FAIM DES TEMPS

Peut-être que nous étions devenus trop intelligents. Ou faudrait-il dire « trop intelligentes » ?

Il était moins dix minutes avant la fin du monde. Et tout le monde avait fini par se mettre d’accord, c’était déjà ça : il n’y avait pas de solution.

« Tout le monde », ce n’est pas une mince affaire, la grande termitière allait partir en fumée, il était trop tard pour s’inquiéter, pour continuer à philosopher sans fin.

LA solution était très simple : il n’y en avait pas.

« IL N’Y A PAS DE SOLUTION », c’était ceci, la solution. Le cogito cartésien : je pense, donc je suis, a minima « chose pensante ».

« Il n’y a pas de solution », Marinette se sentait soudain tellement légère de l’admettre. Accepter les impossibles ouvrait toutes les écoutilles et les chakras d’un coup.

Le monde était donc au fond très simple : il s’agissait d’admettre qu’il était définitivement complexe. Pour ne pas dire compliqué, rien ne durerait jamais tout en faisant semblant du contraire. Là encore, plus que quelques minutes, et tout semblait encore aller plus ou moins bien.

Il fallait se méfier des apparences, du monde, et des hommes, en général…

Le monde allait disparaître.

Soit.

Comme Saint Michel l’avait prédit dans une conférence fameuse rediffusée sur France Culture et écoutée un après-midi d’été ascétique dans la lumière zèbrée d’un palmier, sur la plage d’Onfray-sur-Mer : la Joconde allait se volatiliser, et tout le reste avec. Le reste des choses qui avait donné sens à la vie des hommes, seulement. DONC PAS absolument TOUT.

Ce n’était somme toute que la fin d’un monde, il en restait beaucoup d’autres: ce n’était pas la fin de l’Univers. Autre pensée balsamique que se fit Marinette.

 

… … .       .                                                            .

Quand Sergeï l’avait quittée des années auparavant, avant qu’elle ne le quitte elle même, il lui avait bien dit, de son ton philosophe débonnaire : « Ce n’est pas la fin du monde ». Mais Marinette avait à peine vingt ans alors, elle n’était pas assez aguerrie pour être bien maline sur certaines choses de la vie, et elle n’avait pas su arrêter de pleurer.

« Ô larme, suspend ta chute » aurait dû conseiller également le brave Sergeï à Saint Michel, “ce n’est que la fin d’un monde, pas celle des haricots”.

Toute fin, tout être humain qui disparaît, tout amour qui meurt n’est-ce pas en soi LE monde qui s’écroule ?

Le temps avait passé, Marinette avait grandi—et guéri.

Il faut un peu d’innocence et de bêtise pour donner du sel à la vie. Beaucoup d’humilité. Et les hommes étaient donc devenus trop intelligents, les femmes encore pire, encore mieux. Meilleures. Alors la machine s’était emballée, et il était devenu hautement déconseillé par le corps médical d’ouvrir les yeux sur le réel, ou alors en prenant certaines drogues licites comme le chocolat, le sport, la musique etc.

Voilà.

 

Sergueï l’avait rappelée, ce grand homme si connu désormais, mais maintenant qu’elle avait trouvé la solution, elle l’écoutait et échangeait d’une voix rieuse, sautillant comme une petite gamine sur les quais de Seine vides.

Quelques secousses se faisaient déjà sentir, comme au moment d’un décollage. Elle n’avait absolument pas peur. Contrairement à lui. Elle avait toujours su que la femme est dans maintes occasions supérieure à l’homme, en beauté, en intelligence, en sang froid, par action, et même par omission…

Plus que deux minutes.

Franchement, la rappeler comme ça après trois ans de black-out, alors qu’elle l’avait déjà à moitié oublié et qu’en méditant bien, elle avait parfaitement conçu que Sergeï n’était pas lui-même si dingue, si unique, qu’il n’était que l’imagination d’un désir, une petite fumerolle de rêve de princesse, une auréole scintillante inventée par sa féminine cornée.

En pleine panique, le voilà qui lui parlait, criait preque…. : Bla bla bla… bla bla bla… tragiquement.

Elle hésitait à lui raccrocher au nez : plus que trente secondes.

Elle s’assit sur le parapet de pierre du Pont Marie, là où il l’avait embrassé jadis. Le ciel de Paris était automnal, parcouru de traînées roses dans un bleu ardoise, crépusculaire bien qu’on fusse le 1er août en après midi. Le vent sentait les feuilles mortes et la pollution était retombée à zéro.

Tout était pur et intact, et la terre tremblait, à moins que ce ne fusse sa main tenant le téléphone. Non.

Elle était calme, respira à fond, et décida de rester en ligne, avec la voix rauque et très belle de Sergueï lui disant qu’il l’aimait.

Sept secondes.

Elle eut brusquement envie d’une part de tarte au sucre. Celle à la crème et au levain de boulanger que sa grand-mère et sa mère faisaient si bien.

Ce goût dans sa bouche, cette nostalgie.

« C’est comme ça » se dit elle à la dernière seconde, puis

le Monde fit

« PLOP! »

comme un bouchon de champagne,

dans un flot de mots d’amours et

un éternel désir

de tarte au sucre.

CHRYSANT’AIMES

Quelque part, dans un petit bois caché, une sorte de clairière parsemée de mousse, il venait tous les jours.

Tous les jours, qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il fasse tempête ou grand beau temps, il venait, infatigablement.

Naturellement.

Il n’avait pas à beaucoup se motiver pour cela, ou à se forcer. C’était en quelque sorte  avec plaisir qu’il venait, bien que ce fusse un étrange plaisir: il en pleurait parfois, et malheureusement pas de joie.

Tous les jours sous le soleil que Dieu (ou sous dieu que le Soleil) avait crée.

Depuis… 15 ans.

Il y a des années qui passent comme des flèches, rapport à certaines activités. Celle-ci, d’arroser les chrysanthèmes or et sang, étaient de ces gestes en apesanteur qui arrêtent le temps et les décomptes.

Pendant 15 ans il avait aimé, il avait été aimé, et de bien des personnes, et prenant lui même bien des visages pour aller avec ces personnes.

Il avait souffert, travaillé, joui, eu des moments de doutes, parfois de désarroi, parfois au contraire d’espoirs héroïque digne d’un Dieu.

Parfois il s’était senti un Dieu, parfois un nabot, c’est le destin d’un homme à peu près normal d’à peu près quarante ans.

Les mots “condoléances” qu’ont lui avait dit, il y a quinze ans ici et là, il s’en souvenait;

Qu’est-ce que ça veut bien dire que ce mot là :”condoléances”?

con : du préfixe latin “cum” qui veut dire avec, comme lui aurait rabâché son ex (prof de français normalienne), et “doléance”, à cause d’un bonheur tout personnel à traduire le Stabat Mater de Pergolèse sans avoir jamais fait de latin : dolor, douleur, souffrir.

Condoléance, souffrir avec, au sens premier.

Bien peu avait souffert avec lui.

Peut-on souffrir comme son prochain? Peut-on être dans la peau de celui, celle, qui perd son parent, père, mère, soeur, frère, cousin, ami?

Qui saura en secret les souvenirs, cette part de soi que l’autre emporte et que seul le dire, le souvenir, la photo jaunie, ou l’histoire que l’on décide de raconter et d’écrire pourront ressusciter?

Elle: qui avait souffert avec lui de sa perte? Qui était-elle pour lui? A quoi bon le dire.

Là, dans la petite clairière moussue, la vieille dame reposait, comme une princesse à qui il avait juré sur sa propre vie de ne jamais faillir, de rester brave, même si le monde entier et le ciel  lui tombaient dessus. Même si tout devait le décevoir en cette vie, il avait le devoir de rester vivant, et de sourire, et de danser.

C’était la promesse qu’il lui avait faite, au bord de cette tombe, un soir doré d’octobre qui sentait les pommes Reinettes qu’elle aimait et les tartes aux raisins aigrelets.

Mais il n’allait jamais au cimetière où elle ne reposait pas réellement.

Elle, elle était sous les mousses de ce paradis feu et ors,  elle choisissait des chrysanthèmes fushias et des Dahlias beaux comme des étoiles, parce que c’était le 2 novembre, jour des morts, et lui enfant, il l’accompagnait chez le fleuriste.

Mais en vraie de vraie réalité, elle, elle n’était pas du tout morte. C’est pourquoi il n’avait jamais été dans ce cimetière pour l’y fleurir. Elle, on ne la fleurirait jamais, que dans cette clairière, et pas une fois par an, mais tous les jours de la vie, depuis 15 ans et jusqu’à sa propre fin

Parce que cette clairière c’était son coeur, à lui, et pour Elle, le plus confortable des paradis fleuris.

METRONOMIQUE1

Vous l’avez tous vue.

Elle est assise sur la banquette rayée multicolore que j’aime malgré moi à cause d’une ancienne réminiscence liée à un atelier de laine péruvienne, en maternelle.

Elle, elle a la main à peine posée sur le pantalon beige, dissimulant la cuisse gauche de son ami.

Elle a un visage…

Vous l’avez tous vue.

Elle a un visage, ce n’est pas seulement qu’il est jeune. Ce n’est pas seulement parce qu’il est jeune qu’il a cette fraîcheur céleste. Et ce n’est pas car il évoque le blond et le rose cinglé par un vent lapon, le lait frais et les wasas suédois, de ces pays nordiques où l’on rêve à des ciels bleus layette, que ce visage est céleste, non.

D’ailleurs bien que blond, le teint vif et les joues pleines comme des pivoines, les pommettes saillantes presque slaves, les lèvres naturellement veloutées sans maquillage, dans ce visage en fait,  les yeux sont noisettes, mais des noisettes ciselées sous un angle qui les rapproche symboliquement de l’azur.

Elle ne sait même pas qu’elle l’aime, ce garçon évident, à côté ;  ils ne se parlent pas d’ailleurs, n’ont pas besoin, ils ont vingt ans tout juste passés et il semblent sortir du même bain amniotique. Mais

Elle,

Vous l’avez tous vue.

Alors, ce n’est pas qu’il est pur son visage parce qu’il est jeune, parce qu’il est blond.

C’est par ces yeux noisettes qui semblent réellement d’une si belle transparence que le monde dans leur reflet est intact, vierge, immense et bienveillant, comme eux.

Ce ne sont pas non plus des yeux d’enfant, ce serait trop facile. Et même les enfants, surtout les enfants du métro, parfois, ont souffert, et leur visage même très blanc, n’est pas sans ombre.

Elle, elle vient d’un monde, c’est clair, qui n’a pas souffert, qui n’a pas de véritable problème, qui n’a connu ni le tragique, ni l’effroi, ni l’amertume qui laisse aux coin des lèvres les rides des amours perdues, gâchées, fausses, manipulées, salies, violées, lacérées, tuées,

Évaporées.

Son être, à Elle, croit encore, sans se forcer, avec espoir, bon, simple, évident, en la vie.

Et c’est si rare, cette vérité de la foi, cette immense beauté dans la bonté, que c’est pourquoi, cette madone millenial de 20 ans, tout le monde, ce jour là, l’a vue :

Elle, c’était ce soleil d’automne, au bout du tunnel, à la sortie du métro.

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“KATASTROPHE”, INDIGNITÉ ET REALPOLITIK : ANTI BONNES POIRES.

Un homme né en 1992 a tué deux personnes.

Nous sommes le 10 octobre 2019 et c’était hier :

Un homme de 27 ans a tué deux personnes hier devant une synagogue.

Cette synagogue se situait à Halle, dans l’Est de l’Allemagne. Ces deux personnes assistaient à la célébration du Yom Kippour qui signifie le Jour du Grand Pardon.

Cet homme est de nationalité allemande, tout comme ces deux victimes, qui, aussi étaient donc de confessions juives.

“Être de confession juive” est une expression journalistique qui prend ses précautions pour annoncer la bienveillance dans le fait de dire que ces deux personnes étaient juives, tout simplement, et célébraient une fête millénaire dont peu de lecteurs du Monde, du Figaro, de Bild, et encore moins le jeune tueur ne sauraient expliquer le sens spirituel et les origines théologiques, pourtant très belles, très pures.

Deux personnes sont mortes pour confesser un mercredi d’octobre une foi par laquelle elles demandaient pardon pour leur offenses, par laquelle elles se mettaient en attitude de purification et d’humilité devant une entité supérieure, origine première de toute vie, et que certains hommes s’accordent pour nommer “Dieu”.

Mais ces deux malheureuses personnes n’ont pas été tuées parce qu’elles croyaient en Dieu.

Ni parce que que leur assassin n’y croyait pas.

La  question de base est donc :

Pourquoi mercredi 9 octobre 2019 deux humains innocents ont été privés de la vie par un jeune homme clamant que “La Shoah n’a jamais existé” comme certains s’égosillent à dire que Dieu n’existe pas.

Qu’est-ce que la Shoah?

Qu’est-ce que Dieu?

Le jeune homme de 27 ans de nationalité allemande et désormais meurtrier serait bien incapable d’y répondre, historiquement, rationnellement, philosophiquement, et personnellement.

On nage en pleine ignorance.

Ce jeune homme de 27 ans, à la question “qu’est-ce qu’être Allemand”? Ou bien simplement “en quoi, en qui crois-tu” serait peut-être aussi désemparé que le héros de Camus, étranger à lui-même, et se tirerait une balle faute d’autre victime à portée de main.

Un certain dictateur schizophrène en fit tout autant jadis dans un bunker berlinois quand face à son échec et à sa propre insignifiance, il lança au monde ce geste du fou qui ne comprend même pas le mal et les millions de morts qu’il a causé, et avale un pilule de cyanure, pour les rejoindre,

On nage en pleine schizophrénie, perte de l’identité culturelle et personnelle, en pleine “folie”.

Mais pas que.

Qualifier un acte de folie de “terroriste”, qualifier un acte terroriste ” d’acte de folie” tout ça revient un peu au même, ne fait pas avancer le schmilblick, et c’est un peu facile.

Il y a des gens qui chaque année disent encore que la commémoration est nécessaire, et répètent, au sourire un peu narquois et cynique de certains les jugeant inutiles :

“PLUS JAMAIS ÇA”

C’est vrai que c’est idiot de répéter chaque année la même chose. Il faut savoir oublier.

Mais il faut savoir se souvenir aussi.

Est-ce que ce jeune homme ne serait pas la signature de l’échec au moins allemand du souvenir?

“Trop se souvenir, nous ne le pouvons pas. Ne pas se souvenir, nous ne le pouvons pas non plus”.

Là est toute la subtilité d’analyse de cette pensée héritée de la longue tradition qui a su résisté aux pogroms de tous les siècles passés, cette citation de la Torah.

Le jeune homme de 27 ans, a-t-il une mémoire? Une intelligence (“capacité d’appréhender le réel objectivement avec un esprit de raison synthétique, analytique et humaine”?

On peut en douter. Et c’est la son drame comme le notre, collectivement.

Alors ces deux morts, sont au moins la preuve de l’échec éducatif, culturel d’un état, d’une politique pour se remettre de crimes dont il s’est historiquement dissocié mais dont il porte paradoxalement la tâche d’enrayer l’héritage.

Ou de faire que cet héritage ne porte plus de fruits empoisonnés. Et au-delà de l’Allemagne, il y a tout système, celui de la France, de tout pays qui porte en soi la responsabilité des démons qui se retourne contre lui “que n’avons nous pas su faire?”, dit aussi la mère peut-être de ce jeune homme, espérons.

Donc c’est très rassurant de mettre des euphémismes. De parler de “terrorisme”… Mais il y a autre chose qui couve, qui est trop compliqué à résoudre, et qu’on cache comme une vieille poussière du temps sous le tapis d’une politique qui n’a pas su être réaliste et regarder la possibilité de résurgence de tous ses maux par la seule transmission en sous main d’un message, d’une figure, d’une période de l’histoire que certains, loin d’oublier, tentent de faire renaître. Pour parler clair, la poussière de l’Allemagne nazie, de l’antisémitisme, et de l’entreprise exterminatrice mise au service de la haine de l’autre. Cette poussière là est de la poudre de bombe atomique.

Non, alors, première réponse, la Shoah n’ “a jamais existé” la tournure passée est erronée. Il faudrait dire “La Shoah n’a jamais cessé d’exister”, car Shoah signifie Catastrophe, et que la Catastrophe se joue encore là, maintenant, par ce double meurtre.

C’est étrangement tout un pays, tout un système pourtant plein de bons sentiments, plein de belle bien-pensance qui est en cause. Cet homme de 27 ans, comme tout humain, n’est pas le pur produit de lui-même, mais d’un système, socio-culturel, éducatif, étatique- en faillite, du moins qui a échoué.

Ces deux vies parties hier, c’est un coup de boomergang sorti d’un angle mort dont Merkel et les politiques allemandes mais peut-être aussi européennes modernes portent la responsabilité, et les angélismes aussi. Dans les amalgames faciles du moment, il faut comprendre, par la figure folle mais peut-être pas uniquement coupable de cet homme de 27 ans que tout le monde doit se remettre en cause. Et que l’instinct de mort, la haine de soi dans celle de l’autre, la banalité du mal et tout ce dont les intellectuels discutent depuis 70 ans seront éternellement d’actualité, comme une hydre mauvaise tapie au fond de l’âme humaine et dont il faut se méfier, et dont il est aussi stupide de douter comme de croire que tout sera à jamais résolu, non.

Et cela s’appelle la vigilance, et la responsabilité d’une politique réaliste sur la nature humaine, qui pare aux coups, à la résurgence des démons couvant dans le mal-être et la misère socioculturelle des sociétés, malgré tous les progrès réalisés.

“Qui veut faire l’ange fait la bête”, et l’angélisme aboutit trop souvent à ce qu’il voulait éviter.

La chancelière allemande portait un nom d’Ange, les hommes avaient tout oublié de l’histoire, tout déformé, pour ne retenir que la haine et la justifier.

La culture avait été bafouée et trahie, on avait jeté le bébé avec l’eau du bain, on avait rien appris , rien retenu, de la beauté de Goethe, des poètes soufis, des citations si belles de la Torah, et quelques scènes de films cliché nous faisait voir des officiers de noir et rouge écoutant les génies musicaux du 19ème siècle.

Michel Tournier, le roi des Aulnes, tout était à réécrire, à passer, transmettre, dans un sentiment d’amour et de fraternité universelle à préserver et pour lequel des hommes avaient donné leurs vies.

Tout foutait le camps à nouveau, en ce début de 3ème millénaire, car le mal est comme une drogue, et l’humanité un camé capable à chaque coup de blues d’une génocidaire rechute.

Les cours d’éthique alors n’avaient servi à rien, on ne connaissait pas plus son prochain qu’en 1938 puisqu’on ne l’aimait pas, puisqu’on avait peur de lui. C’était ça la catastrophe, c’était ça la Shoah, du moins le début de son cancer jamais jamais guéri. C’était maintenant, alors, le temps de la vigilance et de la politique ferme, humaniste, mais réaliste et pédagogique.

Page  de l’histoire du XXIIème siècle.

Le précipice nous tend les bras, il faut dire non à la haine, mais ça ne suffira pas. IL faut un travail de mémoire, d’histoire profonde, factuelle, culturelle, artistique, et spirituelle.

La question est si effrayante qu’elle paraît aussi folle qu’à l’enfant que l’on avertit de la mort, un jour de sa maman :

Et si la Shoah (culturelle, humaine, climatique) n’était encore qu’à venir, et plus terrible que celle du passé? Et s’il n’était cependant pas trop tard, à condition d’être lucide et de savoir prendre à temps les bonnes décisions? Et de s’Alarmer, et donc d’abord de comprendre et d’ouvrir les yeux, UTILEMENT?

LE VILAIN PETIT CANARD TROP BLANC.

Elle s’appelait Alba, et elle pleurait sous la douche.

Elle portait un bonnet rose qui laissait paraître sa peau encore plus diaphane. Elle se tenait sous le jet d’eau la tête un peu baissée, comme quelqu’un de puni qu’on flagelle, prostrée, sans oser bouger.

On lui donnait 6 ou 7 ans, elle était petite et menue mais très bien proportionnée. De corps. Seule son visage trahissait quelque chose d’étrange, de fascinant.

Des petites tresses teintes en blond pour ne pas être trop blanches dépassaient de ce bonnet rose.

Pour ne pas être trop blanches.

Totalement, mais totalement inconsolable, à fendre le coeur. Sa mère et peut-être sa tante alternaient les reproches tout en se savonnant, gardant leur bonnet, la mousse dégoûlinant dans le creux profond de leurs mamelles. Elles la menaçaient d’on ne savait trop quoi si elle recommençait, et surtout si elle n’arrivait pas à s’arrêter de pleurer.

Mais elle pleurait.

Une autre petite fille, sans doute donc sa soeur ou sa cousine, était à côté, et l’une des femmes s’en occupait, avec une contrastante douceur.

La petite fille trop blanche continuait de pleurer, l’autre enfant tendait ses yeux qui éclataient d’une noire brillance à côté de l’autre,  semblant d’autant plus fantômatique.

Ses yeux à elle, on aurait su trop dire, étaient une sorte de bleu gris opaque.

 

Elle s’appelait Alba, facile. On en a fait des émissions sur les Albinos, mais ce n’était vraiment pas ça du tout le sujet, mais alors pas du tout, au fond.

 

C’était impossible de la voir comme ça, mais c’était impossible de faire quoi que ce soit parce qu’il y avait une mère qui était là et qui aurait dû savoir et faire ce qu’elle ne faisait pas.

On avait envie, mais tellement envie, de la prendre dans nos bras, toutes les femmes, tous les humains ici présents, les humains…

 

Inconsolable, pas de la bêtise, la petite bêtise qu’elle n’avait peut-être même pas faite… mais de quelque chose de bien au delà, parce qu’à la piscine, tout le monde vous voit, on ne peut presque rien cacher, et si l’on se fait remarquer, pointer du doigt, alors là, votre différence, votre “anormalité éclate, et tout les efforts quotidien pour glisser dessus avec le sourire s’écroulent, comme ça

Sous la douche,

En un tas de larmes qui tombent et se mêlent

Aux gouttes d’eau et de chlore retenues dans ce bonnet à la con.

 

On aurait vraiment voulu la caresser, la consoler.

Lui dire que c’est toutes des connes, qu’être femme et en plus différente est un rude mais beau métier, et qu’on ne naît pas ce qu’on va devenir etc. etc.

 

Lui dire surtout qu’il n’y a qu’une grande vérité :

 

La liberté est absolue.

Absolue et possible. Que c’est ça le plaisir, le bonheur infini d’éclater d’un grand rire noir mais tout blanc à la face du monde entier, et de dire non, surtout de dire non, même et surtout à sa propre mère.

De foutre le camps, un jour, d’exploser, de rire, d’intelligence, de tout ce que ce petit corps humilié serait, sera un jour capable, si on lui en donne la chance si

On le prend dans ses bras si

On croit vraiment en lui, quelqu’un, quelque part, dans une école, un jour, sur le chemin de la vie, mais pas trop loin, pas trop tard.

 

Le reste c’est des fous, et les fous c’est des cons.

Les humains….  les uns qui veulent être blancs et pour le coup soudain, certains qui voudraient, qui voudraient tellement être noirs. Absurde.

 

La petite fille finit par ne plus pleurer, à sortir des douches, des piscines. Mais on sent qu’elle garde quelque part… cet air triste des vilains petits canards qui ne savent pas qu’un jour, ils seront des cygnes.

 

 

 

Image d’en-tête : Paloma, Picasso.

ABOVE

 

 

À la poussière…

À la lumière

À la musique

À l’éclair de poussière

Sur Terre

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Aux êtres d’air

Flammes d’hier

Femmes légères

Flammes de poussières

Qui

Claquent

Dans la lumière

De l’éphémère

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Aux violons de chair

À Demain

À hier,

Toi, nous,

Âmes de poussières

Solaires.

 

 

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11- NAÏVETÉS

C’était un mardi comme tant d’autres, et le vent de Dieu soufflait sur la création.

Il n’y avait pas un nuage, au dessus de la Tour Eiffel, on se serait cru dans une peinture naïve des débuts du XXème siècle, quand on croyait encore les cataclysmes impossibles.

On croit toujours, on veut toujours croire les cataclysmes impossibles, même quand ils ont eu lieu.

On croit, on veut croire, que c’était tellement énorme, que ça n’arrivera plus jamais. Classique.

On se réfugie dans le trou d’obus, par esprit à la fois mathématique et magique, par superstition, par raison : ça ne peut pas tomber une deuxième fois au même endroit.

Peut-être même qu’on arrive avec le temps à se persuader de l’inexistence des obus.

C’est l’être humain qui veut ça, une source incroyable d’espoir fou, jusqu’à l’inconsciente légèreté et soudain…

Ω

Elle s’était fait cette réflexion dans le métro alors qu’elle partait en reportage : “cet hiver, il me faut une cheminée”.

Comme ça, d’un coup, elle avait réalisé la différence entre “avant” et “aujourd’hui”. Le point pivot n’avait pas été la perte de Fantin, finalement. Elle venait d’ailleurs de le revoir la veille, avec obligation de le disculper. Ce n’était pas à cause de lui, non, et Dieu savait s’il n’était pas prêt à revenir un jour (Fantin) … il était capable de tout, enfant capricieux, désormais qu’elle lui affichait une tendresse presque sororale.

Donc ce n’était pas lui, le feu, l’étincelle, qui parfois manquait comme un paradis perdu, ça ne pouvait pas être lui, ni eux.

Le métro aérien filait gentiment vers le Champs de Mars, le ciel était toujours estival, l’hiver n’était pas prêt de se pointer, et elle avait réalisé comme ça, ou senti, un désir puissant, non plus de Fantin, mais justement de froid et de chaud, d’hibernation, de grotte, de champs givrés, de corbeaux de Bruegel, de refuge, de brume mais de crépitements : d’un feu de cheminée.

Cela pouvait bien se trouver. La solution d’une envie simple.

“Cherche homme avec Cheminée”. Fantin lui avait fermement déconseillé de chercher quoi, qui que ce soit, avec une moue bien à lui qui trahissait possessivement sa peur qu’elle ne trouve.

Mais elle était libre.

“Cherche soleil d’hiver, cherche Cheminée”.

Ça irait bien comme ça.

A l’époque elle avait un téléphone portable dont elle ne se servait même pas, et ce n’est que de retour chez elle que la bombe médiatique, le streaming latest breaking news avait explosé. Tout effacé.

Des fourmis enflammées, deux termitières en ruine. Tragique, elle en pleurerait des années après.

Fini les jeux de miroirs, de l’art avec le réel, de Fantin.

Tout ça ne servait à rien peut-être—des évasions.

Sous cet augure mauvais, mais peut-être bon aussi, comme une piqûre de rappel, s’ouvrait alors le siècle, le millénaire.

La vieille nécessité de s’entendre, dans l’avènement d’un monde global où les uns croyaient vert, les autres bleu, où l’on voyait le bien et le mal à travers des kaléidoscopes psychédéliques.

Et puis Babel avait prit un coup, mais ne s’était pas effondrée. Tant bien que mal, par la conscience du danger incessamment renouvelée et par les actes de sursauts qui en avait découlé, en découleraient dans les décennies futures—l’humain avait une belle tendance à ne pas vouloir totalement s’autodétruire, en spécialiste des rebonds in extremis. Il fallait croire.

Collectivement et à la fois

Individuellement, pas égoïstement.

Et puis l’amitié avec Fantin avait été plus forte que les mirages de brumes passionnels, et puis la sagesse était revenue et : elle avait fini par trouver une cheminée où brûlent des feux de joies.

 

UNE PETITE ENVIE HOMICIDAIRE… juste une envie. 03/09/19

Qu’est-ce qui avait bien pu lui arriver?

Qu’est-ce qu’on avait bien pu lui faire?

Elle ne pouvait plus regarder les hommes.

Du moins plus comme autrefois.

Elle ne marchait plus non plus dans la rue, comme autrefois.

Elle cherchait. Des anciens, de très jeunes enfants, des êtres inoffensifs.

Une vache aux yeux doux, un cheval, peut-être.

 

Ce n’est pas qu’elle avait peur d’eux non plus. Sa souffrance s’était muée en rage, son trauma en mépris, en dégoût— en haine presque.

Il y avait eu un déclic, elle ne pouvait pas l’expliquer, une émission de radio, ce 3 septembre 2019, et subitement, l’évidence d’une vérité qu’elle n’osait s’avouer : que ce n’était pas elle la coupable, que ce n’était pas de sa faute, que c’était eux, les monstres.

Qu’est-ce qui avait bien pu lui arriver?

Qu’est-ce qu’on avait bien pu lui faire?

Inutile d’en parler, ce n’était pas à la portée du moindre petit coeur fragile venu qui aurait pleuré d’un mini plaquage un peu rude. Ça avait été cela aussi d’abord, puis des… dérapages.

Et elle avait, avec effroi mais aussi une sorte de curiosité ébahie, elle avait compris les autres, les autres femmes. C’était presque fascinant, que cela lui soit arrivé, elle qui se pensait immunisée par le milieu social, l’éducation, ce qu’on a tord d’appeler l'”intelligence”.

Elle avait, pour la première fois de sa vie,  éprouvé la peur d’une violence.

Elle avait compris les prémisses de ce jeu infernal et trouble où le paradis et l’enfer se mélangent, l’amour d’un être et le MAL qu’il peut faire.

Elle ne dirait jamais ce qui lui était arrivé, ce qu’on avait bien pu lui faire.

Elle était debout, preuve qu’il y avait infiniment pire.

Ce matin-là, elle ne se sentait plus seule, et elle n’avait plus peur.

Et la haine, au moins comme un passage provisoire, cette haine quasiment générale qu’elle s’autorisait à ressentir était saine, quoi que non morale, mais que signifiait la “morale”… ?

Elle devait peut-être se forcer au pardon, “le diable n’est pas responsable de son acte”, mais elle n’y arrivait pas.

Alors un volcan s’était éveillé dans son coeur, et une flamme si belle que justement tous les hommes la regardaient, s’était allumée dans ses grands yeux noirs.

 

Elle marchait droite, soudain libre de tout espoir en eux, soudain désespérée dans un sens, ou espérant ailleurs.

Il n’y aurait pas de rachat, pas de guérison, et le pardon, même s’il était possible, était inutile.

Il fallait une destruction, et recommencer, c’est à dire éduquer, sur des bases nouvelles, qui donne au moins envie d’une nouvelle humanité possible.

Tout à fait possible.

Bien peu devraient être sauvés.

Elle pensait malgré elle soudain à David, mais David n’était pas un homme, les vrais musiciens ne sont pas des hommes —ils sont au delà.

Elle revoyait son beau visage penché sur le clavier, la magie de Haydn ou Mozart lançant des éclairs sombres dans la laque du piano. David était et resterait, avec les êtres de sa race, un ange non-déchu.

Pour tous les autres, elle c’était fait une raison. Il n’y avait qu’à attendre.

Et elle attendait, tranquille, heureuse.

Elle attendait, que la mort naturelle fasse son travail. Et elle les regardait sachant cela, calme, presque clémente.

Tous finiraient par disparaître, et la terre serait un jour de nouveau libre, et pure.

 

ChuteDiable

L’HOMME AU BALCON

   Sur une table en plein soleil, une petite tasse venait d’être posée, avec dedans un café serré. Son parfum s’échappait en douces volutes transparentes, droit vers le ciel pour frustrer le nez de Dieu.

Attablé à cette table, il n’y avait personne.

Au-dessus de la table, et du café, et des volutes, écrit en cursives sous formes de néons éteints, le nom du bar:

“TOUT VA MIEUX”

Ça donnait irrésistiblement envie de s’y arrêter, de s’y accouder, s’y abreuver, à quoi que ce soit, à ce bar, chez ce “TOUT VA MIEUX”, gentiment caché dans l’éclat de l’aurore, sous le métro aérien.

Au-dessus de la table, au-dessus du café, des volutes et des lettres cursives invitant à l’optimisme, au-dessus du monde et du métro aérien, donc au-dessus de tout, suspendu dans les airs proprement, au dernier étage d’un immeuble haussmannien, à fleur de toiture un homme tout nu prenait le soleil. Enfin presque, en maillot de bain. Pose alanguie, finissant de siroter la tasse de café jumelle de celle déposée pour Dieu une vingtaine de mètres plus bas. Réfléchissant en faisant semblant de lire un livre ouvert sur sa cuisse droite, insoucieux et impudique, derrière la ferronnerie 19ème siècle largement ajourée.

 

Cet homme c’est moi.

 

Depuis mon balcon on voit le métro aérien, les toits de Paris, la gare de l’Est, ses  anges de pierre perdus, comme dans le film de Wim Wenders, guettant Aliénor, le regard fixé comme le mien vers les lointains, vers Notre-Dame, le Panthéon, la tour Eiffel, qui sait? Toute forme de sacré capable d’entendre une prière. D’accomplir un miracle afin qu’on puisse le refuser (fine bouche recrachant la cerise sur le gâteau–empoisonnée).

Je suis en vacances. Enfin, ce n’est peut-être pas très viril ni courageux : je me suis mis en vacances.

J’ai dit

“J’AI BESOIN DE VACANCES”.

J’aurais pu dire:

“Je crois que je fais un burnout (“ˈbɜːrnaʊt“), une carbonisation interne de mon système intellectuel via le sentimental”, j’aurais pu dire ça.

Que neni.

Je n’ai même pas été voir le médecin.

J’ai peut-être l’orgueil mal placé, mais ça me permet de rester digne, notion un peu complexe et has been, mais parfois utile.

 

“Ecoute, Marcel, j’ai besoin de vacances.

– Ah? Combien de jours.

– Je ne sais pas.

-Ah bon?

-… quelques jours, pas plus… ou ad vitam aeternam…

-“Ad vitam…”

-Je veux dire pour perpette la galette, la vie éternelle quoi, enfin pour rester en vie, retrouver un peu d’énergie, je te passe les détails, tu comprends?”

Marcel n’est pas du tout un mauvais patron, contrairement à ce que beaucoup vipèrent sur la capitale, comme on s’en prend soudain à Dieu le père (qui nous a tous crées, notons et de qui nous dépendons)

Sa catégorie, à Marcel,  est tout fait particulière. En termes marketing on pourrait parler de niche très restreinte, pour ne pas dire élitiste, voire aristocratique.

“Tyran gentil”. Très romain dans un sens, entre Auguste et Néron, et soudain, Marc-Aurèle, la mansuétude humaniste incarnée juste après la tempête. Je me demande bien pourquoi d’ailleurs l’expression latine ne lui a pas fait tilt, je pense qu’il me testait plutôt. Enfin:

En cas extrême il sait être humain, et en cas nécessaire, frôler l’inhumain, mais un sourire et une pirouette viennent tout rétablir. En amour c’est le genre de mec qui pourrit la vie des femmes car elles lui pardonnent toujours. Au boulot c’est le genre de mec à mec qui te répond:

 

“Encore une nana? Aller vas-y , cuve ton vin, et ramène-toi quand tu veux… mais pas après le 30.”

 

Nous étions le 20. Et 10 jours (il y a déjà 2 jours) faisaient soudain comme une grande trouée bleu fluorescent dans “mon ciel bas et lourd pesant comme un couvercle”, comme aurait dit Baudelaire, mais je ne veux surtout pas tomber dans l’emphase mélo. (Chose malaisée dans mon cas, on a toujours tendance à se tâter le pouls).

 

Pendant ce temps les anges sur le fronton de la gare de l’Est scrutaient toujours à l’horizon le moindre signe avant coureur d’Aliénor. Donc il faut maintenant que je vous parle d’elle.

Ou pas.

Aliénor n’est pas un personnage d’ici. Tout juste si j’aperçois sa gracile silhouette chevauchant dans les nues par-delà la gare de l’Est, je regarde vers le sud…  chevauchant tout, et tous sans aucun doute–sauf moi.

Depuis quelques jours et cette vacance à moi-même, mes idées et mon coeur à son propos changent selon un nuage, l’acidité ou le fruité d’un espresso.

Même si tout cela est vain,  voire puéril j’en conviens, surtout après une immersion d’une heure sur les pages du Monde Diplomatique, le pauvre homonculus que je suis devrais avoir honte de se dire:

” Parfois j’ai le sentiment d’avoir été berné.

Parfois j’ai le sentiment d’avoir bien voulu prendre tant de plaisir à être berné

Parfois je suis dans la pleine conscience de cet état d’avoir été berné, ce qui supprime tout sentiment, retour à la case départ, éveil d’un songe : je n’aime plus Aliénor.

Parfois je pense tout de même à elle, je sais qu’elle est avec un autre homme, ça ne me tue pas du tout, mais je suis jaloux, sale ego, et voilà que je crois que je l’aime encore…”

Mais peut-être n’est-ce pas si faux. Où est le réel?

Sûrement pas en compagnie d’Aliénor, Monsieur le Réel, et je me fais le serment de ne jamais plus sortir avec une femme au prénom de conte moyenâgeux.

 

… … .. Un ange passe.

 

Une chanson de la rue s’envole jusque mes limbes, et je reconnais un vieil air arabe entendu pendant mon enfance. J’aime cet air, un truc égyptien, traditionnel, atemporel, une voix de femme triste qui semble se planter dans mes tripes, tout purifier, et tout ça se mélange avec le soleil de cette fin de matinée et alors trois certitudes existentielles s’imposent:

1/ J’aime cet musique

2/ Le soleil

3/ Un peu encore Aliénor, mais pas tant. L’amour est un point beaucoup plus secondaire qu’on ne se l’imagine, l’amour est en grande partie imaginaire… et Aliénor peut bien continuer à chevaucher les nuages blancs et noirs, la musique est belle et j’ai envie de grands départs, d’Afrique.

De Liberté.

Tout à coup, tout va vraiment mieux — voire  même carrément bien.

 

 

 

 

 

L’ENFANT

“Je l’ai rencontré quand il avait sept ans. Comment l’oublier? Moi aussi j’avais sept ans. C’était il n’y a pas si longtemps, au fond.”

Devant nous, défilait tout un paysage de falaises rouges tombant dans la mer du soir. L’eau calme de la Méditerranée prenait des reflets indigo et grisés. Les falaises étaient de grands couteaux de sang plantés dans un immense iris.

Laure continua:

” Il était très petit. A sept ans en même temps c’est normal de ne pas être bien grand, mais lui, il était anormalement petit. Alors comme moi j’étais très grande, anormalement grande, on nous a mis côte à côte  en classe, et puis on m’a demandé de lui tenir compagnie dans la cour de l’école car les autres l’évitaient.

En fait, je ne voyais pas trop la logique, j’ai eu le sentiment que c’est parce que j’étais la plus grande qu’on m’a demandé, en quelque sorte, de l’aider à moins se sentir seul, mais ça n’avait peut-être rien à voir. Peut-être était-ce car moi aussi j’étais très réservée, pas timide, mais en retrait… mais c’est vrai aussi que pour moi tous les petits garçon étaient trop petits. Un peu plus, un peu moins, en gros, je ne voyais franchement pas la différence, ce qui me rendait neutre, sans jugement à son égard.  Ce devait être un peu à cause de tout ça.

Enfin, j’ai une image en tête de nous deux,  ensemble, assis sur la caisse de plastique multicolore où étaient rangés les jouets pour la récréation, ses petites jambes qui se balançaient gentiment dans le vide. Il était blond aux yeux bleus très clairs, les traits réguliers. On aurait dit l’enfant idéal.

Je n’aurais jamais imaginé revoir Fabio un jour.”

Le ciel changea de couleur, la nuit venait, il se mélangeait progressivement avec la mer mais aussi de grand cirrus le balayait très haut en altitude, comme d’infinies plumes blanches. J’écoutais Laure mais en même temps je respirai cet enivrant parfum de mer et de pinède chauffée par le soleil, cette humidité presque lourde au moment où une brise du large venait la rafraîchir, faisant s’envoler nos cheveux et battre nos robes légères. Nos cheveux, longs pour chacune, elle couleur de pain doré, moi châtain clair, tout ça  ensauvagé par l’eau salée et les longues journées de plage. Nos robes : une longue et étroite de toile de jean fin et bleu pâle, pour elle, pour moi une courte très fine, et d’une couleur mauve étrange relevée de petites fleurs azurées. Depuis des jours, nous n’ingurgitions que du melon , des tomates et du lait frais, incapables d’avaler autre chose et nous nous laissions dévorer par des rayons de soleil implacables, dans cette crique déserte qui était notre refuge quotidien.

Il est rare d’avoir une amie, mais dans le cas de Laure, a fortiori par les deuils récents qui nous avaient rapprochées, par nos sensibilités communes, par nos goûts, c’était pour la première fois de ma vie, le sentiment d’être soeurs. Enfin elle poursuivit son histoire qu’elle avait décidé de me confier au bout de dix jours de silence; des cigales chantaient dans les herbes jaunes.

” Je ne l’ai pas reconnu tout de suite. Je veux dire le petit garçon de sept ans. Mais je l’ai quand même reconnu, comme on reconnait quelqu’un qui va vous marquer… par ces vibrations étranges qui entourent vos deux regards au moment où ceux-ci se croisent pour la première fois. Notre première fois d’adulte,  premier regard d’homme à femme, et cet homme-là, cette femme-là ne s’étaient bien entendu jamais connus, mais nous nous sommes reconnus, enfin, tu me suis?

– Que trop.

– Enfin voilà, on s’est connus, on s’est reconnus etc etc. (un sourire, Laure avait un très beau sourire, à se demander comment un homme peut quitter un tel sourire, naturellement par folie), elle reprit :  c’est drôle comme le Tourbillon de Jeanne Moreau peut te donner espoir et quelques mois plus tard presque des larmes aux yeux. Mais il y avait quelque chose d’enfantin dans ce regard-là, et puis bien entendu cette coïncidence incroyable (s’être connu trente ans auparavant) que nous n’avons découverte qu’après était là, en latence dans ce premier regard, ce qui n’a fait que l’amplifier.

Nous avons mis un mois avant de nous revoir, plus où moins par hasard, à la fête d’une amie commune qui  nous avait présentés. Peut-être (sûrement) est-il venu exprès. “

 

Une bourrasque épicée la fit se taire. Elle respira a plein poumon et détourna son regard vert mystérieusement plissé très loin sur l’horizon. Des larmes de sang miroitaient encore à la surface de l’eau, mais le rouge avait viré au vieux rose de l’innocence. L’ensemble de ce paysage marin se pastellisait, nos angoisses et nos chagrins avec. Sa voix qu’elle avait un peu nasale s’adoucit dans les graves.

“Après tout, je ne sais pas s’il faut que je te raconte. On a tort de croire qu’il faut parler, se déverser. Au contraire, souvent il faut retenir, se taire. Comme un roc, se cristalliser. Refaire toute l’histoire… À quoi bon? Ce qui m’est utile aujourd’hui, ce n’est plus de penser à l’homme, c’est de penser au petit garçon de sept ans, que j’ai connu, et qui a malheureusement survécu en l’homme que j’ai aimé et que j’aimerai toujours je pense.

Il n’était donc pas grand, enfant, mais quand je l’ai  recroisé cette année, dans ma vie (c’est peut-être pour cela que je n’ai pas pu le reconnaître, entre mille détails) il dépassait le mètre quatre-vingt. Juste un peu plus grand que moi. Il m’a confié qu’il avait grandi, plus tard, d’un coup.

Alors j’ai écouté l’histoire de son enfance, et j’ai compris, et je n’aurais peut-être pas dû le comprendre autant, lui pardonner… oui, non. Moi je dis que oui. Car le pardon est efficace et fait du bien, au moins égoïstement à celui qui le donne. Il apaise toute folie.  Quand on aime quelqu’un pour l’enfant intact en lui, à nos risques et périls, on doit lui pardonner, pour ce même enfant intact en lui… Et puis nous sommes tous plus ou moins fous, plus ou moins sages…  J’ai ma part. Vient un temps, tu le sais, trop analyser ne sert plus à rien. Mieux vaut écouter le vent et regarder la mer.”

La nuit venait doucement à présent. Je me demandais si nous guéririons un jour de toutes nos imperfections, de toutes nos passions… non pas elle et moi seulement, les humains, en général. Nos deux silhouettes de loin devaient se fondre dans l’obscurité bleue, deux brindilles d’olivier corse…

Il y a comme ça des femmes…. elles se mettent au soleil toute la journée, on dirait qu’elle ne font rien, mais c’est faux. Elles cherchent l’oubli.