11- NAÏVETÉS

C’était un mardi comme tant d’autres, et le vent de Dieu soufflait sur la création.

Il n’y avait pas un nuage, au dessus de la Tour Eiffel, on se serait cru dans une peinture naïve des débuts du XXème siècle, quand on croyait encore les cataclysmes impossibles.

On croit toujours, on veut toujours croire les cataclysmes impossibles, même quand ils ont eu lieu.

On croit, on veut croire, que c’était tellement énorme, que ça n’arrivera plus jamais. Classique.

On se réfugie dans le trou d’obus, par esprit à la fois mathématique et magique, par superstition, par raison : ça ne peut pas tomber une deuxième fois au même endroit.

Peut-être même qu’on arrive avec le temps à se persuader de l’inexistence des obus.

C’est l’être humain qui veut ça, une source incroyable d’espoir fou, jusqu’à l’inconsciente légèreté et soudain…

Ω

Elle s’était fait cette réflexion dans le métro alors qu’elle partait en reportage : “cet hiver, il me faut une cheminée”.

Comme ça, d’un coup, elle avait réalisé la différence entre “avant” et “aujourd’hui”. Le point pivot n’avait pas été la perte de Fantin, finalement. Elle venait d’ailleurs de le revoir la veille, avec obligation de le disculper. Ce n’était pas à cause de lui, non, et Dieu savait s’il n’était pas prêt à revenir un jour (Fantin) … il était capable de tout, enfant capricieux, désormais qu’elle lui affichait une tendresse presque sororale.

Donc ce n’était pas lui, le feu, l’étincelle, qui parfois manquait comme un paradis perdu, ça ne pouvait pas être lui, ni eux.

Le métro aérien filait gentiment vers le Champs de Mars, le ciel était toujours estival, l’hiver n’était pas prêt de se pointer, et elle avait réalisé comme ça, ou senti, un désir puissant, non plus de Fantin, mais justement de froid et de chaud, d’hibernation, de grotte, de champs givrés, de corbeaux de Bruegel, de refuge, de brume mais de crépitements : d’un feu de cheminée.

Cela pouvait bien se trouver. La solution d’une envie simple.

“Cherche homme avec Cheminée”. Fantin lui avait fermement déconseillé de chercher quoi, qui que ce soit, avec une moue bien à lui qui trahissait possessivement sa peur qu’elle ne trouve.

Mais elle était libre.

“Cherche soleil d’hiver, cherche Cheminée”.

Ça irait bien comme ça.

A l’époque elle avait un téléphone portable dont elle ne se servait même pas, et ce n’est que de retour chez elle que la bombe médiatique, le streaming latest breaking news avait explosé. Tout effacé.

Des fourmis enflammées, deux termitières en ruine. Tragique, elle en pleurerait des années après.

Fini les jeux de miroirs, de l’art avec le réel, de Fantin.

Tout ça ne servait à rien peut-être—des évasions.

Sous cet augure mauvais, mais peut-être bon aussi, comme une piqûre de rappel, s’ouvrait alors le siècle, le millénaire.

La vieille nécessité de s’entendre, dans l’avènement d’un monde global où les uns croyaient vert, les autres bleu, où l’on voyait le bien et le mal à travers des kaléidoscopes psychédéliques.

Et puis Babel avait prit un coup, mais ne s’était pas effondrée. Tant bien que mal, par la conscience du danger incessamment renouvelée et par les actes de sursauts qui en avait découlé, en découleraient dans les décennies futures—l’humain avait une belle tendance à ne pas vouloir totalement s’autodétruire, en spécialiste des rebonds in extremis. Il fallait croire.

Collectivement et à la fois

Individuellement, pas égoïstement.

Et puis l’amitié avec Fantin avait été plus forte que les mirages de brumes passionnels, et puis la sagesse était revenue et : elle avait fini par trouver une cheminée où brûlent des feux de joies.

 

UNE PETITE ENVIE HOMICIDAIRE… juste une envie. 03/09/19

Qu’est-ce qui avait bien pu lui arriver?

Qu’est-ce qu’on avait bien pu lui faire?

Elle ne pouvait plus regarder les hommes.

Du moins plus comme autrefois.

Elle ne marchait plus non plus dans la rue, comme autrefois.

Elle cherchait. Des anciens, de très jeunes enfants, des êtres inoffensifs.

Une vache aux yeux doux, un cheval, peut-être.

 

Ce n’est pas qu’elle avait peur d’eux non plus. Sa souffrance s’était muée en rage, son trauma en mépris, en dégoût— en haine presque.

Il y avait eu un déclic, elle ne pouvait pas l’expliquer, une émission de radio, ce 3 septembre 2019, et subitement, l’évidence d’une vérité qu’elle n’osait s’avouer : que ce n’était pas elle la coupable, que ce n’était pas de sa faute, que c’était eux, les monstres.

Qu’est-ce qui avait bien pu lui arriver?

Qu’est-ce qu’on avait bien pu lui faire?

Inutile d’en parler, ce n’était pas à la portée du moindre petit coeur fragile venu qui aurait pleuré d’un mini plaquage un peu rude. Ça avait été cela aussi d’abord, puis des… dérapages.

Et elle avait, avec effroi mais aussi une sorte de curiosité ébahie, elle avait compris les autres, les autres femmes. C’était presque fascinant, que cela lui soit arrivé, elle qui se pensait immunisée par le milieu social, l’éducation, ce qu’on a tord d’appeler l'”intelligence”.

Elle avait, pour la première fois de sa vie,  éprouvé la peur d’une violence.

Elle avait compris les prémisses de ce jeu infernal et trouble où le paradis et l’enfer se mélangent, l’amour d’un être et le MAL qu’il peut faire.

Elle ne dirait jamais ce qui lui était arrivé, ce qu’on avait bien pu lui faire.

Elle était debout, preuve qu’il y avait infiniment pire.

Ce matin-là, elle ne se sentait plus seule, et elle n’avait plus peur.

Et la haine, au moins comme un passage provisoire, cette haine quasiment générale qu’elle s’autorisait à ressentir était saine, quoi que non morale, mais que signifiait la “morale”… ?

Elle devait peut-être se forcer au pardon, “le diable n’est pas responsable de son acte”, mais elle n’y arrivait pas.

Alors un volcan s’était éveillé dans son coeur, et une flamme si belle que justement tous les hommes la regardaient, s’était allumée dans ses grands yeux noirs.

 

Elle marchait droite, soudain libre de tout espoir en eux, soudain désespérée dans un sens, ou espérant ailleurs.

Il n’y aurait pas de rachat, pas de guérison, et le pardon, même s’il était possible, était inutile.

Il fallait une destruction, et recommencer, c’est à dire éduquer, sur des bases nouvelles, qui donne au moins envie d’une nouvelle humanité possible.

Tout à fait possible.

Bien peu devraient être sauvés.

Elle pensait malgré elle soudain à David, mais David n’était pas un homme, les vrais musiciens ne sont pas des hommes —ils sont au delà.

Elle revoyait son beau visage penché sur le clavier, la magie de Haydn ou Mozart lançant des éclairs sombres dans la laque du piano. David était et resterait, avec les êtres de sa race, un ange non-déchu.

Pour tous les autres, elle c’était fait une raison. Il n’y avait qu’à attendre.

Et elle attendait, tranquille, heureuse.

Elle attendait, que la mort naturelle fasse son travail. Et elle les regardait sachant cela, calme, presque clémente.

Tous finiraient par disparaître, et la terre serait un jour de nouveau libre, et pure.

 

ChuteDiable

L’HOMME AU BALCON

   Sur une table en plein soleil, une petite tasse venait d’être posée, avec dedans un café serré. Son parfum s’échappait en douces volutes transparentes, droit vers le ciel pour frustrer le nez de Dieu.

Attablé à cette table, il n’y avait personne.

Au-dessus de la table, et du café, et des volutes, écrit en cursives sous formes de néons éteints, le nom du bar:

“TOUT VA MIEUX”

Ça donnait irrésistiblement envie de s’y arrêter, de s’y accouder, s’y abreuver, à quoi que ce soit, à ce bar, chez ce “TOUT VA MIEUX”, gentiment caché dans l’éclat de l’aurore, sous le métro aérien.

Au-dessus de la table, au-dessus du café, des volutes et des lettres cursives invitant à l’optimisme, au-dessus du monde et du métro aérien, donc au-dessus de tout, suspendu dans les airs proprement, au dernier étage d’un immeuble haussmannien, à fleur de toiture un homme tout nu prenait le soleil. Enfin presque, en maillot de bain. Pose alanguie, finissant de siroter la tasse de café jumelle de celle déposée pour Dieu une vingtaine de mètres plus bas. Réfléchissant en faisant semblant de lire un livre ouvert sur sa cuisse droite, insoucieux et impudique, derrière la ferronnerie 19ème siècle largement ajourée.

 

Cet homme c’est moi.

 

Depuis mon balcon on voit le métro aérien, les toits de Paris, la gare de l’Est, ses  anges de pierre perdus, comme dans le film de Wim Wenders, guettant Aliénor, le regard fixé comme le mien vers les lointains, vers Notre-Dame, le Panthéon, la tour Eiffel, qui sait? Toute forme de sacré capable d’entendre une prière. D’accomplir un miracle afin qu’on puisse le refuser (fine bouche recrachant la cerise sur le gâteau–empoisonnée).

Je suis en vacances. Enfin, ce n’est peut-être pas très viril ni courageux : je me suis mis en vacances.

J’ai dit

“J’AI BESOIN DE VACANCES”.

J’aurais pu dire:

“Je crois que je fais un burnout (“ˈbɜːrnaʊt“), une carbonisation interne de mon système intellectuel via le sentimental”, j’aurais pu dire ça.

Que neni.

Je n’ai même pas été voir le médecin.

J’ai peut-être l’orgueil mal placé, mais ça me permet de rester digne, notion un peu complexe et has been, mais parfois utile.

 

“Ecoute, Marcel, j’ai besoin de vacances.

– Ah? Combien de jours.

– Je ne sais pas.

-Ah bon?

-… quelques jours, pas plus… ou ad vitam aeternam…

-“Ad vitam…”

-Je veux dire pour perpette la galette, la vie éternelle quoi, enfin pour rester en vie, retrouver un peu d’énergie, je te passe les détails, tu comprends?”

Marcel n’est pas du tout un mauvais patron, contrairement à ce que beaucoup vipèrent sur la capitale, comme on s’en prend soudain à Dieu le père (qui nous a tous crées, notons et de qui nous dépendons)

Sa catégorie, à Marcel,  est tout fait particulière. En termes marketing on pourrait parler de niche très restreinte, pour ne pas dire élitiste, voire aristocratique.

“Tyran gentil”. Très romain dans un sens, entre Auguste et Néron, et soudain, Marc-Aurèle, la mansuétude humaniste incarnée juste après la tempête. Je me demande bien pourquoi d’ailleurs l’expression latine ne lui a pas fait tilt, je pense qu’il me testait plutôt. Enfin:

En cas extrême il sait être humain, et en cas nécessaire, frôler l’inhumain, mais un sourire et une pirouette viennent tout rétablir. En amour c’est le genre de mec qui pourrit la vie des femmes car elles lui pardonnent toujours. Au boulot c’est le genre de mec à mec qui te répond:

 

“Encore une nana? Aller vas-y , cuve ton vin, et ramène-toi quand tu veux… mais pas après le 30.”

 

Nous étions le 20. Et 10 jours (il y a déjà 2 jours) faisaient soudain comme une grande trouée bleu fluorescent dans “mon ciel bas et lourd pesant comme un couvercle”, comme aurait dit Baudelaire, mais je ne veux surtout pas tomber dans l’emphase mélo. (Chose malaisée dans mon cas, on a toujours tendance à se tâter le pouls).

 

Pendant ce temps les anges sur le fronton de la gare de l’Est scrutaient toujours à l’horizon le moindre signe avant coureur d’Aliénor. Donc il faut maintenant que je vous parle d’elle.

Ou pas.

Aliénor n’est pas un personnage d’ici. Tout juste si j’aperçois sa gracile silhouette chevauchant dans les nues par-delà la gare de l’Est, je regarde vers le sud…  chevauchant tout, et tous sans aucun doute–sauf moi.

Depuis quelques jours et cette vacance à moi-même, mes idées et mon coeur à son propos changent selon un nuage, l’acidité ou le fruité d’un espresso.

Même si tout cela est vain,  voire puéril j’en conviens, surtout après une immersion d’une heure sur les pages du Monde Diplomatique, le pauvre homonculus que je suis devrais avoir honte de se dire:

” Parfois j’ai le sentiment d’avoir été berné.

Parfois j’ai le sentiment d’avoir bien voulu prendre tant de plaisir à être berné

Parfois je suis dans la pleine conscience de cet état d’avoir été berné, ce qui supprime tout sentiment, retour à la case départ, éveil d’un songe : je n’aime plus Aliénor.

Parfois je pense tout de même à elle, je sais qu’elle est avec un autre homme, ça ne me tue pas du tout, mais je suis jaloux, sale ego, et voilà que je crois que je l’aime encore…”

Mais peut-être n’est-ce pas si faux. Où est le réel?

Sûrement pas en compagnie d’Aliénor, Monsieur le Réel, et je me fais le serment de ne jamais plus sortir avec une femme au prénom de conte moyenâgeux.

 

… … .. Un ange passe.

 

Une chanson de la rue s’envole jusque mes limbes, et je reconnais un vieil air arabe entendu pendant mon enfance. J’aime cet air, un truc égyptien, traditionnel, atemporel, une voix de femme triste qui semble se planter dans mes tripes, tout purifier, et tout ça se mélange avec le soleil de cette fin de matinée et alors trois certitudes existentielles s’imposent:

1/ J’aime cet musique

2/ Le soleil

3/ Un peu encore Aliénor, mais pas tant. L’amour est un point beaucoup plus secondaire qu’on ne se l’imagine, l’amour est en grande partie imaginaire… et Aliénor peut bien continuer à chevaucher les nuages blancs et noirs, la musique est belle et j’ai envie de grands départs, d’Afrique.

De Liberté.

Tout à coup, tout va vraiment mieux — voire  même carrément bien.

 

 

 

 

 

L’ENFANT

“Je l’ai rencontré quand il avait sept ans. Comment l’oublier? Moi aussi j’avais sept ans. C’était il n’y a pas si longtemps, au fond.”

Devant nous, défilait tout un paysage de falaises rouges tombant dans la mer du soir. L’eau calme de la Méditerranée prenait des reflets indigo et grisés. Les falaises étaient de grands couteaux de sang plantés dans un immense iris.

Laure continua:

” Il était très petit. A sept ans en même temps c’est normal de ne pas être bien grand, mais lui, il était anormalement petit. Alors comme moi j’étais très grande, anormalement grande, on nous a mis côte à côte  en classe, et puis on m’a demandé de lui tenir compagnie dans la cour de l’école car les autres l’évitaient.

En fait, je ne voyais pas trop la logique, j’ai eu le sentiment que c’est parce que j’étais la plus grande qu’on m’a demandé, en quelque sorte, de l’aider à moins se sentir seul, mais ça n’avait peut-être rien à voir. Peut-être était-ce car moi aussi j’étais très réservée, pas timide, mais en retrait… mais c’est vrai aussi que pour moi tous les petits garçon étaient trop petits. Un peu plus, un peu moins, en gros, je ne voyais franchement pas la différence, ce qui me rendait neutre, sans jugement à son égard.  Ce devait être un peu à cause de tout ça.

Enfin, j’ai une image en tête de nous deux,  ensemble, assis sur la caisse de plastique multicolore où étaient rangés les jouets pour la récréation, ses petites jambes qui se balançaient gentiment dans le vide. Il était blond aux yeux bleus très clairs, les traits réguliers. On aurait dit l’enfant idéal.

Je n’aurais jamais imaginé revoir Fabio un jour.”

Le ciel changea de couleur, la nuit venait, il se mélangeait progressivement avec la mer mais aussi de grand cirrus le balayait très haut en altitude, comme d’infinies plumes blanches. J’écoutais Laure mais en même temps je respirai cet enivrant parfum de mer et de pinède chauffée par le soleil, cette humidité presque lourde au moment où une brise du large venait la rafraîchir, faisant s’envoler nos cheveux et battre nos robes légères. Nos cheveux, longs pour chacune, elle couleur de pain doré, moi châtain clair, tout ça  ensauvagé par l’eau salée et les longues journées de plage. Nos robes : une longue et étroite de toile de jean fin et bleu pâle, pour elle, pour moi une courte très fine, et d’une couleur mauve étrange relevée de petites fleurs azurées. Depuis des jours, nous n’ingurgitions que du melon , des tomates et du lait frais, incapables d’avaler autre chose et nous nous laissions dévorer par des rayons de soleil implacables, dans cette crique déserte qui était notre refuge quotidien.

Il est rare d’avoir une amie, mais dans le cas de Laure, a fortiori par les deuils récents qui nous avaient rapprochées, par nos sensibilités communes, par nos goûts, c’était pour la première fois de ma vie, le sentiment d’être soeurs. Enfin elle poursuivit son histoire qu’elle avait décidé de me confier au bout de dix jours de silence; des cigales chantaient dans les herbes jaunes.

” Je ne l’ai pas reconnu tout de suite. Je veux dire le petit garçon de sept ans. Mais je l’ai quand même reconnu, comme on reconnait quelqu’un qui va vous marquer… par ces vibrations étranges qui entourent vos deux regards au moment où ceux-ci se croisent pour la première fois. Notre première fois d’adulte,  premier regard d’homme à femme, et cet homme-là, cette femme-là ne s’étaient bien entendu jamais connus, mais nous nous sommes reconnus, enfin, tu me suis?

– Que trop.

– Enfin voilà, on s’est connus, on s’est reconnus etc etc. (un sourire, Laure avait un très beau sourire, à se demander comment un homme peut quitter un tel sourire, naturellement par folie), elle reprit :  c’est drôle comme le Tourbillon de Jeanne Moreau peut te donner espoir et quelques mois plus tard presque des larmes aux yeux. Mais il y avait quelque chose d’enfantin dans ce regard-là, et puis bien entendu cette coïncidence incroyable (s’être connu trente ans auparavant) que nous n’avons découverte qu’après était là, en latence dans ce premier regard, ce qui n’a fait que l’amplifier.

Nous avons mis un mois avant de nous revoir, plus où moins par hasard, à la fête d’une amie commune qui  nous avait présentés. Peut-être (sûrement) est-il venu exprès. “

 

Une bourrasque épicée la fit se taire. Elle respira a plein poumon et détourna son regard vert mystérieusement plissé très loin sur l’horizon. Des larmes de sang miroitaient encore à la surface de l’eau, mais le rouge avait viré au vieux rose de l’innocence. L’ensemble de ce paysage marin se pastellisait, nos angoisses et nos chagrins avec. Sa voix qu’elle avait un peu nasale s’adoucit dans les graves.

“Après tout, je ne sais pas s’il faut que je te raconte. On a tort de croire qu’il faut parler, se déverser. Au contraire, souvent il faut retenir, se taire. Comme un roc, se cristalliser. Refaire toute l’histoire… À quoi bon? Ce qui m’est utile aujourd’hui, ce n’est plus de penser à l’homme, c’est de penser au petit garçon de sept ans, que j’ai connu, et qui a malheureusement survécu en l’homme que j’ai aimé et que j’aimerai toujours je pense.

Il n’était donc pas grand, enfant, mais quand je l’ai  recroisé cette année, dans ma vie (c’est peut-être pour cela que je n’ai pas pu le reconnaître, entre mille détails) il dépassait le mètre quatre-vingt. Juste un peu plus grand que moi. Il m’a confié qu’il avait grandi, plus tard, d’un coup.

Alors j’ai écouté l’histoire de son enfance, et j’ai compris, et je n’aurais peut-être pas dû le comprendre autant, lui pardonner… oui, non. Moi je dis que oui. Car le pardon est efficace et fait du bien, au moins égoïstement à celui qui le donne. Il apaise toute folie.  Quand on aime quelqu’un pour l’enfant intact en lui, à nos risques et périls, on doit lui pardonner, pour ce même enfant intact en lui… Et puis nous sommes tous plus ou moins fous, plus ou moins sages…  J’ai ma part. Vient un temps, tu le sais, trop analyser ne sert plus à rien. Mieux vaut écouter le vent et regarder la mer.”

La nuit venait doucement à présent. Je me demandais si nous guéririons un jour de toutes nos imperfections, de toutes nos passions… non pas elle et moi seulement, les humains, en général. Nos deux silhouettes de loin devaient se fondre dans l’obscurité bleue, deux brindilles d’olivier corse…

Il y a comme ça des femmes…. elles se mettent au soleil toute la journée, on dirait qu’elle ne font rien, mais c’est faux. Elles cherchent l’oubli.

RELATIVITÉ DU BLUES.

Il était blanc, tirant un peu au vert anis.

Il se tenait là debout, il m’attendait. Au moment où je l’ai vu, je n’ai même plus eu envie de dire “et ben mon vieux, ça va pas fort!”, quand je l’ai senti hésiter comme un gamin abandonné à se jeter dans mes bras, j’ai eu envie de rire, et en même temps, vraiment pas du tout.

Drôle de mélange.

En bref je savais qu’il n’y avait pas mort d’homme–enfin, pas encore.

Mais la vie est tout de même étonnement bien foutue, de faire que deux amis ne peuvent pas aller très mal, en même temps, pensais-je sans me méfier.

Ce jour-là, c’était même miraculeux. Il tombait carrément à pic, son message de détresse: le monde roulait comme jamais, j’étais aux anges, radieux, totalement libre, tout gazait, presque sans raison ce qui est le signe du vrai bonheur. J’avais 10 ans.

A son regard qui n’en était même plus un, je ne lui ai pas demandé si ça allait. Je ne lui ai même pas dit bonjour ni salut, juste “Viens”. De mon mieux, lui ai fait une tape virile sur les épaules, sur son blouson rappé couleur châtaigne et je l’ai emmené dans un petit bar que j’aime bien.

Nous nous installâmes en terrasse, sur ces tables de bistrot rondes toujours bancales avec le dessus jaune pisse– je n’ai jamais compris si elles avaient été conçues comme ça, ou si le blanc mal fixé virait naturellement sous l’effet de la lumière. Elles ont ceci-dit l’avantage de n’avoir jamais l’air ni trop propres ni trop sales, quoi qu’on fasse. Elles sont bourgeoises quoi, rassurantes, moyennes, habituelles. Et petites. On ne se parle pas à quatre kilomètre de distance, ce qui peut favoriser les rapports intimes, les conversations confidentielles et autres interactions humaines désirant pour une raison ou une autre, la proximité. Dans le cas présent, celui de Raphaël: le réconfort.

J’avais envie d’un blanc Viognier, le bar faisait oenothèque, mais pour je ne sais quelle raison vraiment (il était 18h00, heure hésitante entre le goûter et l’apéro) je pris un noisette, Raphaël m’emboîta le pas. “La Même Chose” Mimétisme amical qui parfois veut tout dire.

Il faisait beau; on voyait le ciel bleu sans aucun nuage, très haut, cadré entre les bâtiments de la place, et sur un côté le toit de l’église. Des oiseaux passaient, peut-être des mouettes et le vent n’était ni chaud, ni trop frais. Une idéale petite brise qui faisait croire à la pureté.

Raphaël ne pouvait pas parler, il regardait ce ciel, et moi je regardais Raphaël.

C’est un type avec des yeux clairs, le visage très mince, très intelligent.

Il y a certaines personnes comme ça, chez qui ça se voit tout de suite. Enfin, dans la mesure où par “intelligent” on entend que ça ne carbure pas à deux à l’heure là dedans. Dans le cas de Raphaël ça allait parfois vite, trop vite, mais la plupart du temps, à une belle vitesse de croisière qui le rendait spirituel et sûr de lui. Enfin en apparence, ou plutôt selon l’Intelligence.

Pour le moment, nous attendions nos cafés, et à la glotte nouée de sa tête basculée pour regarder le ciel (ou pour empêcher les larmes de couler) évidemment toute intelligence rationnelle était HS en lui.

Non pas qu’il ne fut plus lui-même.

Au contraire, je le trouvais sous un certain angle encore davantage lui même, fragile, à nu, beau. Mais cette beauté n’allait pas sans danger, c’était le genre de beauté complètement tragique et désespérée, et comme je l’ai dit, il n’avait pas besoin de parler pour que je sache que la vie et toutes les choses auxquelles il attachait de l’importance (une importance même vitale: son travail, sa musique par exemple) tout ceci ne pesait plus qu’une petite plume de mouette tombée du ciel dans sa balance. C’était foutu. Elle était partie, et le monde n’était pas seulement dépeuplé, il avait complètement perdu sens. Plus rien ne tournait rond, en un mot.

Il poussa un grand soupir, je crus qu’il allait revenir à lui, mais non. Il regardait toujours le ciel, comme pour en attendre une réponse, aussi, peut-être– l’église n’étant pas loin.

Pendant ce laps de temps, nos consommations étaient arrivées et sans qu’il paraisse m’entendre je demandais finalement mon verre de Viogner qui arriva subito. Je bus une gorgée, très fraîche, parfaite, c’était un étrange Viogner vignifié en Val de Loire ce qui lui donnait une minéralité agréable, douce, vaguement acide.

Raphaël soupira de nouveau, et posa cette fois une main sur son front signe qu’il n’était pas encore prêt à quoi que ce soit d’autre et n’attendait de moi que ma simple existence, en ce vendredi soir d’août, dans un Paris rendu silencieux par les vacances. J’en profitais pour penser:

C’est fou ce que les gens se rendent malheureux, c’est fou ce qu’ils se gâchent le plaisir de vivre, souvent pour rien du tout.

Alice l’avait trompé, le lui avait dit, elle était partie, ce qui ne voulait pas dire grand chose puisqu’il ne vivaient pas ensemble, elle était un peu partie, de sa vie, mais en même temps elle le titillait, elle lui envoyait parfois des messages, parfois non, et lui l’oubliait, puis repensait à elle, puis lui pardonnait, puis la voyait, puis espérait, et par définition, dans la perverse foulée suivante qu’elle lui infligeait, désespérait.

Bref, Raphaël était loin d’être un ange, mais somme toute, c’était un mec bien qui faisait de son mieux pour être droit, qui était cool, mais qui avait quand même certaines valeurs humaines fortes pour qu’être cool ne soit pas synonyme de faire n’importe quoi et partir en couille, ce que semblait-il, Alice prenait un plaisir destructeur à faire.

Moi là dedans, quoi? Je me sentais bien, je l’ai dit. J’avais décidé d’être ferme avec Marielle. J’avais laissé cette simple phrase “et puis merde, elle va pas me nicker la vie” prendre le mors au dents, avec un petit accès de rage très sain.

Je ne sais pas si j’étais réaliste. Je ne sais pas si nous étions réalistes. Peut-être que je faisais une sorte de déni, et que Raphaël, lui, amplifiait. Mais moi au moins j’étais heureux, je ne voulais plus qu’on me fasse chier, et que je me fasse chier tout seul qui plus est (beaucoup de torts que j’imputais à Marielle étaient sans doute le fruit de mon affabulation et puis d’autres non…) Baste!

Raphaël me regarda enfin.

En effet, ses yeux étaient un peu humides. Sans jeter un regard sur son café noisette, il saisit mon verre et en but un bon tiers. Sa glotte déglutit laborieusement, mais le mécanisme évacuait l’angoisse, c’était palpable.

“Ça va aller!”

Ma voix un peu rauque me parut bizarre, mais au moins je m’étais lancé, sans prendre trop de risques, les mots et leur sens important assez peu. Il me sourit.

“Mais oui, mais oui, ça va aller…”

Cela il le dit avec une sage lenteur, comme de l’eau qu’on fait couler précautionneusement d’un arrosoir (un arrosoir rempli de Viognier).

Étais-je vraiment heureux? Cette question, soudain.

Mais oui, puisque le ciel était bleu.

C’est vrai, c’était des mouettes. Je les voyais très bien à présent, je nous commandais une bouteille de Viogner… puis je renversais à nouveau la tête pour regarder le ciel, moi aussi, et penser à elle.

UNE CHOSE ÉTRANGE

AM

 

L’amour est une chose étrange

Que nous ne comprenons pas

Pas toujours.

L’amour est quelque chose qui change

Et qui ne change pas.

L’amour a l’apparence d’un ange

Parfois

Un ange qu’on ne voit pas

Et qui soudain

Est dans vos bras.

 

L’amour est comme une fleur

Mon ange

Une fleur fragile qu’il ne faut pas

Abîmer

L’amour est comme une fleur

Mon ange

Qui peut en or

Se transformer.

 

L’amour c’est aussi de l’Amitié

Une confiance qu’on donne

Pour durer.

L’amour en fait, c’est pas compliqué

Il faut tout simplifier.

C’est peut-être juste une manière de vivre

De partager

De savoir qu’on est pas seul

C’est à la fois une liberté

Et une sécurité

 

L’amour c’est un grand mot

Et aussi une toute petite fée

Entre les lèvres.

L’amour c’est une manière

De se comprendre

De se ressembler

De s’embrasser

Sans penser, de se désirer.

Et, malgré les déceptions, les désillusions

Du passé,

Sans savoir pourquoi,

L’amour au fond c’est de vouloir

Rester

 

 

 

AM12

 

Image d’en-tête: Vénus, Antoine Bourdelle.

PAYS DES DIEUX

 

 

IMPRESSION DU METRO/ 14/05/19

 

Des arabesques qui dansent

et les regards plus indifférents que dédaigneux

que jettent les gens

sur les rampants et les boiteux

les reboutés les repoussés les amputés les baveux

 

Des arabesques qui dansent

des silences et des violons dans une rage grave

et puissante:

la grande détresse des miséreux

 

L’indignation triste et brûlante

Tragédie ardente

Dans la cruelle chance

des yeux qui se détournent

De la malchance

Comme des magiques transes

Comme des arabesques qui dansent

En dessous, au dessus

Du Pays de Dieux.

 

Paysdesdieux2

paysdesdieux3

LA SURFACE DES CHOSES

La surface des choses

Qu’est-ce qu’il y a dessous?

C’est doux

La surface des choses

Ne dit rien

De nous.

 

Dans les peaux explose

Tout un monde flou

Qu’à peine tu n’oses

Toucher du bout

Des doigts.

 

Toi, tu deviens tout rose

ça prouve quoi?

Que tout n’est qu’une pose

Que tout n’est que prose

Parfois

 

 

Une grande porte close

Avec des clous en bois

Dans le soleil expose

Son calme plat

Qui bat

 

Qui bat pourtant la chamade

Dans le coeur des choses

Au fond par grandes saccades

Qu’on ne voit pas

En toi, en moi

 

La surface des choses

Le monde des apparences

Nous parle en silence

De tout ce qu’on ne dit pas

Mais qui est là.

 

 

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PREMIER TEMPS

Il pleuvait, mais ce n’était pas une mauvaise pluie. C’était une gentille petit pluie de printemps, un peu grise et rose, emportant quelques pétales dans le vent.

Il y a de la beauté partout, se disait Jacques, et il regardait la pluie.

Il y avait eu beaucoup de saisons, beaucoup de printemps.

La beauté revient toujours. C’est dingue comme la beauté est belle, pensait il encore. “la beauté est belle” , ça ne voulait rien dire, c’était une pure tautologie, une répétition dans les termes, comme le printemps. Pourtant il avait envie de se dire ça, tout bas.

Jacques était un homme au milieu de sa vie, de sa vie espérée. Il alternait l’enfance et la maturité, ça durerait peut-être jusqu’à la fin, aimait il rêver.

L’homme a besoin de rêve et de beauté, pas très compliqué. Un homme comme lui, surtout. ça remettait tout en place. “Car vous avez besoin d’Art”… Baudelaire avait dit ça.

Ce n’était pas possible de trouver du sens à la vie autrement. Cet homme entre deux eaux regardait les fleurs roses voler dans le ciel plein de brume tiède, et au fond de lui montait une pièce de Schubert qu’il avait joué jadis, du temps de sa glorieuse jeunesse, qui ne disparaîtrait jamais.

 

.G/ Musique 1

Comme une glace vanille un soir d’été, loin dans le sud de l’Italie, dans un coin perdu et pas  très chic, sur une plage pas connue. Mais belle.

Comme des cheveux d’enfant fins et doux,  dans l’odeur des champs de blé de la même couleur.

Un visage grave sur des touches de piano blanc cassé et noires. Très très penché, presque amoureusement, langoureusement,  génialement.

Génitalement. ça se passe dans la matrice, dans le noir complet des sons, des notes.

Il faut fermer les yeux, ne pas regarder les instruments: voir plus loin, le paysage d’émotions et de sentiments imaginaires mais réels d’un type qui s’appelait Mozart il y a longtemps, quand il écrivit son concerto “Jeunehomme”, N°9.

Soir de printemps aussi, un thé, une tarte à la fraise.

On pense à la douceur.

Un visage un sourire, une femme ou un homme, jeunes pour toujours, amoureux.

On pense à la douleur, tendre, des amours à jamais imparfaits.

Et puis soudain un élan fou, joie, folie, passion.

Un pirouette un salto, une galipette: bonheur insouciant

mais si profond.