NOELS (AUX 50èmes) HURLANTS

A l’eau le champagne, à l’eau foie gras, caviar, saumon, emballages cadeaux.

A l’eau même la Badoit des fêtes. A l’eau, l’eau.

Il y a un endroit dans le monde où la nature manifeste une rage perpétuelle.

Où elle ne tolère que le courage, coule la peur.

Où rien ne peut exister que le combat et les éléments, dans leur surgissement premier.

Et seuls les oiseaux créent le silence et la douceur dans le sillage de leurs ailes. La beauté de leur vol planant, pareil au souffle créateur des origines, sur toute cette joyeuse furie qui crie sa protestation vaine, trop lointaine. A quoi bon ? Et pourtant elle hurle, elle hurle. Mais quoi ? Pendant que le contraste méditatif des oiseaux de mer nous interroge encore plus loin.

Il y a cette étendue infinie très au sud, inhumaine, minérale, froide mais splendide qui nous tire par la manche. Avons-nous tout bien regardé ? Dans les miroirs impeccables où nous essayions les tenues et maquillages plus durables encore que nos pauvres chairs éphémères, avons-nous su contempler l’horreur et les cris douloureux des  vivants dont les vagues se font l’écho ?

Avons-nous su éprouver ce sentiment anachronique et anticommercial : la honte ?  Ou encore (avons-nous compris que nous ne valions ni ne méritions pas plus que celui ou celle qui souffre plus que nous ?) la compassion ?

Coup de hâche sur vraie bûche. dec 2020

Par un détour sur Wikipédia où tout un chacun peut gratuitement aller s’enrichir de connaissances illimitées, on peut se rappeler que le mot lui-même « Noel » dans les langues latines, est connecté à celui de la nativité. A titre d’exemple du type mutation phonétique entre natale, naître et Noel, l’encyclopédie universelle en ligne avance le mot nager qui lui aussi sur le même processus sonore a dérivé de natare.

De nager à naître, Noel est donc lié à la naissance qui n’est jamais trop éloignée de l’eau, comme la vie.

Apprendre à naître au monde, apprendre à nager dans le zones hurlantes, rugissantes ou déferlantes du globe. Apprendre à garder la tête hors de l’eau, à croire que le soleil, lui aussi, dans la nuit des murs d’écume, va renaître.

Cette idée de renaissance aussi ancrée dans les rites ancestraux de toutes les cultures au moment du solstice d’hiver a pris, avec le Christianisme, un tour plus humain. Faudrait-il l’oublier ? Comme le prônerait un Michel Onfray, faudrait-il faire l’élision de cet héritage là au profit pur et simple d’une fête du solstice d’hiver, à grand renfort de dépenses inutiles pour se désangoisser de la nuit ?

On peut être païen, athée, mais aimer les symboles utiles et un certain visage de l’humanité. Que le christianisme ait été incompris par les chrétiens eux même depuis 2000 ans, là est une autre histoire. Que chacun des milliards de baptisés sur terre depuis tout ce temps ait bien su saisir dans son âme et dans son cœur qu’il fêtait au plus court des jours, la présence du sacré dans la fragilité, l’humilité et la pauvreté, autrement dit l’incarnation de la puissance vitale de l’univers (Dieu) dans un enfant né au sens propre et figuré, sur la paille, et de père inconnu … Evidemment on peut en douter.

Mais que cet enfant, ce bâtard mythique fils de l’infini, grâce à quelques témoins ait fait courir pendant autant de temps l’idée que Dieu était fils de la pauvreté matérielle, que le vrai royaume prenait racine dans une bergerie chauffée au souffle des bêtes et éclairée par les étoiles, à une époque où le confort de la civilisation romaine participait de la même idée de progrès que la nôtre : voilà qui était là pour scandaliser et pour pousser un grand cri tout en douceur contre les injustices et l’inversion des valeurs.

Noel devait être la fête de la naissance, ou de la renaissance de Dieu, de la Vie dans la pauvreté et le dépouillement. Dans les récits bibliques, les premiers à reconnaître ce Dieu régénéré ne sont pas les rois du monde, les rois mages de l’épiphanie, mais des types au bas de l’échelle sociale, vêtus de loques, le regard nécessairement toujours rivés sur les étoiles par nécessité de devoir dormir dessous.

Que fête-t-on ? Qu’entend-on ? Qu’hurle-t-on ?

Que, qui vénérons-nous ? Qu’aime-t-on ? Qui aime-t-on ? Qui sauvons-nous ? Qui aide-t-on ?

AUJOURD’HUI ?

Comment dit on je t’aime, autrement que par l’offrande de bien matériels, en attendant le retour du soleil ?

De quel sacrifice est-on capable par amour de l’autre, des autres, du monde ?

Le seul rappel à l’ordre, à l’ordre du cœur et du don de soi, qui restait à notre civilisation est né il y a 2000 ans, symbole, mythe, rêve, incarnation—peu importe au fond, du moment que l’on croyait à ses valeurs humaines.

Doux rêveur, diront les cyniques ou ceux qui réinventent à leur intérêt l’idée du pragmatisme. L’homme est sans doute de nature trop complexe et orgueilleux pour les rêves simples comme pour le véritable amour, la vraie beauté. On n’en finit pas de ne pas le lui pardonner, à Celui qui mettait le pardon et la pauvreté matérielle au-dessus de tout. On n’en finit pas de le crucifier, de l’oublier sous le marketing, au détriment de ce qui fait notre vraie grandeur et la beauté du monde.

Pâles reflets, Signe, dans les yeux des tout petits enfants qui préfèrent jouer avec les ficelles et les rubans—mais  qui comprend ?  

Le Sens du sacrifice sans espoir de bénéfice, à la lune, au soleil pour qu’il revienne, tel était l’instinct aussi des premiers âges de toutes nos sociétés.

Est-ce de notre faute ? Oui, non. Celle de tout le monde et de personne, d’un immense engrenage démentiel et autodestructeur qui glisse en escarpins insouciants, en boutons de manchette sur les ponts des Titanics où tout le monde fera la fête…

Pendant que d’autres, minoritaires, sans doute un peu fous, préféreront le calme d’une bergerie, la bonne odeur toute simple de la paille fraîche. Ceux-là seuls, sûrement, bien que loin de l’océan, l’entendront vagir ce soir.

Georges de la Tour/ Nativité-Louvre

ÎLES ET AILES

Hommage reprise minuscule, Lucien Ginsburg ( 2 avril 1928-2 mars 1991), texte dédié et chanté dans Amours des Feintes par Jane Birkin.

Journée des elles, le 8 mars, lundi dernier, journée d’une île, le Japon, 10 ans après Fukushima, texte de Yukio Mishima, première page de « L’Ange en Décomposition », La mer de la fertilité IV. Océan, océane, monstre tapis, belle endormie, survolée d’ailes mystérieuses, et propices :

«  TROIS oiseaux semblèrent n’en faire plus qu’un tout là haut dans le ciel. Puis, en désordre, ils se séparèrent. Il y avait du prodige dans cette façon de se réunir, puis de se séparer. Cela devait signifier quelque chose, DE SE RAPPROCHER AU POINT DE SENTIR LE VENT DANS L’AILE VOISINE, avant de s’éloigner à nouveau dans l’azur. IL ARRIVE QUE TROIS IDÉES SE REJOIGNENT DANS NOS COEUR ».

«  Des ils et des elles

Où il est question des ils et des elles

Ils i.l.s et elles e. deux l.e est-ce

Parce que je sais

Qu’entre nous deux c’est

Fini il s’fait la belle

Sur qui tombera-t-il sait-il laquelle

J’irais dans une île, si j’avais des ailes

Et à travers ces

Courants traversés

Je fuirais le réel

Un jour sûrement saura-t-il que j’étais celle

Qui l’aura aimé plus qu’une autre plus qu’elle

Maintenant je sais

Je sais ce que c’est

Que l’amour au pluriel

Où il est question des ils et des elles

Ils i.l.s et elles e. deux l.e est-ce

Parce que je sais

Qu’entre nous deux c’est

Fini il s’fait la belle

Peut-être m’en restera-t-il des séquelles

De ces turbulences en parallèle

Moments à passer

Pour oublier ces

Délires passionnels... »

ROSES ET EPINES: AMERICA’S PARADISE

Dieu avait planté un rosier, puisqu’à l’origine Dieu était le jardinier, pour ne pas dire le planteur.

Tout homme qui plante est en droit de se prendre pour le Dieu de la Bible.

Tout homme qui se plante, aussi: Dieu est le premier a avoir fait mea-culpa, après moi le déluge. Tout artiste qui détruit son oeuvre a toutes les absolutions du monde. L’erreur, avant d’être humaine, est surtout divine.

Dieu en son jardin, à l’ouest d’Eden, avait un rosier, ce que l’histoire ne dit pas. Près du rosier était une femme qui s’appelait Lily, The Lily of The West, Son amoureux part la retrouver, mais derrière le rosier, Lily a trouvé un nouvel Adam. La Folk Song, chanson populaire, ou folklorique (« folk », étymologie germanique « Volk », peuple) d’origine irlandaise passe l’Atlantique et se retrouve rejouée à Louisville, Kentucky.

L’amoureux tue l’amant, et se prend quelques épines au passage: les pétales roses tachés de sang, symbole des rêves déçus, des paradis qui tournent à l’enfer, et de manière générale, des passions humaines.

Mais la voix de Joan Baez nous emporte, elle, l’anglo-mexicaine, avec ses cheveux longs à l’indienne, peace&love. Symbole du métissage américain dans tout son génie. Recréant une nouvelle identité, fédératrice, comme le jazz. La musique, creuset primordial, unifie, réconcilie.

Toute unité nationale est fragile, surtout celle fédérale des Etats-Unis où Tocqueville voulu lire le destin politique d’un système démocratique appelé à convertir tout le monde moderne.

Aujourd’hui : unité dans la pluralité, faute de mixité?

Les épines des roses.

« America » symbole de toutes nos contradictions, de la liberté proclamée sur le dos de l’esclavagisme et de l’ethnocide, menant au jazz, au ragtime, aux chants noirs dont les rythmes sont la plus pénétrante, si évidente qu’on ne la redit plus, présence de la culture africaine dans la musique dite « moderne ».

« Help yourself »,

« Help Yourself », à l’ouest d’Eden et au sud de la Champagne.

aide-toi, le Ciel t’aidera. Premier commandement à tout citoyen américain, différente forme de démocratie où pour des raisons historiques, l’égalité n’étant pas vraiment à prouver, n’ayant connu l’aristocratie d’Etat des anciens régimes monarchiques, c’est la liberté qui restera plus qu’en France l’objet de toutes les passions.

Et même si l’ultra-capitalisme prend des airs de ploutocratie inégalitaire sur le plan matériel, le racisme n’y a pas la même résonance que dans un pays comme la France, puisque donc, l’égalité des citoyens ne faisant pas de doute devant la Loi presque divine là-bas, une terre où le « blanc » ne peut se targuer d’une préséance culturelle légitime sur le territoire: les États-Unis, terre où tout le monde est immigré, et ne peut l’oublier, où le blanc porte le poids du péché originel (l’asservissement des noirs pour construire l’Eden) et ne peut l’oublier, et où un président noir a fait pleurer les gens de joie, puis un blond rire de tristesse, ce que nous ne devrons jamais oublier.

Make America Dream again…

L’Amérique de mi-XXIème siècle deviendra-t-elle le cauchemar consumériste de Bradbury et Aldeous Huxley? La musique commerciale détrônera-t-elle les traditions de la country, du jazz, du blues et même du classique (cf Jessye Norman)? Les génies à double tranchant de la Silicon Valley prendront-il le pouvoir (politique, l’autre est acquis planétairement) avec plus de garantie pour les liberté qu’une Chine devenue N°1 mondial?

Tout en la snobant pour avoir les défauts de ses qualités, nous savons bien que nous lui devons tout, beaucoup de critiques européens n’y ont jamais mis les pieds et ne parlent pas sa langue, et n’ont pas lu sa littérature. et parfois même pas écouté sa musique–comment alors la juger?

Joan Baez nous rappelle qu’il faut lui pardonner, et ne pas cesser de croire en elle et ses capacités de rebond, en attendant de pouvoir à nouveau… en rêver.

Jardin d’Eden, quelque part en Champagne.

OR d’AUTOMNE

Une chanson retrouvée griffonnée sur la table après le dernier conseil des ministres. Un jeune président rêve à l’impossibilité que les gens soient tous heureux en même temps, comment faire? Une certaine forme d’Or naturel existe, qui relativise tout… même l’argent.

Solor

L’AUTOMNE…

L’automne est belle, dans sa robe de feuilles…

deux êtres se tiennent par la main.

Ni jeunes

Ni vieux,

soucieux, mais heureux. Pas vraiment riches,

sauf d’être amoureux, dans le soleil d’or

du matin.

D’autres jouent à la guerre, c’est merveilleux.

L’automne leur fait une crise de jalousie

qu’ils ne voient pas.

Le soleil roux, les pauvres heureux n’existent pas

pour eux.

Le soleil d’or, être amoureux, ces trucs gratuits–c’est fini.

Elle,

sort ses dentelles, elle se déshabille.

Au bord de la rivière, ses dentelles naturelles

De fougères, de lumière sur l’eau qui brille… cette vieille grand-mère, toujours fraîche : l’Automne

les enivrent : Ils se dépêchent.

De sauter

De s’éclabousser, de rire,

Comme si rien n’avait jamais existé

D’autre que cette liberté

De n’être rien, mais d’être tout

Les poches vides mais

Une main chaude dedans, le coeur

Plein de diamants.

….

L’Argent… c’est très important.

Mais

Parfois

Ce n’est pas suffisant… l’argent…c’est

très

très important mais

parfois on s’en fout vraiment….

Toutes images clr. issselee : Pantin, île de France, et source de la Roche Jagu, Bretagne.

EN PLEIN VOL

Dino en plein vol,

au dessus des humains et des satellites

Dino qui s’en fout de tout ça

de la mort, de la vie

et même du cosmos et du sens

des scies électriques

Dino symbole d’une dense

et profonde

légéreté

très loin en orbite avec Dieu

stable éternité

rien n’existe donc

tout est possible–

fin de l’été.

ÉTOGES, Écuries Lucie Pascaud, Champagne. 31 sept 2020

Photo d’en-tête, Dino, demi-trait.

ÉVA NESCENCES

 

Il lui avait dit qu’elle était… évanescente.

Était-ce un compliment?

Cela faisait bien longtemps maintenant, si longtemps qu’on pouvait y repenser comme à une scène de film, et encore une scène de très vieux film, de si vieux film que quelle que soit la langue ( italien, anglais ou français), on pouvait être sûr que plus personne ne parlait  comme ça aujourd’hui.

C’était une dizaine de mois auparavant.

On ne peut pas dire, sauf pour les bébés, les centenaires ou les cancéreux condamnés, on ne peut pas dire donc, pour le pire et le meilleur, qu’on puisse tellement changer en une dizaine de mois. Pourtant c’était son cas, du moins son ressenti. L’évanescence comme une renaissance, avait fait son chemin.Et elle repensait à la phrase de cet homme, comme elle pourrait y repenser dans soixante ans, dans des centaines de mois, bien entendu si Dieu le voulait bien.

Selon le Littré du 19ème siècle  » Qui s’amoindrit à mesure que le fruit se développe, et finit par disparaître« 

Du latin vanesco avec préfixe privatif « é », vanesco : disparaître. S’évanouir. Du radical vanus : vain, vide. Qui donne vacuité. « Vaccum » en anglais.

Disparaître dans l’air.

Se vaporiser, devenir vain, non pas prétentieux, mais vide comme une bulle de savon, monter en l’air et faire

POP!  Plus personne.

Et pourtant être évanescent n’est pas être éphémère. L’évanescence est un processus, une croissance, pour ne pas dire une forme de naissance donc, un épanouissement qui sous entend la beauté poétique d’un évanouissement, d’où son application botanique. C’est  la jouissance d’un fruit qui dans son développement même et le bonheur qu’il procure, envoie le signe de la fin prochaine, son retrait de la scène.

Mais pas tristement.

Et c’était bien seulement lui qui était triste en le disant.

Le disant, le lui disant « tu es évanescente » son constat était en effet celui du naturaliste, de l’herboriste. Triste et fataliste, pas si amère : il était dans l’ordre des choses qu’elle ne lui appartienne pas, qu’elle s’en aille. Chouff.

Lui disant cela, elle sentait peut-être que c’était un compliment, oui, car même l’adjectif est joli, on ne peut pas dire d’une chose laide qu’elle est évanescente, et même si elle savait que la beauté est tout à fait subjective, un compliment même s’il est incorrect en tant que vérité, est toujours agréable en tant que perception.

Cela signifiait donc que tout allait passer, elle la première, décoller vers un ailleurs inconnu de lui, c’était inscrit. Et si elle l’avait aimé, s’il l’avait aimé, cela les aurait dévastés.

Ou plutôt il ne le lui aurait jamais dit.

Le dire donc, à cette terrasse en goguette de ce quartier si joyeux, sur cette petite place tranquille, dans le soleil tombant de Juillet, c’était déjà la promesse d’une séparation.

Évanescente, comme une évadée prochaine, et lui dans ce cas un fantôme, une ombre  en devenir. Ce qualificatif les projetait ainsi dans un espace temps tout à fait irréel et sans chagrin.

Le poème d’Apollinaire ne serait jamais  fait pour eux :

« … La Tzigane savait d’ avance

Nos deux vies barrées par les nuits

Nous lui dîmes adieux et puis

De ce puits sortit l’Espérance »

Voilà, entre eux il n’y aurait pas d’Espérance, ni donc de désespérance possible. Juste cette étrange évanescence qu’à cause de la désinence féminine il lui convenait à elle d’incarner.

Les rayons cuivre et roses fluo de ce soir-là contenaient toute la douceur de vivre par delà les ombres.

Par delà l’ombre de cet homme qui à présent

n’était plus, au moment où elle y repensait, qu’un bout de métal quelque part, jailli du ciel pour s’enfoncer dans

la terre — autre phénomène tout aussi évanescent.

 

« 

LE VILAIN PETIT CANARD TROP BLANC.

Elle s’appelait Alba, et elle pleurait sous la douche.

Elle portait un bonnet rose qui laissait paraître sa peau encore plus diaphane. Elle se tenait sous le jet d’eau la tête un peu baissée, comme quelqu’un de puni qu’on flagelle, prostrée, sans oser bouger.

On lui donnait 6 ou 7 ans, elle était petite et menue mais très bien proportionnée. De corps. Seule son visage trahissait quelque chose d’étrange, de fascinant.

Des petites tresses teintes en blond pour ne pas être trop blanches dépassaient de ce bonnet rose.

Pour ne pas être trop blanches.

Totalement, mais totalement inconsolable, à fendre le coeur. Sa mère et peut-être sa tante alternaient les reproches tout en se savonnant, gardant leur bonnet, la mousse dégoûlinant dans le creux profond de leurs mamelles. Elles la menaçaient d’on ne savait trop quoi si elle recommençait, et surtout si elle n’arrivait pas à s’arrêter de pleurer.

Mais elle pleurait.

Une autre petite fille, sans doute donc sa soeur ou sa cousine, était à côté, et l’une des femmes s’en occupait, avec une contrastante douceur.

La petite fille trop blanche continuait de pleurer, l’autre enfant tendait ses yeux qui éclataient d’une noire brillance à côté de l’autre,  semblant d’autant plus fantômatique.

Ses yeux à elle, on aurait su trop dire, étaient une sorte de bleu gris opaque.

 

Elle s’appelait Alba, facile. On en a fait des émissions sur les Albinos, mais ce n’était vraiment pas ça du tout le sujet, mais alors pas du tout, au fond.

 

C’était impossible de la voir comme ça, mais c’était impossible de faire quoi que ce soit parce qu’il y avait une mère qui était là et qui aurait dû savoir et faire ce qu’elle ne faisait pas.

On avait envie, mais tellement envie, de la prendre dans nos bras, toutes les femmes, tous les humains ici présents, les humains…

 

Inconsolable, pas de la bêtise, la petite bêtise qu’elle n’avait peut-être même pas faite… mais de quelque chose de bien au delà, parce qu’à la piscine, tout le monde vous voit, on ne peut presque rien cacher, et si l’on se fait remarquer, pointer du doigt, alors là, votre différence, votre “anormalité éclate, et tout les efforts quotidien pour glisser dessus avec le sourire s’écroulent, comme ça

Sous la douche,

En un tas de larmes qui tombent et se mêlent

Aux gouttes d’eau et de chlore retenues dans ce bonnet à la con.

 

On aurait vraiment voulu la caresser, la consoler.

Lui dire que c’est toutes des connes, qu’être femme et en plus différente est un rude mais beau métier, et qu’on ne naît pas ce qu’on va devenir etc. etc.

 

Lui dire surtout qu’il n’y a qu’une grande vérité :

 

La liberté est absolue.

Absolue et possible. Que c’est ça le plaisir, le bonheur infini d’éclater d’un grand rire noir mais tout blanc à la face du monde entier, et de dire non, surtout de dire non, même et surtout à sa propre mère.

De foutre le camps, un jour, d’exploser, de rire, d’intelligence, de tout ce que ce petit corps humilié serait, sera un jour capable, si on lui en donne la chance si

On le prend dans ses bras si

On croit vraiment en lui, quelqu’un, quelque part, dans une école, un jour, sur le chemin de la vie, mais pas trop loin, pas trop tard.

 

Le reste c’est des fous, et les fous c’est des cons.

Les humains….  les uns qui veulent être blancs et pour le coup soudain, certains qui voudraient, qui voudraient tellement être noirs. Absurde.

 

La petite fille finit par ne plus pleurer, à sortir des douches, des piscines. Mais on sent qu’elle garde quelque part… cet air triste des vilains petits canards qui ne savent pas qu’un jour, ils seront des cygnes.

 

 

 

Image d’en-tête : Paloma, Picasso.

L’HOMME AU BALCON

   Sur une table en plein soleil, une petite tasse venait d’être posée, avec dedans un café serré. Son parfum s’échappait en douces volutes transparentes, droit vers le ciel pour frustrer le nez de Dieu.

Attablé à cette table, il n’y avait personne.

Au-dessus de la table, et du café, et des volutes, écrit en cursives sous formes de néons éteints, le nom du bar:

“TOUT VA MIEUX”

Ça donnait irrésistiblement envie de s’y arrêter, de s’y accouder, s’y abreuver, à quoi que ce soit, à ce bar, chez ce “TOUT VA MIEUX”, gentiment caché dans l’éclat de l’aurore, sous le métro aérien.

Au-dessus de la table, au-dessus du café, des volutes et des lettres cursives invitant à l’optimisme, au-dessus du monde et du métro aérien, donc au-dessus de tout, suspendu dans les airs proprement, au dernier étage d’un immeuble haussmannien, à fleur de toiture un homme tout nu prenait le soleil. Enfin presque, en maillot de bain. Pose alanguie, finissant de siroter la tasse de café jumelle de celle déposée pour Dieu une vingtaine de mètres plus bas. Réfléchissant en faisant semblant de lire un livre ouvert sur sa cuisse droite, insoucieux et impudique, derrière la ferronnerie 19ème siècle largement ajourée.

 

Cet homme c’est moi.

 

Depuis mon balcon on voit le métro aérien, les toits de Paris, la gare de l’Est, ses  anges de pierre perdus, comme dans le film de Wim Wenders, guettant Aliénor, le regard fixé comme le mien vers les lointains, vers Notre-Dame, le Panthéon, la tour Eiffel, qui sait? Toute forme de sacré capable d’entendre une prière. D’accomplir un miracle afin qu’on puisse le refuser (fine bouche recrachant la cerise sur le gâteau–empoisonnée).

Je suis en vacances. Enfin, ce n’est peut-être pas très viril ni courageux : je me suis mis en vacances.

J’ai dit

“J’AI BESOIN DE VACANCES”.

J’aurais pu dire:

“Je crois que je fais un burnout (« ˈbɜːrnaʊt« ), une carbonisation interne de mon système intellectuel via le sentimental”, j’aurais pu dire ça.

Que neni.

Je n’ai même pas été voir le médecin.

J’ai peut-être l’orgueil mal placé, mais ça me permet de rester digne, notion un peu complexe et has been, mais parfois utile.

 

“Ecoute, Marcel, j’ai besoin de vacances.

– Ah? Combien de jours.

– Je ne sais pas.

-Ah bon?

-… quelques jours, pas plus… ou ad vitam aeternam…

-“Ad vitam…”

-Je veux dire pour perpette la galette, la vie éternelle quoi, enfin pour rester en vie, retrouver un peu d’énergie, je te passe les détails, tu comprends?”

Marcel n’est pas du tout un mauvais patron, contrairement à ce que beaucoup vipèrent sur la capitale, comme on s’en prend soudain à Dieu le père (qui nous a tous crées, notons et de qui nous dépendons)

Sa catégorie, à Marcel,  est tout fait particulière. En termes marketing on pourrait parler de niche très restreinte, pour ne pas dire élitiste, voire aristocratique.

“Tyran gentil”. Très romain dans un sens, entre Auguste et Néron, et soudain, Marc-Aurèle, la mansuétude humaniste incarnée juste après la tempête. Je me demande bien pourquoi d’ailleurs l’expression latine ne lui a pas fait tilt, je pense qu’il me testait plutôt. Enfin:

En cas extrême il sait être humain, et en cas nécessaire, frôler l’inhumain, mais un sourire et une pirouette viennent tout rétablir. En amour c’est le genre de mec qui pourrit la vie des femmes car elles lui pardonnent toujours. Au boulot c’est le genre de mec à mec qui te répond:

 

“Encore une nana? Aller vas-y , cuve ton vin, et ramène-toi quand tu veux… mais pas après le 30.”

 

Nous étions le 20. Et 10 jours (il y a déjà 2 jours) faisaient soudain comme une grande trouée bleu fluorescent dans “mon ciel bas et lourd pesant comme un couvercle”, comme aurait dit Baudelaire, mais je ne veux surtout pas tomber dans l’emphase mélo. (Chose malaisée dans mon cas, on a toujours tendance à se tâter le pouls).

 

Pendant ce temps les anges sur le fronton de la gare de l’Est scrutaient toujours à l’horizon le moindre signe avant coureur d’Aliénor. Donc il faut maintenant que je vous parle d’elle.

Ou pas.

Aliénor n’est pas un personnage d’ici. Tout juste si j’aperçois sa gracile silhouette chevauchant dans les nues par-delà la gare de l’Est, je regarde vers le sud…  chevauchant tout, et tous sans aucun doute–sauf moi.

Depuis quelques jours et cette vacance à moi-même, mes idées et mon coeur à son propos changent selon un nuage, l’acidité ou le fruité d’un espresso.

Même si tout cela est vain,  voire puéril j’en conviens, surtout après une immersion d’une heure sur les pages du Monde Diplomatique, le pauvre homonculus que je suis devrais avoir honte de se dire:

 » Parfois j’ai le sentiment d’avoir été berné.

Parfois j’ai le sentiment d’avoir bien voulu prendre tant de plaisir à être berné

Parfois je suis dans la pleine conscience de cet état d’avoir été berné, ce qui supprime tout sentiment, retour à la case départ, éveil d’un songe : je n’aime plus Aliénor.

Parfois je pense tout de même à elle, je sais qu’elle est avec un autre homme, ça ne me tue pas du tout, mais je suis jaloux, sale ego, et voilà que je crois que je l’aime encore… »

Mais peut-être n’est-ce pas si faux. Où est le réel?

Sûrement pas en compagnie d’Aliénor, Monsieur le Réel, et je me fais le serment de ne jamais plus sortir avec une femme au prénom de conte moyenâgeux.

 

… … .. Un ange passe.

 

Une chanson de la rue s’envole jusque mes limbes, et je reconnais un vieil air arabe entendu pendant mon enfance. J’aime cet air, un truc égyptien, traditionnel, atemporel, une voix de femme triste qui semble se planter dans mes tripes, tout purifier, et tout ça se mélange avec le soleil de cette fin de matinée et alors trois certitudes existentielles s’imposent:

1/ J’aime cet musique

2/ Le soleil

3/ Un peu encore Aliénor, mais pas tant. L’amour est un point beaucoup plus secondaire qu’on ne se l’imagine, l’amour est en grande partie imaginaire… et Aliénor peut bien continuer à chevaucher les nuages blancs et noirs, la musique est belle et j’ai envie de grands départs, d’Afrique.

De Liberté.

Tout à coup, tout va vraiment mieux — voire  même carrément bien.

 

 

 

 

 

RELATIVITÉ DU BLUES.

Il était blanc, tirant un peu au vert anis.

Il se tenait là debout, il m’attendait. Au moment où je l’ai vu, je n’ai même plus eu envie de dire « et ben mon vieux, ça va pas fort! », quand je l’ai senti hésiter comme un gamin abandonné à se jeter dans mes bras, j’ai eu envie de rire, et en même temps, vraiment pas du tout.

Drôle de mélange.

En bref je savais qu’il n’y avait pas mort d’homme–enfin, pas encore.

Mais la vie est tout de même étonnement bien foutue, de faire que deux amis ne peuvent pas aller très mal, en même temps, pensais-je sans me méfier.

Ce jour-là, c’était même miraculeux. Il tombait carrément à pic, son message de détresse: le monde roulait comme jamais, j’étais aux anges, radieux, totalement libre, tout gazait, presque sans raison ce qui est le signe du vrai bonheur. J’avais 10 ans.

A son regard qui n’en était même plus un, je ne lui ai pas demandé si ça allait. Je ne lui ai même pas dit bonjour ni salut, juste « Viens ». De mon mieux, lui ai fait une tape virile sur les épaules, sur son blouson rappé couleur châtaigne et je l’ai emmené dans un petit bar que j’aime bien.

Nous nous installâmes en terrasse, sur ces tables de bistrot rondes toujours bancales avec le dessus jaune pisse– je n’ai jamais compris si elles avaient été conçues comme ça, ou si le blanc mal fixé virait naturellement sous l’effet de la lumière. Elles ont ceci-dit l’avantage de n’avoir jamais l’air ni trop propres ni trop sales, quoi qu’on fasse. Elles sont bourgeoises quoi, rassurantes, moyennes, habituelles. Et petites. On ne se parle pas à quatre kilomètre de distance, ce qui peut favoriser les rapports intimes, les conversations confidentielles et autres interactions humaines désirant pour une raison ou une autre, la proximité. Dans le cas présent, celui de Raphaël: le réconfort.

J’avais envie d’un blanc Viognier, le bar faisait oenothèque, mais pour je ne sais quelle raison vraiment (il était 18h00, heure hésitante entre le goûter et l’apéro) je pris un noisette, Raphaël m’emboîta le pas. « La Même Chose » Mimétisme amical qui parfois veut tout dire.

Il faisait beau; on voyait le ciel bleu sans aucun nuage, très haut, cadré entre les bâtiments de la place, et sur un côté le toit de l’église. Des oiseaux passaient, peut-être des mouettes et le vent n’était ni chaud, ni trop frais. Une idéale petite brise qui faisait croire à la pureté.

Raphaël ne pouvait pas parler, il regardait ce ciel, et moi je regardais Raphaël.

C’est un type avec des yeux clairs, le visage très mince, très intelligent.

Il y a certaines personnes comme ça, chez qui ça se voit tout de suite. Enfin, dans la mesure où par « intelligent » on entend que ça ne carbure pas à deux à l’heure là dedans. Dans le cas de Raphaël ça allait parfois vite, trop vite, mais la plupart du temps, à une belle vitesse de croisière qui le rendait spirituel et sûr de lui. Enfin en apparence, ou plutôt selon l’Intelligence.

Pour le moment, nous attendions nos cafés, et à la glotte nouée de sa tête basculée pour regarder le ciel (ou pour empêcher les larmes de couler) évidemment toute intelligence rationnelle était HS en lui.

Non pas qu’il ne fut plus lui-même.

Au contraire, je le trouvais sous un certain angle encore davantage lui même, fragile, à nu, beau. Mais cette beauté n’allait pas sans danger, c’était le genre de beauté complètement tragique et désespérée, et comme je l’ai dit, il n’avait pas besoin de parler pour que je sache que la vie et toutes les choses auxquelles il attachait de l’importance (une importance même vitale: son travail, sa musique par exemple) tout ceci ne pesait plus qu’une petite plume de mouette tombée du ciel dans sa balance. C’était foutu. Elle était partie, et le monde n’était pas seulement dépeuplé, il avait complètement perdu sens. Plus rien ne tournait rond, en un mot.

Il poussa un grand soupir, je crus qu’il allait revenir à lui, mais non. Il regardait toujours le ciel, comme pour en attendre une réponse, aussi, peut-être– l’église n’étant pas loin.

Pendant ce laps de temps, nos consommations étaient arrivées et sans qu’il paraisse m’entendre je demandais finalement mon verre de Viogner qui arriva subito. Je bus une gorgée, très fraîche, parfaite, c’était un étrange Viogner vignifié en Val de Loire ce qui lui donnait une minéralité agréable, douce, vaguement acide.

Raphaël soupira de nouveau, et posa cette fois une main sur son front signe qu’il n’était pas encore prêt à quoi que ce soit d’autre et n’attendait de moi que ma simple existence, en ce vendredi soir d’août, dans un Paris rendu silencieux par les vacances. J’en profitais pour penser:

C’est fou ce que les gens se rendent malheureux, c’est fou ce qu’ils se gâchent le plaisir de vivre, souvent pour rien du tout.

Alice l’avait trompé, le lui avait dit, elle était partie, ce qui ne voulait pas dire grand chose puisqu’il ne vivaient pas ensemble, elle était un peu partie, de sa vie, mais en même temps elle le titillait, elle lui envoyait parfois des messages, parfois non, et lui l’oubliait, puis repensait à elle, puis lui pardonnait, puis la voyait, puis espérait, et par définition, dans la perverse foulée suivante qu’elle lui infligeait, désespérait.

Bref, Raphaël était loin d’être un ange, mais somme toute, c’était un mec bien qui faisait de son mieux pour être droit, qui était cool, mais qui avait quand même certaines valeurs humaines fortes pour qu’être cool ne soit pas synonyme de faire n’importe quoi et partir en couille, ce que semblait-il, Alice prenait un plaisir destructeur à faire.

Moi là dedans, quoi? Je me sentais bien, je l’ai dit. J’avais décidé d’être ferme avec Marielle. J’avais laissé cette simple phrase « et puis merde, elle va pas me nicker la vie » prendre le mors au dents, avec un petit accès de rage très sain.

Je ne sais pas si j’étais réaliste. Je ne sais pas si nous étions réalistes. Peut-être que je faisais une sorte de déni, et que Raphaël, lui, amplifiait. Mais moi au moins j’étais heureux, je ne voulais plus qu’on me fasse chier, et que je me fasse chier tout seul qui plus est (beaucoup de torts que j’imputais à Marielle étaient sans doute le fruit de mon affabulation et puis d’autres non…) Baste!

Raphaël me regarda enfin.

En effet, ses yeux étaient un peu humides. Sans jeter un regard sur son café noisette, il saisit mon verre et en but un bon tiers. Sa glotte déglutit laborieusement, mais le mécanisme évacuait l’angoisse, c’était palpable.

« Ça va aller! »

Ma voix un peu rauque me parut bizarre, mais au moins je m’étais lancé, sans prendre trop de risques, les mots et leur sens important assez peu. Il me sourit.

« Mais oui, mais oui, ça va aller… »

Cela il le dit avec une sage lenteur, comme de l’eau qu’on fait couler précautionneusement d’un arrosoir (un arrosoir rempli de Viognier).

Étais-je vraiment heureux? Cette question, soudain.

Mais oui, puisque le ciel était bleu.

C’est vrai, c’était des mouettes. Je les voyais très bien à présent, je nous commandais une bouteille de Viogner… puis je renversais à nouveau la tête pour regarder le ciel, moi aussi, et penser à elle.

PAYS DES DIEUX

 

 

IMPRESSION DU METRO/ 14/05/19

 

Des arabesques qui dansent

et les regards plus indifférents que dédaigneux

que jettent les gens

sur les rampants et les boiteux

les reboutés les repoussés les amputés les baveux

 

Des arabesques qui dansent

des silences et des violons dans une rage grave

et puissante:

la grande détresse des miséreux

 

L’indignation triste et brûlante

Tragédie ardente

Dans la cruelle chance

des yeux qui se détournent

De la malchance

Comme des magiques transes

Comme des arabesques qui dansent

En dessous, au dessus

Du Pays de Dieux.

 

Paysdesdieux2

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