peut mettre du temps, de tout oublier ce qu’on sait, jusque soi même, pour s’Ouvrir.

Un beau jour d’été.

Quand on aura été quitté, à cause de la mort, ou de l’amour, quand un coup de fatigue au boulot, un coup de vieux fait que le monde des rotations humaines, des boulevards bondés, des réseaux saturés, des deadlines, des enjeux risqués, des agendas débordés ou brutalement syphonés… ou celui d’une vache morte dans un pré… semble n’aller plus nulle part…Peut-être alors que le coup d’archet d’un ange peut opérer.

Une résurrection.

Nos oreilles s’ouvrent avec ses ailes. Ce qui n’était qu’une belle musique devient un langage puissant qui nous guérit. Qui nous fait pleurer. Et on se met à chercher son mouchoir, comme quelque chose d’attendu par l’ange qui savait que vous alliez en arriver là un beau jour d’été, comme un psy bienveillant qui avait prévu la boîte de kleenex même pour cet homme au visage sûr de lui qui maintenant se met à mouiller sa chemise.

ça craque, enfin. Il ne faut pas retenir. Quand certaines blessures n’en finissent pas de couler, n’arrivent pas à cicatriser, tant pis, il faut laisser couler. Sinon l’abcès crée des complications.

MUSIQUE DU DON AVEUGLE, ABSOLU

Itzhak est le nom biblique d’un enfant que son propre père est prêt à sacrifier. Pour montrer son obéissance à Dieu. Itzhak est le nom de ceux qui acceptent de monter sur l’autel du sacrifice, sans être sûr qu’en final Dieu va faire un tour de magie et mettre à leur place un bélier au dernier moment. Abraham suit le commandement de Dieu, Itzhak suit le commandement de son père. Ni le patriarche, ni Dieu ne risquent la mort: seul Itzhak.

Beaucoup d’Itzhak ont fait l’objet de véritables sacrifices, on pense à Rabbin. Perlman lui, « l’homme perle », a fait celui de ses jambes. Pour mieux danser la Gigue, 4ème mouvement de cette fameuse partita. Selon l’humeur, le moment de la vie, il est possible d’en avoir le coeur percé, en mettant cela ensemble : un homme handicapé, qui ne pourra jamais danser, et qui donne un rythme, le plus fougueux, le plus appuyé, particulièrement cette gaité grave, étrange dans cette interprétation qui en devient bouleversante. Et il sourit.

Bien entendu, la partition n’est pas de lui, il en est seulement le porte parole, celui qui donne voix, son, au sens propre d’Angelos. Transmetteur. Mais Dieu, ou cette dimension supérieure au-delà des trous noirs et des noms, a eu besoin de prophètes pour se révéler, comme Bach d’anges musiciens pour continuer d’exister.

Peut-on dire « à chacun sa musique » pour mieux cloisonner les musiques et donner des arguments aux oreilles pour rester fermées?

Pourquoi pas. Si c’est là respecter.

Est-ce que Bach est de la simple musique, est ce que l’âme de Perlman dans ces quelques minutes est de la même matière que celles d’autres génies dans d’autres styles?

Quelles valeurs, quels humeurs, quels sentiments sont-il ici infusés, perfusés dans l’auditeur? A chacun son rythme, a chacun son prophète, à chacun son ange, dira-t-on, on reconnaîtra leurs noms, non à leurs attributs mais aux traces laissées dans les coeurs: joie, violence, sagesse apaisement ou excitation.

Celle de Bach et ici via Itzhak Perlman redonne sens de l’intérieur au monde extérieur. Console, remet l’être à sa place, à la fois grande et toute petite dans le cosmos. Virilité et féminité s’équilibrent, force, puissance et sagesse. Courage. Espoir. Quelque chose aussi qu’on est pas tous prêts à comprendre, comme si on coupait le son : on croit voir un fou. Un idiot. Comme Socrate s’en vantait, comme les prophètes qui ont tous dû passer un peu pour des cons en redescendant de leurs montagnes chargés de visions invisibles, de paroles d’anges…

Délires mystiques? Déchiffrages codés? La rigueur mathématique folle des partitions de Bach, indépassable, même par des logiciels de compo électro. Cette manière d’utiliser les sons, selon une formule bien précise indiquée sur la partition, pour les faire rentrer au plus profond de la chair, sans même l’avoir voulu, dans ce coeur du coeur intérieur évoqué par les penseurs du soufismes et plus anciennement, encore dans « la cavité du coeur » subtil, le centre de l’énergie de tout l’être, des Upanishads indiens. Le son AUM, déchirement mystérieux que tout le monde n’entend peut-être pas…

Le ciel est bleu, les nuages sont blancs, voit on les mêmes blancs, les mêmes bleus?

Un violoniste aux yeux fermés, un été à Londres, fait exploser tout ça.

« RAYONNER LA BEAUTE »: Kheper

Elle avait une peau de porcelaine qui diffractait l’ensemble du spectre lumineux. On l’aurait dit asiatique, Mishima et Chopin seraient tombés amoureux.

Elle était l’idéal d’une chanson de Marc Knopfler, tous les pirates du monde la cherchant en vain dans l’ombre de leurs catins.

Elle était très jeune, si jeune, si pure qu’on ne lui donnait pas d’âge. Elle avait la sagesse de la vieille Pythie de Mantinée chez Platon, et l’innocence intacte malgré la Connaissance.

Au fond de son corps étaient repliées ses élytres, sous la carapace de sa peau irradiante.

Qui sait si le dieu Khepri, celui qui fait advenir le soleil chaque matin en le roulant comme une boule de terre, une boule de bouse prosaïquement, la lumière jaillissant de la merde, qui sait si celui qui avait le bousier sacré comme emblème n’était pas une femme?

Scarabée

Dans le désert il n’y a rien. Le désert de la haute Egypte, par delà les rives limoneuses de la vie. Quand sur le sable dans la lumière naissante s’avance tout seul un bijou poussant patiemment son rocher de Sisyphe, à flan de dune douce. Un enfant il y a environ 4000 ans vit ça, un jour. Plus tard devenu grand-prêtre à la ville du soleil, Heliopolis, il ressentit l’évidence de donner au dieu qui s’engendre lui même, qui « vient à sa propre naissance » Kheper, l’attribut symbolique du scarabée : hypothèse fictionnelle.

Ou de la scarabée.

L’avènement journalier du Soleil est un miracle; comme le retour de l’espoir plus fort que la nuit. Un scarabée qui se pose, mystérieux, soudain, a dans de nombreuses cultures toujours été signe propice.

Le grand écrivain japonais du 20 ème siècle, Yukio Mishima le fait surgir à deux reprises dans Neige de Printemps, premier volet de sa trilogie La Mer de la Fertilité. Dans la première, l’apparition de l’insecte vient clore un chapitre où le jeune héros apprend que celle qu’il essaie de ne pas aimer vient de sceller son sort à celui d’un membre de la famille impériale. Il feint par l’art du langage et son esthétique orgueilleuse: l’indifférence. Une fois son confident parti, il se retrouve seul face à lui même, un jeune humain qui pense que les mots d’esprit et la psychologie peuvent s’autosuffirent pour dépasser les tempêtes de l’âme et l’absurdité de la vie quand elles vous submergent. C’est alors que:

« Son oeil fut attiré par le dos irisé d’un scarabée qui, après s’être tenu sur le rebord de la fenêtre maintenant s’avançait carrément dans la chambre. Deux raies d’un rouge cramoisi couraient le long de sa carapace ovale où brillait le vert et l’or. On le voyait agiter prudemment ses antennes avant de poursuivre sa marche en avant sur les petites dents de scie de ses pattes qui rappelaient à Kiyoaki de minuscules outils de bijoutier. Au milieu des remous dissolvant du temps, n’était-il pas absurde que cette tâche minuscule de couleurs richement concentrées, demeurât en sécurité dans un monde à elle? Peu à peu cette scène le fascina. Petit à petit le scarabée continuait à se faufiler, corps chatoyant qui s’approchait de lui comme si son cheminement sans but avait enseigné que dans la traversée du monde en changement perpétuel, l’unique chose qui importe était de rayonner la beauté. Et si lui-même allait mesurer selon ces données la valeur de l’armure protectrice de ses sentiments? D’un point de vue esthétique, était-elle aussi impressionnante que celle de ce scarabée? Et était-elle assez solide pour offrir un bouclier aussi bon que le sien?

En cet instant, il fut près de se convaincre que tout le monde à l’entour de ce scarabéeles feuillages l’azur du ciel, les nuages, les tuiles des toits- ne s’y trouvaient en vérité que pour le servir, le scarabée étant quant à lui, le pivot, le noyau même de l’univers »

19-06-2021

Petite prière, pensée ou chanson, quelques pauvres mots nécessaires, selon les petits moyens du bord. Pas de lien avec Françoise Hardy, bien que série de coïncidences, fête des pères, et autres impossibilités de dire Adieu…

Dans le ciel

Y’a l’Bon Dieu

Dans le ciel

J’vois tes yeux

Une traîne, blanche, un voeu

Tu n’aimes pas les adieux

On sème

Comme on peut

Des graines

Dans le feu

Les pollens dans l’soleil bleu

Tu n’aimes pas les adieux…

Cette veine

Au creux

Des corps

Chanceux

D’avoir battu

Pour être heureux…

Qu’elle te ramène

Direct aux cieux

Où la Paix règne

J’vois tes yeux

Eternels

Silencieux

Les aveux muets c’est mieux

Alors pas besoin de s ‘le dire… adieu

… …

Images Clr: le Clos, Champagne, fin mai 2016.

ENTRE LA PIERRE ET LA FLEUR

Percée dans le Temps, ses trous d’airs qui nous font chuter. Souffrances trompant soudain notre vigilance.

Retrouver le souffle, puiser de nouveau à la source du poète mexicain, cher Octavio Paz, viatique, drogue bénéfique pour toujours: octaves répétées martelées comme des soutiens dans les épreuves, quand rien d’autre ne fait d’effet, pour trouver un peu de Paix, par la grâce de la parole vraie, poésie terre à terre, ciel à ciel.

Extrait de « Entre la piedra y la flor », in Calamidades y milagros, recueil « LIBERTAD BAJO PALABRA », liberté sous parole…

I

Nous naissons pierres

Rien sauf la lumière. Il n’y a rien

Sauf la lumière contre la lumière.

La terre:

Paume d’une main de pierre.

L’eau muette

Dans sa tombe calcaire.

L’eau incarcérée

Humble langue humide

qui ne dit rien.

La terre soulève une buée.

Volent de sombres oiseaux, argile ailée.

L’horizon:

Quelques nuages abrasés.

Plaine énorme, sans rides

L’hénequen, indexe vert,

Divise les espaces terrestres.

Ciel déjà sans rivage

II

Qu’est-ce que cette terre?

Quelles violences germent

sous sa cascade de pierre,

quelle obstination de feu déjà froid,

des années et des années comme de la salive qui s’accumule

et se durcit et s’aiguise en pointes.

(…)

III

Entre la pierre et la fleur, l’homme

la naissance qui nous mène à la mort,

la mort qui nous mène à la naissance.

L’homme,

sur la pierre pluie persistante

et fleuve entre les flammes

et fleur qui vainc l’ouragan

et oiseau pareil au bref éclair:

l’homme entre ses fruits et ses oeuvres.

(etc;).

.

LA ROSE ET L’ABSURDE

Une grosse limace était apparue sur le bord. Et c’est ainsi qu’avait surgi l’horreur.

Pas sa propre mort. Celle de l’Autre. Celle bien entendu, surtout, de l’Autre proche, de l’être connu, aimé. Du « proche », un membre de sa famille. Pas le prochain, celui ou celle frère et sœur en humanité, non. Le proche, le membre, de ce corps, qui nous constituait, malgré soi, autant qu’on le constituait.

Tant que les humains s’engendreraient les uns les autres, naturellement, créant ces liens naturels, si étrange : le sang.

Et donc, voilà qu’elle avançait, avec son corps de gastéropode nu, inutile, répugnant.

Il fallait vraiment se convaincre d’une harmonie du monde, être dans une sorte de panthéisme mystique et se forcer à la bienveillance à l’égard de la Création en général, c’est à dire considérer d’un même œil comme faisant partie d’un même tout le bien et le mal, la souffrance et la joie, le soleil et la destruction pour accepter… pour l’accepter : cette chose gluante… incompréhensible.

Nous savions tous que nous marchions sur cette corde tendue par-dessus des abîmes.

Mais nous ne voulions pas le voir, et quelque part, discrètement, l’animal informe, la pauvre petite bête horrible malgré elle, avançait, vers son petit néant.

… … … « Aujourd’hui » :

Le long de cette tige, la limace monte, une rose blanche au bout.

Le dire n’est peut-être rien.

Qu’est-ce que cette limace ? La mort, pas seulement.

Imperfections, doutes, renoncements.

Pourquoi la souffrance, la mort ?

Tant de réponses depuis le début de l’humanité à cette question qui se posera à jamais, sans relâche.

A tout bien y réfléchir, mettant de côté, désapprenant tout ce que nos cultures nous ont inculqués, POURQUOI?

Tout simplement peut-être, pour tester notre capacité à la révolte, à la résistance.

Pour forger notre dignité et ainsi donner sens à nos vies. L’amour ne suffit pas, sans combat. Le combat serait inhérent à l’amour de la vie, ou tout court. Autre lien subtil entre amour et mort, sans mort pas de vie et vice versa mais autour de la notion renouvelée du combat. Dans le sens que Xavier Bichat donnait déjà à la défnition de la vie il y a plus de deux siècles: « Ensemble des fonctions qui résistent à la mort ».

Notion dissolue dans les époques plus faciles, que nous rappellent certains témoignages de résistants et résistantes.

Sans combat, il n’y aurait que cette limace, que l’on met dans une coquille jolie, avec beaucoup de persil, d’ail et de sel, pour donner du goût à ce qui en soi, n’en aura jamais, faisant illusion.

Notre répugnance aurait un sens. Signe d’un désir de vie : de ne pas voir cette être sur la rose. D’instinct : ne pas supporter de la laisser monter comme ça, dans le jardin encore mouillé par l’aube, prête à s’attaquer aux feuilles, à bouffer toute la fleur. Au-delà du fait que la rose ne soit qu’une rose qui est une rose qui est une rose, que la limace ne soit qu’une limace qui est une limace qui restera limace, comme aurait dit Gertrud Stein. Oppositions esthétiques, et symboliques.


« Rose is a rose is a rose is a rose.
Loveliness extreme ».

Limace : Absurdité extrême

Parfois donc.

Parfois. Il ne faut pas accepter, ni tolérer. Ou chercher à aimer. Il ne faut pas dire, faussement, c’est à dire pour se défausser : « c’est la nature ».

Cette Nature qui, si elle existe elle-même comme réalité indépendante, nous donne ce sursaut de révolte contre certains mécanismes : processus de lutte immunitaire.

Il faut lutter. Donc. Nous sommes faits pour, jusqu’au bout. Même sans espoir de vaincre. Surtout.

Il faudrait savoir, savoir se souvenir, qu’il faut toujours lutter. Qu’il y aura toujours quelque chose contre quoi lutter. Et qu’au moment précis où l’on croit une lutte finie, un combat remporté, c’est encore là où il faut lutter plus que jamais. Métaphore filée de la lutte, morale, depuis Epictète jusque Victor Hugo*.

Garder contre les conforts faciles, les technologies soporifiques, des esprits alertes et critiques. Se défier des angles morts. Puisqu’aucun bonheur ni aucune joie ne sont définitifs. Puisque, presque par chance, le malheur ou sa menace existent, les chaos que l’on se voile dans nos extases personnelles. Le monde est imparfait, première grande vérité de la philosophie bouddhiste, et il faudra toujours le répéter, se le répéter, moins bien que d’autres peut-être, jadis, mais sans relâche. Renouveler le sens des religions mais sans dolorisme, sans mortification ni fuite.

Cela aussi serait en soi une forme de combat, celui de la conscience pour rester vigilants, lucides sans pessimisme, et réactualiser par l’art, la pensée exprimée, à l’infini : cette permanence tragique de la limasse, qui même si on la tue, renaîtra similaire. Autre, sur d’autres tiges. Sans fin. Sisyphe. Réalité d’un Univers qu’aucune technologie humaine ne changera jamais, en soi. Et que plus : il ne faudrait jamais changer. L’éternité n’est pas pour demain, et n’est pas souhaitable. Vision de  nous-mêmes transformés en dieux apathiques, lombrics éternels : on s’ennuie sur l’Olympe et les dieux grecs ont toujours désirés les mortels (surtout les mortelles) qui bêtement les enviaient.

Alors, si nouveauté il peut y avoir, infime dans notre vision du monde, aux premiers babils du IIIème millénaire, ce serait, peut-être, dans une non acceptation stoïcienne, presque un plaisir, du moins un respect taoiste de l’utilité de la destruction que l’on retrouve dans le Livre des Métamorphoses. Non pas aimer la mort au sens de la désirer, mais accepter son utilité, par la lutte même qu’elle suscite en nous, obligeant à manier aussi bien les armes du courage que de la sagesse. Nouvelle Voie, à la croisée, et au dépassement d’un face à face entre Orient et Occident philosophiques.

Il ne s’agirait pas, dans cette nouvelle pensée en Actes, de refouler son chagrin sous des visages impassibles et trop zen, non plus de le hurler comme les pleureuses antiques.

Il s’agirait : dans l’acceptation presque éblouie de la similitude entre cette douleur et celle de l’enfant qui naît, laisser s’écouler la peine, comme le ciel pleut, pour faire germer. Savoir que TOUT CECI, surtout, dans le mal comme le bien qui s’engendrent et se complètent, cassant le sentiment absurde des cycles, à travers cet immense élan de forces contraires, aura eu un sens, ne serait-ce que dans la possibilité offerte du bonheur. Et si possible enfin connaître, au bout de nos toutes nos luttes, l’apaisement d’êtres accomplis qui, selon les mots de Romain Gary, dans Poussières d’Etoiles, n’auront pas « brûlé en vain ».

*Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front,
Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime,
Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime,
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C’est le prophète saint prosterné devant l’arche,
C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche ;
Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins,
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.
Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
Le sombre accablement d’être en ne pensant pas.
Ils s’appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.
Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,
N’a jamais de figure et n’a jamais de nom ;
Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,
Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,
Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,
Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.
Ils sont les passants froids, sans but, sans nœud, sans âge ;
Le bas du genre humain qui s’écroule en nuage ;
Ceux qu’on ne connaît pas, ceux qu’on ne compte pas,
Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.
L’ombre obscure autour d’eux se prolonge et recule ;
Ils n’ont du plein midi qu’un lointain crépuscule,
Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,
Ils errent près du bord sinistre de la nuit.
 
Quoi, ne point aimer ! suivre une morne carrière,
Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière !
Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l’on va !
Rire de Jupiter sans croire à Jéhova !
Regarder sans respect l’astre, la fleur, la femme !
Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l’âme !
Pour de vains résultats faire de vains efforts !
N’attendre rien d’en haut ! ciel ! oublier les morts !
Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
Fiers, puissants, ou cachés dans d’immondes repaires,
Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;
Et j’aimerais mieux être, ô fourmis des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, cœurs morts, races déchues
Un arbre dans les bois qu’une âme en vos cohues !
 
Paris, décembre 1848.
 
Victor Hugo, Les Châtiments, 1852.
> Texte intégral : Paris, Hachette, 1932

Images CLR

https://www.cairn.info/bichat-la-vie-et-la-mort–9782130495055-page-5.htm

ÎLES ET AILES

Hommage reprise minuscule, Lucien Ginsburg ( 2 avril 1928-2 mars 1991), texte dédié et chanté dans Amours des Feintes par Jane Birkin.

Journée des elles, le 8 mars, lundi dernier, journée d’une île, le Japon, 10 ans après Fukushima, texte de Yukio Mishima, première page de « L’Ange en Décomposition », La mer de la fertilité IV. Océan, océane, monstre tapis, belle endormie, survolée d’ailes mystérieuses, et propices :

«  TROIS oiseaux semblèrent n’en faire plus qu’un tout là haut dans le ciel. Puis, en désordre, ils se séparèrent. Il y avait du prodige dans cette façon de se réunir, puis de se séparer. Cela devait signifier quelque chose, DE SE RAPPROCHER AU POINT DE SENTIR LE VENT DANS L’AILE VOISINE, avant de s’éloigner à nouveau dans l’azur. IL ARRIVE QUE TROIS IDÉES SE REJOIGNENT DANS NOS COEUR ».

«  Des ils et des elles

Où il est question des ils et des elles

Ils i.l.s et elles e. deux l.e est-ce

Parce que je sais

Qu’entre nous deux c’est

Fini il s’fait la belle

Sur qui tombera-t-il sait-il laquelle

J’irais dans une île, si j’avais des ailes

Et à travers ces

Courants traversés

Je fuirais le réel

Un jour sûrement saura-t-il que j’étais celle

Qui l’aura aimé plus qu’une autre plus qu’elle

Maintenant je sais

Je sais ce que c’est

Que l’amour au pluriel

Où il est question des ils et des elles

Ils i.l.s et elles e. deux l.e est-ce

Parce que je sais

Qu’entre nous deux c’est

Fini il s’fait la belle

Peut-être m’en restera-t-il des séquelles

De ces turbulences en parallèle

Moments à passer

Pour oublier ces

Délires passionnels... »

LA RÊVEUSE

Au XVIIème siècle, des humains ont composé certaines musiques qui auraient pu disparaître à jamais.

Les notes avaient été écrites à la plume d’oie avec de l’encre, sur du papier. Le système utilisé est encore décodable aujourd’hui et s’enseigne par delà toutes les langues du monde, partout dans le monde.

Il s’agit, de facto, du seule langage écrit universel.

A l’heure, du jour, ou de la nuit, où ces hommes et ces femmes XVIIème siècle français (la méconnue aujourd’hui Elisabeth Jacquet de la Guerre adulée sous Louis XIV) imaginaient des airs et les transposaient sur du papier, ils n’auraient sans doute jamais conçu que 300 ans plus tard, leurs sons, diffusés sur des tablettes luminescentes via des satellites orbitaux passeraient par la magie des ondes, dans les oreilles de leur lointains descendants.

Au fond, qu’attendaient ces musiciens d’autrefois en transcrivant leurs imaginaires musicaux, et parfois géniaux?

On peut se poser cette question, qui n’a sans doute aucune réponse certaine. Puisqu’ils n’attendaient rien. Rien du moins qui dépasse de très loin leurs temps.

Annoter un parchemin de sons mis en encre, c’était souvent leur profession et leur plaisir dans le cas des grands compositeurs dont les oeuvres nous sont parvenues. Communiquer leurs musiques aux interprètes, qu’ils puissent la jouer, telle que la musique se jouera toujours : pour donner une bouffée d’éternité au temps présent. Pour faire pénétrer dans un monde totalement atemporel où les secondes se dilatent, dans les meilleurs des cas, quand trois minutes de cordes frottées font sentir l’infini.

Toutes ces phrases mélodiques, ces complaintes, ces élégies, ces bouffées « bas-rock », rythmes qui annonceront ( pulsions de vie, fières rebellions) le « haut » rock du futur.

Peut-il y avoir de vraie musique, de musique qui traverse ce mur du son, qui « déchire », donc les limites, sans une inspiration révoltée, jusque dans la douceur?

Toutes ces choses, les musiciens-compositeurs d’alors les sentaient sans doute, lumineusement. Toute leur vie était portée par cette métamorphose mathématique et rigoureuse de toutes les vibrations de l’âme qu’ils sentaient, ou laissaient monter en eux; un sentiment d’urgence vitale, pour les meilleurs, a- delà, bien au-delà des commandes rémunérées, les animait.

Pensaient-ils à nous? Sentaient-ils au plus profond de leur inconscient qu’une forme de beauté absolue toucherait toujours les hommes avec égalité, et par la même, les rendant égaux dans le plaisir, l’esthétisme, la jouissance, bien au-delà des cultures et des époques? Avaient-il la prescience de Jessie Norman et Lang Lang?

Non. Oui. Certains croyaient aussi en Dieu, et mélangeant tout ça. Le sacré, même dans les oeuvres profanes, n’était jamais bien loin. Et on aurait complètement tord aujourd’hui, chez certains par totale méconnaissance, d’amalgamer le tout, en le ramenant au sacré. C’est sûrement le contraire qui eut lieu, la sensualité et la beauté pure du coeur à travers des cordes ou des instruments à vents qui insuffla la foi dans les oeuvres d’églises. L’impression du sublime n’est pas qu’un attribut divin. Mozart composa Don Giovanni autant que ses requiems, Monteverdi bien avant, des madrigaux amoureux, et des cantates pour Dieu, qui exprimaient, dans des chromatismes similaires, peut-être en réalité la même passion, voire le même désir d’absolu et d’amour total.

Oui. Non: ils n’attendaient rien. Ils désiraient. Le Beau, la suite parfaite, ce qui leur trottait; de la sonate au chant divin, même impulsion, travaillée ensuite avec ordre et méthode, par la grâce du nombre, allié de l’âme. Pour une fois.

Sur du parchemin, de l’encre. Dans un monde ou les statistiques en matière d’espérance de vie aurait jeté l’effroi aujourd’hui parmi nos semblables masqués, où la moindre infection pouvait vous emporter. Hygiène, santé n’était pas des priorités, encore moins des obsessions. Ce qui obsédait ceux et celles dont on parle, c’était donc de jouer, de faire surgir l’harmonie étrange qui captive, vrille un peu, étourdit, fait danser de joie, fait pleurer, purge. C’était de se réfugier ainsi, de se protéger dans une bulle hors des dangers inhérents à toute époque, et à la peur de la mort, dont l’inéluctabilité reste jusqu’à se jour, relative, mais certaine.

Beaucoup de choses demeurent d’actualité. Et dans ce qu’on croit être le grand chambardement des valeurs, la gloire, l’argent et la musique attisent toujours l’envie de vivre. La superficialité jouxte toujours la profondeur. Ainsi dans ces temps où le monde ignorait la démocratie moderne, et qui peuvent paraître aujourd’hui comme invivables, les problèmes essentiels n’étaient pas si différents qu’on se l’imagine. Certains se faisaient banquiers et soldats, d’autres, toujours une infime minorité, musiciens, compositeurs, et les uns soulageaient les autres de leurs peines et leurs violences.

Une forme d’équilibre. Les problèmes essentiels: trouver les remèdes au chagrin, au deuil, trouver ce qui donne la joie, permet d’avancer se sachant condamné. Ce qui permet d’oublier. Si la musique n’est pas née d’hier, une forme de bas consumérisme non plus. Mais les blessures, toutes les blessures étaient beaucoup plus nombreuses et plus graves. Il ne faut pas l’oublier. Contre celles du corps, en dernier recours, la mort apaisait tout. Contre celles de l’âme, la musique avait son rôle à jouer. On a la musique de son temps, on aime la musique qui panse les plaies de son temps, et de son vécu personnel, ou qui en stimule les joies. Quelque chose nous dit, peut-être, qu’alors, quand on savait qu’il n’y avait de toute façon plus rien à faire que d’accepter les coups durs, on avait aussi cette sagesse de s’abandonner dans une prière, un silence, un air mélancolique. Ou tout simplement de s’échapper gratuitement, sans espoir de trace: rêver.

Par delà la mort, et parfois à l’amour.

à 2min 01 : LA RÊVEUSE

Image d’en-tête: Vallée des Saints, Bretagne prise de vue Clr.

( 08minutes 30 : Réveil)

(A écouter dans le noir, sans la voir)

TAPIS ROUGES (et bleus)

Il était une fois un monde où tout semblait avoir changé. Un monde plus incertain que jamais, en équilibre sur une planche de surf, en plein tsunami, tentant désespérément de jouer le pari du Lotus.

Monde de l’éphémère, de l’impermanence et du virtuel comme parachèvement d’une civilisation globale.

Monde flottant, nomade, où les tapis bien utiles et reposant de la prière, se transformeront par une nécessité vitale, en tapis de rêves…

Le tapis rouge du hasard nous déroule ses histoires...

Enfermée bien dans ses plis, il nous découvre la vie...

La vie, et sa poésie
Le vie, et tous ses ennuis
La vie cachée dans la nuit
La vie folle sous les souris...


Le tapis rouge des hangars, des grands entrepôts d'l'Histoire
Stock de nos beaux orgueils, nos fragilités, nos deuils

Nos deuils en technicolor
Nos philosophies sonores
Nos coups d'épée indolores
Nos anesthésies au chlore

Le tapis rouge de la chance, du bon côté d'la balance
Devant l'spectacle de la souffrance notre bonheur, notre indécence.

Et le tapis rouge... comme l'amour
Pendant que la mort fait un tour
Le tapis bleu de l'oubli
Comme la mer et comme un lit

Comme un lit, comme un tapis magique
Pour un prophète qui s'envole loin faire la fête
Et danser
 dans l'infini...






Images clrisselee. Paris/ Bretagne.

PATRIA

Du féminin sur du masculin, père-mère, terre ferme, terre femme, femme patrie:

Patria.

Remettre les pieds par terre, retrouver sa terre, retrouver, ou trouver: un corps stable et ensoleillé qui nous rappelle l’enfance, sans savoir pourquoi.

Un bout vocal pour chanter le retour à une terre quittée et à une femme oubliée depuis si longtemps qu’on croirait ne jamais l’avoir connue… Et peu importe les années et le Temps, qui n’est jamais perdu, quand il nous mène, contre vents et marées, finalement, à bon port.

TU

Ne voulais pas la revoir, comme on a peur du noir…

Amour, adolescent (ya trop longtemps…)

Tu voulais la garder, puérilement, folle, et fraîche, dans ton souvenir… tu voulais

L’oublier… un peu lâchement… peur aussi

De la retrouver

plus belle qu’avant.

Les années ont passé, d’autres que toi l’on connue…

La poussière, bitume est devenue

Une ride là, sur sa joue nue : rue, qui n’y était pas.

Qu’est-ce qu’elle en sait, la terre,

De ceux qui passent, sans jamais rester… c’est elle qui possède

Ces obsédés, et n’appartient qu’à ceux

qui l’ont aimée.

Comme toi, aussi, ouvre bien l’oeil

Vers le bleu de la mer, et du ciel

Lumière

Contre le mur blanc

En toi

Surgit l’enfant…

Elle te sourit déjà,

Ignore les ombres, tout autour

Elle t’attendait, tranquillement, depuis

Toujours.

Alors… tu la reverras…

Comme une

Première fois

Et vous saurez que tout est encore LÀ

Et vous rebâtirez sur ce retour… votre

Nouvel

Amour

votre nouvel amour…

LVDC pompompompommes

Petit air comme ça, pourquoi? Y a-t-il du mensonge dans l’air? Air contaminé? On ne sait pas. Petit air, c’est tout, tout petit.

La vérité des Choses

Nous laisse tout chose

La vérité des poses

Qui cachent tout ça…

La vérité des choses

Qu’on oublie pas

Que jamais on ose

Même se dire tout bas

C’est cette vérité là

Derrière l’overdose

Des mots qu’on impose

(Comme on jette un drap)

Pourtant parfois

Tous les mensonges s’annulent

Toutes les grandes phrases reculent

Toutes les fausses joies, les calculs

Dans le silence de la conscience–le Vrai nous brûle

Quand ça fait des tâches

Toutes ces évidences lâches

L’enfant intérieur

Crie sa douleur

De voir nos êtres

Broyés par le paraître

Et ces mauvais désirs

Qui poussent à mentir

La vérité des choses

C’est de sentir la Vie

Libre Harmonie

Le point « Ô »….

L’osmose…

La Vérité des Choses nous laisse tout chose la vérité suppose qu’on

CASSE

TOUT

ça…..