LE VILAIN PETIT CANARD TROP BLANC.

Elle s’appelait Alba, et elle pleurait sous la douche.

Elle portait un bonnet rose qui laissait paraître sa peau encore plus diaphane. Elle se tenait sous le jet d’eau la tête un peu baissée, comme quelqu’un de puni qu’on flagelle, prostrée, sans oser bouger.

On lui donnait 6 ou 7 ans, elle était petite et menue mais très bien proportionnée. De corps. Seule son visage trahissait quelque chose d’étrange, de fascinant.

Des petites tresses teintes en blond pour ne pas être trop blanches dépassaient de ce bonnet rose.

Pour ne pas être trop blanches.

Totalement, mais totalement inconsolable, à fendre le coeur. Sa mère et peut-être sa tante alternaient les reproches tout en se savonnant, gardant leur bonnet, la mousse dégoûlinant dans le creux profond de leurs mamelles. Elles la menaçaient d’on ne savait trop quoi si elle recommençait, et surtout si elle n’arrivait pas à s’arrêter de pleurer.

Mais elle pleurait.

Une autre petite fille, sans doute donc sa soeur ou sa cousine, était à côté, et l’une des femmes s’en occupait, avec une contrastante douceur.

La petite fille trop blanche continuait de pleurer, l’autre enfant tendait ses yeux qui éclataient d’une noire brillance à côté de l’autre,  semblant d’autant plus fantômatique.

Ses yeux à elle, on aurait su trop dire, étaient une sorte de bleu gris opaque.

 

Elle s’appelait Alba, facile. On en a fait des émissions sur les Albinos, mais ce n’était vraiment pas ça du tout le sujet, mais alors pas du tout, au fond.

 

C’était impossible de la voir comme ça, mais c’était impossible de faire quoi que ce soit parce qu’il y avait une mère qui était là et qui aurait dû savoir et faire ce qu’elle ne faisait pas.

On avait envie, mais tellement envie, de la prendre dans nos bras, toutes les femmes, tous les humains ici présents, les humains…

 

Inconsolable, pas de la bêtise, la petite bêtise qu’elle n’avait peut-être même pas faite… mais de quelque chose de bien au delà, parce qu’à la piscine, tout le monde vous voit, on ne peut presque rien cacher, et si l’on se fait remarquer, pointer du doigt, alors là, votre différence, votre “anormalité éclate, et tout les efforts quotidien pour glisser dessus avec le sourire s’écroulent, comme ça

Sous la douche,

En un tas de larmes qui tombent et se mêlent

Aux gouttes d’eau et de chlore retenues dans ce bonnet à la con.

 

On aurait vraiment voulu la caresser, la consoler.

Lui dire que c’est toutes des connes, qu’être femme et en plus différente est un rude mais beau métier, et qu’on ne naît pas ce qu’on va devenir etc. etc.

 

Lui dire surtout qu’il n’y a qu’une grande vérité :

 

La liberté est absolue.

Absolue et possible. Que c’est ça le plaisir, le bonheur infini d’éclater d’un grand rire noir mais tout blanc à la face du monde entier, et de dire non, surtout de dire non, même et surtout à sa propre mère.

De foutre le camps, un jour, d’exploser, de rire, d’intelligence, de tout ce que ce petit corps humilié serait, sera un jour capable, si on lui en donne la chance si

On le prend dans ses bras si

On croit vraiment en lui, quelqu’un, quelque part, dans une école, un jour, sur le chemin de la vie, mais pas trop loin, pas trop tard.

 

Le reste c’est des fous, et les fous c’est des cons.

Les humains….  les uns qui veulent être blancs et pour le coup soudain, certains qui voudraient, qui voudraient tellement être noirs. Absurde.

 

La petite fille finit par ne plus pleurer, à sortir des douches, des piscines. Mais on sent qu’elle garde quelque part… cet air triste des vilains petits canards qui ne savent pas qu’un jour, ils seront des cygnes.

 

 

 

Image d’en-tête : Paloma, Picasso.

L’HOMME AU BALCON

   Sur une table en plein soleil, une petite tasse venait d’être posée, avec dedans un café serré. Son parfum s’échappait en douces volutes transparentes, droit vers le ciel pour frustrer le nez de Dieu.

Attablé à cette table, il n’y avait personne.

Au-dessus de la table, et du café, et des volutes, écrit en cursives sous formes de néons éteints, le nom du bar:

“TOUT VA MIEUX”

Ça donnait irrésistiblement envie de s’y arrêter, de s’y accouder, s’y abreuver, à quoi que ce soit, à ce bar, chez ce “TOUT VA MIEUX”, gentiment caché dans l’éclat de l’aurore, sous le métro aérien.

Au-dessus de la table, au-dessus du café, des volutes et des lettres cursives invitant à l’optimisme, au-dessus du monde et du métro aérien, donc au-dessus de tout, suspendu dans les airs proprement, au dernier étage d’un immeuble haussmannien, à fleur de toiture un homme tout nu prenait le soleil. Enfin presque, en maillot de bain. Pose alanguie, finissant de siroter la tasse de café jumelle de celle déposée pour Dieu une vingtaine de mètres plus bas. Réfléchissant en faisant semblant de lire un livre ouvert sur sa cuisse droite, insoucieux et impudique, derrière la ferronnerie 19ème siècle largement ajourée.

 

Cet homme c’est moi.

 

Depuis mon balcon on voit le métro aérien, les toits de Paris, la gare de l’Est, ses  anges de pierre perdus, comme dans le film de Wim Wenders, guettant Aliénor, le regard fixé comme le mien vers les lointains, vers Notre-Dame, le Panthéon, la tour Eiffel, qui sait? Toute forme de sacré capable d’entendre une prière. D’accomplir un miracle afin qu’on puisse le refuser (fine bouche recrachant la cerise sur le gâteau–empoisonnée).

Je suis en vacances. Enfin, ce n’est peut-être pas très viril ni courageux : je me suis mis en vacances.

J’ai dit

“J’AI BESOIN DE VACANCES”.

J’aurais pu dire:

“Je crois que je fais un burnout (“ˈbɜːrnaʊt“), une carbonisation interne de mon système intellectuel via le sentimental”, j’aurais pu dire ça.

Que neni.

Je n’ai même pas été voir le médecin.

J’ai peut-être l’orgueil mal placé, mais ça me permet de rester digne, notion un peu complexe et has been, mais parfois utile.

 

“Ecoute, Marcel, j’ai besoin de vacances.

– Ah? Combien de jours.

– Je ne sais pas.

-Ah bon?

-… quelques jours, pas plus… ou ad vitam aeternam…

-“Ad vitam…”

-Je veux dire pour perpette la galette, la vie éternelle quoi, enfin pour rester en vie, retrouver un peu d’énergie, je te passe les détails, tu comprends?”

Marcel n’est pas du tout un mauvais patron, contrairement à ce que beaucoup vipèrent sur la capitale, comme on s’en prend soudain à Dieu le père (qui nous a tous crées, notons et de qui nous dépendons)

Sa catégorie, à Marcel,  est tout fait particulière. En termes marketing on pourrait parler de niche très restreinte, pour ne pas dire élitiste, voire aristocratique.

“Tyran gentil”. Très romain dans un sens, entre Auguste et Néron, et soudain, Marc-Aurèle, la mansuétude humaniste incarnée juste après la tempête. Je me demande bien pourquoi d’ailleurs l’expression latine ne lui a pas fait tilt, je pense qu’il me testait plutôt. Enfin:

En cas extrême il sait être humain, et en cas nécessaire, frôler l’inhumain, mais un sourire et une pirouette viennent tout rétablir. En amour c’est le genre de mec qui pourrit la vie des femmes car elles lui pardonnent toujours. Au boulot c’est le genre de mec à mec qui te répond:

 

“Encore une nana? Aller vas-y , cuve ton vin, et ramène-toi quand tu veux… mais pas après le 30.”

 

Nous étions le 20. Et 10 jours (il y a déjà 2 jours) faisaient soudain comme une grande trouée bleu fluorescent dans “mon ciel bas et lourd pesant comme un couvercle”, comme aurait dit Baudelaire, mais je ne veux surtout pas tomber dans l’emphase mélo. (Chose malaisée dans mon cas, on a toujours tendance à se tâter le pouls).

 

Pendant ce temps les anges sur le fronton de la gare de l’Est scrutaient toujours à l’horizon le moindre signe avant coureur d’Aliénor. Donc il faut maintenant que je vous parle d’elle.

Ou pas.

Aliénor n’est pas un personnage d’ici. Tout juste si j’aperçois sa gracile silhouette chevauchant dans les nues par-delà la gare de l’Est, je regarde vers le sud…  chevauchant tout, et tous sans aucun doute–sauf moi.

Depuis quelques jours et cette vacance à moi-même, mes idées et mon coeur à son propos changent selon un nuage, l’acidité ou le fruité d’un espresso.

Même si tout cela est vain,  voire puéril j’en conviens, surtout après une immersion d’une heure sur les pages du Monde Diplomatique, le pauvre homonculus que je suis devrais avoir honte de se dire:

” Parfois j’ai le sentiment d’avoir été berné.

Parfois j’ai le sentiment d’avoir bien voulu prendre tant de plaisir à être berné

Parfois je suis dans la pleine conscience de cet état d’avoir été berné, ce qui supprime tout sentiment, retour à la case départ, éveil d’un songe : je n’aime plus Aliénor.

Parfois je pense tout de même à elle, je sais qu’elle est avec un autre homme, ça ne me tue pas du tout, mais je suis jaloux, sale ego, et voilà que je crois que je l’aime encore…”

Mais peut-être n’est-ce pas si faux. Où est le réel?

Sûrement pas en compagnie d’Aliénor, Monsieur le Réel, et je me fais le serment de ne jamais plus sortir avec une femme au prénom de conte moyenâgeux.

 

… … .. Un ange passe.

 

Une chanson de la rue s’envole jusque mes limbes, et je reconnais un vieil air arabe entendu pendant mon enfance. J’aime cet air, un truc égyptien, traditionnel, atemporel, une voix de femme triste qui semble se planter dans mes tripes, tout purifier, et tout ça se mélange avec le soleil de cette fin de matinée et alors trois certitudes existentielles s’imposent:

1/ J’aime cet musique

2/ Le soleil

3/ Un peu encore Aliénor, mais pas tant. L’amour est un point beaucoup plus secondaire qu’on ne se l’imagine, l’amour est en grande partie imaginaire… et Aliénor peut bien continuer à chevaucher les nuages blancs et noirs, la musique est belle et j’ai envie de grands départs, d’Afrique.

De Liberté.

Tout à coup, tout va vraiment mieux — voire  même carrément bien.

 

 

 

 

 

RELATIVITÉ DU BLUES.

Il était blanc, tirant un peu au vert anis.

Il se tenait là debout, il m’attendait. Au moment où je l’ai vu, je n’ai même plus eu envie de dire “et ben mon vieux, ça va pas fort!”, quand je l’ai senti hésiter comme un gamin abandonné à se jeter dans mes bras, j’ai eu envie de rire, et en même temps, vraiment pas du tout.

Drôle de mélange.

En bref je savais qu’il n’y avait pas mort d’homme–enfin, pas encore.

Mais la vie est tout de même étonnement bien foutue, de faire que deux amis ne peuvent pas aller très mal, en même temps, pensais-je sans me méfier.

Ce jour-là, c’était même miraculeux. Il tombait carrément à pic, son message de détresse: le monde roulait comme jamais, j’étais aux anges, radieux, totalement libre, tout gazait, presque sans raison ce qui est le signe du vrai bonheur. J’avais 10 ans.

A son regard qui n’en était même plus un, je ne lui ai pas demandé si ça allait. Je ne lui ai même pas dit bonjour ni salut, juste “Viens”. De mon mieux, lui ai fait une tape virile sur les épaules, sur son blouson rappé couleur châtaigne et je l’ai emmené dans un petit bar que j’aime bien.

Nous nous installâmes en terrasse, sur ces tables de bistrot rondes toujours bancales avec le dessus jaune pisse– je n’ai jamais compris si elles avaient été conçues comme ça, ou si le blanc mal fixé virait naturellement sous l’effet de la lumière. Elles ont ceci-dit l’avantage de n’avoir jamais l’air ni trop propres ni trop sales, quoi qu’on fasse. Elles sont bourgeoises quoi, rassurantes, moyennes, habituelles. Et petites. On ne se parle pas à quatre kilomètre de distance, ce qui peut favoriser les rapports intimes, les conversations confidentielles et autres interactions humaines désirant pour une raison ou une autre, la proximité. Dans le cas présent, celui de Raphaël: le réconfort.

J’avais envie d’un blanc Viognier, le bar faisait oenothèque, mais pour je ne sais quelle raison vraiment (il était 18h00, heure hésitante entre le goûter et l’apéro) je pris un noisette, Raphaël m’emboîta le pas. “La Même Chose” Mimétisme amical qui parfois veut tout dire.

Il faisait beau; on voyait le ciel bleu sans aucun nuage, très haut, cadré entre les bâtiments de la place, et sur un côté le toit de l’église. Des oiseaux passaient, peut-être des mouettes et le vent n’était ni chaud, ni trop frais. Une idéale petite brise qui faisait croire à la pureté.

Raphaël ne pouvait pas parler, il regardait ce ciel, et moi je regardais Raphaël.

C’est un type avec des yeux clairs, le visage très mince, très intelligent.

Il y a certaines personnes comme ça, chez qui ça se voit tout de suite. Enfin, dans la mesure où par “intelligent” on entend que ça ne carbure pas à deux à l’heure là dedans. Dans le cas de Raphaël ça allait parfois vite, trop vite, mais la plupart du temps, à une belle vitesse de croisière qui le rendait spirituel et sûr de lui. Enfin en apparence, ou plutôt selon l’Intelligence.

Pour le moment, nous attendions nos cafés, et à la glotte nouée de sa tête basculée pour regarder le ciel (ou pour empêcher les larmes de couler) évidemment toute intelligence rationnelle était HS en lui.

Non pas qu’il ne fut plus lui-même.

Au contraire, je le trouvais sous un certain angle encore davantage lui même, fragile, à nu, beau. Mais cette beauté n’allait pas sans danger, c’était le genre de beauté complètement tragique et désespérée, et comme je l’ai dit, il n’avait pas besoin de parler pour que je sache que la vie et toutes les choses auxquelles il attachait de l’importance (une importance même vitale: son travail, sa musique par exemple) tout ceci ne pesait plus qu’une petite plume de mouette tombée du ciel dans sa balance. C’était foutu. Elle était partie, et le monde n’était pas seulement dépeuplé, il avait complètement perdu sens. Plus rien ne tournait rond, en un mot.

Il poussa un grand soupir, je crus qu’il allait revenir à lui, mais non. Il regardait toujours le ciel, comme pour en attendre une réponse, aussi, peut-être– l’église n’étant pas loin.

Pendant ce laps de temps, nos consommations étaient arrivées et sans qu’il paraisse m’entendre je demandais finalement mon verre de Viogner qui arriva subito. Je bus une gorgée, très fraîche, parfaite, c’était un étrange Viogner vignifié en Val de Loire ce qui lui donnait une minéralité agréable, douce, vaguement acide.

Raphaël soupira de nouveau, et posa cette fois une main sur son front signe qu’il n’était pas encore prêt à quoi que ce soit d’autre et n’attendait de moi que ma simple existence, en ce vendredi soir d’août, dans un Paris rendu silencieux par les vacances. J’en profitais pour penser:

C’est fou ce que les gens se rendent malheureux, c’est fou ce qu’ils se gâchent le plaisir de vivre, souvent pour rien du tout.

Alice l’avait trompé, le lui avait dit, elle était partie, ce qui ne voulait pas dire grand chose puisqu’il ne vivaient pas ensemble, elle était un peu partie, de sa vie, mais en même temps elle le titillait, elle lui envoyait parfois des messages, parfois non, et lui l’oubliait, puis repensait à elle, puis lui pardonnait, puis la voyait, puis espérait, et par définition, dans la perverse foulée suivante qu’elle lui infligeait, désespérait.

Bref, Raphaël était loin d’être un ange, mais somme toute, c’était un mec bien qui faisait de son mieux pour être droit, qui était cool, mais qui avait quand même certaines valeurs humaines fortes pour qu’être cool ne soit pas synonyme de faire n’importe quoi et partir en couille, ce que semblait-il, Alice prenait un plaisir destructeur à faire.

Moi là dedans, quoi? Je me sentais bien, je l’ai dit. J’avais décidé d’être ferme avec Marielle. J’avais laissé cette simple phrase “et puis merde, elle va pas me nicker la vie” prendre le mors au dents, avec un petit accès de rage très sain.

Je ne sais pas si j’étais réaliste. Je ne sais pas si nous étions réalistes. Peut-être que je faisais une sorte de déni, et que Raphaël, lui, amplifiait. Mais moi au moins j’étais heureux, je ne voulais plus qu’on me fasse chier, et que je me fasse chier tout seul qui plus est (beaucoup de torts que j’imputais à Marielle étaient sans doute le fruit de mon affabulation et puis d’autres non…) Baste!

Raphaël me regarda enfin.

En effet, ses yeux étaient un peu humides. Sans jeter un regard sur son café noisette, il saisit mon verre et en but un bon tiers. Sa glotte déglutit laborieusement, mais le mécanisme évacuait l’angoisse, c’était palpable.

“Ça va aller!”

Ma voix un peu rauque me parut bizarre, mais au moins je m’étais lancé, sans prendre trop de risques, les mots et leur sens important assez peu. Il me sourit.

“Mais oui, mais oui, ça va aller…”

Cela il le dit avec une sage lenteur, comme de l’eau qu’on fait couler précautionneusement d’un arrosoir (un arrosoir rempli de Viognier).

Étais-je vraiment heureux? Cette question, soudain.

Mais oui, puisque le ciel était bleu.

C’est vrai, c’était des mouettes. Je les voyais très bien à présent, je nous commandais une bouteille de Viogner… puis je renversais à nouveau la tête pour regarder le ciel, moi aussi, et penser à elle.

PAYS DES DIEUX

 

 

IMPRESSION DU METRO/ 14/05/19

 

Des arabesques qui dansent

et les regards plus indifférents que dédaigneux

que jettent les gens

sur les rampants et les boiteux

les reboutés les repoussés les amputés les baveux

 

Des arabesques qui dansent

des silences et des violons dans une rage grave

et puissante:

la grande détresse des miséreux

 

L’indignation triste et brûlante

Tragédie ardente

Dans la cruelle chance

des yeux qui se détournent

De la malchance

Comme des magiques transes

Comme des arabesques qui dansent

En dessous, au dessus

Du Pays de Dieux.

 

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LÉGÈRETÉ

Il touchait à peine le sol. Il dansait, ou il flottait.

On aurait dit qu’il avait peur de fouler la terre, de l’abîmer.

Chaque pas signifiait qu’il ne voulait pas faire de mal à une mouche, que si mal il y avait, que si mouche souffrait, ce n’était vraiment que bien malgré lui.

Dans un sens, il ne marchait pas: il effleurait.

Il donnait des cours de funambulisme.

Cela existe.

Il avait créé ce concept, enfin, il avait réalisé son idée, sans penser à son utilité, aux conséquences matérielles, humaines. Il avait simplement suivi son idée, comme le fil de la corde sur lequel il posait, cette fois, un pied sûr.

Pour lui ce n’était pas une évidence de marcher sur terre. Toute son assurance, il l’avait sur cette corde ou ce filin tendu, plus ou moins haut, en l’air.

Il enseignait sans beaucoup de mots. Il apprenait à respirer. Il disait aux gens qu’il ne faut pas vouloir l’équilibre, que ça vient tout seul. Que la première chose c’est de s’oublier, de faire chair avec l’air, de penser léger, léger, léger, comme une plume.

Et les gens pleuraient de joie, et s’envolaient.

Plume2

SAINT-ROCH 22/02/2019

Il faisait beau sur Paris.

C’était le printemps, enfin, après un interminable hiver qui avait tous voulu nous abattre.

Il y avait un air de flottement incertain dans la lumière dorée de la fin de journée, et les parfums imperceptibles de bourgeons et de verdure. Quelque chose de grisant, de fragile comme le bonheur, à quoi nous, les humains marchant sur les trottoir, ne semblions pas encore pouvoir croire.

Le retour de la vie, et, presque, oui, d’une forme de joie enfantine.

Elle marchait, elle était debout. Elle avait lâché ses long cheveux châtain foncé, cascadant sauvagement dans son dos, sur son grand cardigan bleu marine. Elle n’avait pas voulu maigrir, elle n’avait pas voulu souffrir. C’était venu comme ça. “Chagrin”, “Deuil”, il suffisait peut-être de poser des mots simples, et de s’envelopper dans la laine bleue sombre d’un gilet, de tourner un visage fatigué vers le ciel pastel de la fin de journée, de respirer.

Elle avait vingt minutes d’avance, et décida de faire un tour dans le quartier. Elle prit une petite rue qui descendait vers les Tuileries et s’émerveilla devant la beauté familière de cette ville où elle se sentait chez elle. Elle songea que c’était bien évidemment cela l’amour: cette capacité à l’étonnement, avec toute la fraîcheur des premiers jours, devant un visage de chair ou d’architecture que l’on connaît pourtant par coeur. Cette réassurance qu’il est là, et demeure  toujours aussi charmant, et inchangé.

   En haut des marches de pierre blonde, les hautes portes de bois s’ouvrirent avec un grincement sur cette éternelle odeur de voûte humide, d’encens et d’anciennes boiseries cirées.

   On voit l’amour comme on voit Dieu: là où on le désire. Et Dieu ce jour là n’était pas à chercher dans l’ostentation baroque, ce mélange de classicisme froid et de soudaines exubérances ornementales et doloristes.

   Elle chercha le choeur, et s’assit sur une chaise de la dernière rangée, c’est à dire l’autel dans son dos, et parmi moins d’une dizaine de personnes disséminées comme des ombres en prière, ça et là.

  Pas même un murmure. Pas même la vibration d’une voiture, dans ce quartier ancien protégé des grandes avenues par un réseau de vieilles ruelles.

   Une célébration venait d’avoir lieu. Elle le comprit en apercevant les fascicules laissés négligemment sur les sièges. Des photocopies sur un papier épais et crème qu’on avait pris soin d’agrafer, mise en page et typo nettes, douces, espacées. Photos en couleur d’un visage. Jeune.

   Elle le prit dans ses mains. Le regarda longuement. Les dates lui semblèrent irréelles, presque problématiques. De ces dates qui ne collent pas, des chiffres qui ne nous reviennent pas. Qui appartiennent à un autre monde. 1994-2019.

   Pourtant elle les trouva beaux. Il y a de beaux chiffres aussi, ça ne s’explique pas. Elle n’était pourtant pas  férue de mathématiques, mais il il y a des chiffres fascinants, ceux-là, par leur tragique même, en étaient.

   “Ce n’est qu’au prix d’une ardente patience que nous pourrons conquérir la cité splendide qui donnera la lumière, la justice et la dignité à tous les hommes. Ainsi la poésie n’aura pas chanté en vain”.

   Une silhouette de salamandre signait cette citation de Rimbaud.

   Sûrement qu’en d’autres circonstances, l’Impression eût été toute autre. Des années auparavant, l’esprit froid et rationnel, elle serait sans doute resté l’oeil sec et interrogateur. Hermétiquement fermé à la beauté bouleversante qui soudain la terrassa, les mots “ardente patience”, comme une invitation consolatrice, à l’espoir. Soudain. des années auparavant elle ne serait sans doute pas rentrée dans cette église, elle n’aurait pas eu besoin d’une réponse que nulle analyse logique ne pouvait octroyer.

   Des années, des années auparavant, dans une autre vie, elle n’avait encore ni souffert, ni aimé, ni compris la profondeur des choses, ni le besoin des gens. Elle aurait peut-être eu pitié de cette femme d’à peine quarante ans enfouissant soudain son visage en pleurs dans ses mains, priant un Dieu que tout le monde disait inexistant, et se demandant comment son maquillage survivrait à cela pour son rendez-vous. Et elle fut toute soulagée de trouver un vieux Kleenex au fond de sa poche.

Salamandre

Et puis ce fut tout. ” Le Seigneur est tendresse et pitié… En ce temps-là voyant les foules… Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage… heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu…”

” L’homme! Ses jours sont comme l’herbe; comme la fleur des champs, il fleurit: dès que souffle le vent, il n’est plus…”

Elle choisit une petite bougie rouge, et perpétua inconsciemment en ayant besoin de l’allumer et de la déposer devant un petit autel latéral, un geste absurde et immémorial. “Pour toi, mon amour”. C’était aussi dans un poème de Prévert.

 

Dans la rue Saint Roch, elle s’arrêta devant une bijouterie close. Elle sourit aux douleurs imaginaires et pensa à celui qu’elle aimait, et à ce jeune homme au sourire doux, dont on venait de célébrer les obsèques et qui lui semblait soudain, si proche.

 

Jalousies

 

L’ENTRÉE DE LA SORTIE (“L’ITTÉRAIRE”:-O!)

E.

COMME Ecrire Nom de code secret d’un amour honteux, maudit, caché mais aussi inévitable, fatal, qu’impératif. Presque un péché, une déviance, un vice vital (comme l’amour).

E.

 

 

L’inutile.

La cacophonie.

Le mythe de Sisyphe.

 

L’agréable.

Joindre l’inutile à l’agréable.

 

Pourquoi écrire? On entend plus rien. On croule sous les mots. CHUT! Enfin merde quoi! Relire suffirait.

Alors? Pour quoi?

 

Pour se donner des airs.

Pour se prouver quelque chose.

Pour un acte narcissique.

Pour un acte thérapeutique (psychanalytique)

Pour un acte esthétique.

Pour un acte esthétique, oui.

Pour l’anti-néant de Malraux, ah oui.

 

Rester critique. Critiquer la critique. Se critiquer. Tout passer au crible, et se rendre compte que ce qu’on vient de penser, ce qu’on vient de dire à quelqu’un, ce quelqu’un même, ce n’est pas ça la vérité, ce n’est pas tout à fait juste, ça ne sonne pas.

 

Monter, monter, monter. Comme sauter un tas d’obstacles. Se rendre compte qu’à chaque fois, ce n’est pas ça, on y est pas.

 

Pourquoi E?

 

Pour oeuvre morale, pour se remonter le moral. Pour le remonter aux autres.

Pour oeuvre philosophique, pour restaurer une sagesse, la mettre au goût du jour.

Pas pour rester là “bla bla bla” moi moi moi. Non. Pour faire regarder par la fenêtre ouverte sur les Choses et l’Autre.

 

Pour tenter vraiment de poser un regard sage et apaisé sur le monde.

On est pas là pour en chier, on est pas là pour crier qu’on en chie, ça, ça ne sert à rien.

Même si c’est beau.

Et est-ce beau?

 

On avait dit : écrire comme composer une ode, et une révolte.

 

Pour reprendre la veine ancienne et juste, habile et sincère, pure (Camus, Montaigne, Racine) ou outrancière, sauvage, provocante (Rabelais, Romain Gary).

 

En gros : dire Non (la révolte) dire ce qui ne va pas, et donner une solution, dans un dire Oui, une ode, dire comme malgré tout la vie est belle, sage. Comme notre existence est un peu surfaite devant tant de beauté, notre ego insignifiant.

 

Arrêter de signer, arrêter de singer qu’on serait quelqu’un de vraiment à part, de génial, avec un coeur ou une âme plus fine, plus en souffrance, plus à l’écoute, etc.

 

En finir avec les signatures, ne plus dire “écrivain” dire “miroir”.

 

Qu’est-ce que tu fais, dans la vie? Enfin qu’est-ce que tu aimes, qu’est-ce que tu sais faire de mieux?

Bah, pas grand chose : réfléchir, posément, je suis miroir. Je fais miroir. Pas une profession, à peine un art, une technique un peu, un fluide de mots qui passe et qui envoie un chant, un peu comme le champ magnétique des particules de la matière.

 

Un truc qui aurait été poli par la vie, les ans, les souffrances, les expériences, les écrits des grands (classiques ou modernes), un truc très humble et un peu orgueilleux en même temps par son humilité même à ne pas vouloir être, mais surtout transparaître par son oeuvre, seulement.

 

Un vieux miroir qui nous montrerait des faces de la vie surprenantes , qui nous remettrait en accord avec soi, avec le sens, surtout: le Sens de l’existence.

Voilà, ça devrait être ça, ça ne devrait plus qu’être ça, “écrire”.

 

Nous aurions, les écrivants, les miroirs, des noms de code, des numéros, et personnes ne pourrait, personne ne devrait nous reconnaître. Tout désir de “reconnaissance” tué dans l’oeuf. Personne ne connaîtrait notre visage de chair. Ainsi l’égo ne serait pas flatté. Ainsi nous écririons en restant purs, concentré sur le travail de bien exposer, avec clarté, lumière, par nos différentes facettes de miroirs brillants, l’éclat de l’existence, sa tragédie belle, sa force, et ainsi communiquer, faire du bien: aux autres humains.

 

Nous porter aussi réceptacles et diffuseurs d’une langue, transmetteurs à la fois innovants et perpétuant, conservant. Irradiant une mémoire langagière, une culture.

 

Toutes ces choses tellement connues; analysées; pensées, évidentes au fond, balayées cependant par l’impatience et l’impulsion désordonnée du désir d’écrire, d’apparaître, de se confirmer sa propre petite existence dans cet ouvrage, dans quelques pages relues avec un plaisir onanique “j’écris donc je suis”.

Mais non.

 

Je ne suis pas “parce que” par-ce-que j’écris.

Je ne suis pas “parce que” par-ce-que je créer.

Je suis. Ergo sum. Basta.

Au delà de mon enfant, au delà de mon acte, au delà même du jugement subjectif que je me fais de moi-même

 

Et ainsi toute existence est belle et simplissime et vaut la peine. Même ignorante, même la plus humble, même silencieuse et muette, là dans un coin en retrait, à aider, à aimer, sans dire un mot, d’un baiser ou d’une main ou d’un regard.

 

Nous n’avons pas du tout besoin d’écrivains, nous n’avons pas besoin de romans écrits pour rassurer quelqu’un sur ses propres capacités à l’écrire. Pour donner une cohésion sublimante à sa vie, à sa généalogie, à ses psychoses. Nous n’avons pas du tout besoin d’une diffusion sociale de tout cela.

Nous n’en avons pas besoin, et pourtant il est bon qu’une partie de ce travail soit diffusée. C’est tout l’enjeu de la censure (à un niveau intellectuel, artistique et non moral aujourd’hui) et la limite d’un absolu de liberté artistique posé comme mythe contemporain de la réalisation individuelle.

 

Entre les oeuvres qui resteraient privées, personnelles, rattachée à des sortes d’archives familiales comme ces anciennes statues des ancêtres que gardaient dans un placard des l’atrium quelques aristocrates romains, et les autres, (incluant une partie des précédentes) pour publication (élargir à la connaissance du public) : comment choisir?

 

Ce choix, les critères du filtrage constitue donc au fond l’unique question littéraire pour les temps qui s’ouvrent. Elle l’a toujours été, mais a fortiori au début de ce XXIème siècle, à la croisée de phénomènes centrifuges (démocratisation d’accès à la culture, libération de la parole positivée par le renouveau freudien de la catharsis grecque, facilitation de la création – du sentiment de création- d’un “texte” par la maîtrise des logiciels d’écriture, climat général de valorisation de toute création donnant de l’assurance à l’ego, désinhibtion court-circuitant le détour autocritique etc.etc.etc. ) le tout aboutissant à une (sur?) production de textes.

 

Que décide-t-on de publier, et ainsi implicitement de faire aimer? Pourquoi et sur quels critères en décide-t-on? Qui décide et selon quelles subjectivités? En quoi les enjeux de rentabilité économique jouent-ils un rôle majeur, en quoi cela peut-il favoriser la pertinence de certaines thématiques sociales, sociétales, et en quoi cela peut-il inversement être un moyen d’influence et de frein politique sur certaines visions, idées pour décider de l’ “air du temps”…? (doux euphémisme).

 

Toute langue est un organisme vivant évolutif, comme le groupe humain qui l’utilise. Tout discours sur le monde a pour instrument une langue, et pour se faire entendre, s’il veut rester intelligible, doit donc évoluer dans la forme.

Première implication: renouveler l’écrit sur la forme pour perpétuer des idées, s’agissant d’un discours qui vaudrait la peine d’être ainsi actualisé pour maintenir sa pertinence (ex : la prose profonde de Jean Giono, dans la crise socio-écologique actuelle). Seconde implication: la langue d’un groupe social donné à un instant T est elle même scindée en différents niveaux de langue, (syntaxe et vocabulaire) qui la rend diversement intelligible par les sous-groupes sociaux de ce vaste ensemble. L’impératif d’intelligibilité doit-il alors empiéter sur la création et la sélection littéraire? (ex : doit-on faire le choix d’une prose simple, au vocabulaire restreint pour la rendre accessible à un plus vaste lectorat, réduisant ainsi l’effort de lecture, mais aussi l’apport et l’enrichissement culturel induit par cet effort ?).

 

De façon générale, on voit que la marchandisation du livre et son entrée dans le domaine du consumérisme est le reflet d’un conflit culturel profond des sociétés de l’écrit. Aldeous Huxley et Ray Bradbury l’avaient prédit. La question de la rentabilité d’une oeuvre touche en réalité l’ensemble de la production artistique mondiale (cinéma, arts plastiques, théâtre etc.) Les mots “exigence”, “exigeant” désignent dans le parler “artistiquement correct” certaines créations, pas nécessairement obscures ni verbeuses, mais qui recèlent simplement une beauté, une vérité qui demande un petit effort pour se laisser dévoiler. La notion même d’initiation, d’édification du lecteur par son accès au monde poétique (comme théorisée par René Char), l’enrichissement d’une intériorité personnelle sont par essence incompatibles avec l’idée de best seller. Sauf miracle et aura particulière (cf la Bible, ou les poèmes de Char lui-même) qui n’a comme résultat que d’être acheté à des milliers d’exemplaires sans que cela implique effort de compréhension du texte. La fascination du mystère, ou du charabia, autre syndrome à la fois intellectuel et populaire.

 

Le phénomène de division cellulaire des sociétés particulièrement dans la culture occidentale ne facilite pas non plus la tâche de ce choix, de ce qui surnagera. La division à l’intérieur des groupes humains, les communautarismes culturels, l’accroissement des disparités sociales qui sont une conséquence objective du système économique global font que pour toucher au plus large une communauté qui n’a pas de vrai de cohérence, l’oeuvre est condamnée à ne pas en montrer elle-même, c’est l’écueil du “plaire au plus grand nombre”. Et se défaire.

 

Pourtant on dit que la splendeur de certaine créations parle à tous, que le Beau est irrésistible et que c’est à ce critère qu’on reconnait une grande oeuvre. Mais il y a encore au niveau encore plus parcellaire une multitude de sensibilités “pour plaire à tous, on ne plait plus Vraiment à personne”. Autre conséquence.

 

Alors quoi faire?

 

Arrêter d’écrire?

Oui.

Arrêter de publier?

Oui.

Décréter une trêve de 100 ans pendant laquelle l’humanité n’aurait la possibilité de lire exclusivement que des rééditions. Commençant par Homère et s’arrêtant mettons à Houellebecq ou Boualem Sansal, cela fait déjà une belle bibliothèque mondiale dans laquelle piocher.

Danger de psittacisme? Roman d’anticipation en germe dans cette idée même, et démangeaison révélatrice à vouloir l’écrire? L’Humain est de nature bavarde, pire, il aime le verbe qui le distingue de l’animal. L’humain ne parvient au mieux à se taire que dans le silence de la page qui s’écrit ou de l’orgasme muet.

 

Alors? Éternel dilemne à l’échelle artistique de cette articulation douloureuse chez les hommes entre conservatisme et libéralisme. Entre nécessité de savoir conserver pour pouvoir vraiment innover, de parvenir à se juguler, de jouer de la raison et de l’héritage pour faire exploser la folie dans des fulgurances géniales, le devoir de mémoire et l’élan vers l’avenir, le passé en planche d’appui… Avoir conscience que la force d’une langue et sa beauté c’est à la fois la classe pour ne pas dire le classicisme de ses racines et sa capacité à l’englober dans un pas de côté soudain, déjanté.

 

Alors continuer à écrire?

Oui.

Continuer à publier?

Oui.

Dans ce maelström, ce chaos de mots en tout sens, juste reflet d’un temps ou le Temps esthétique semble être aboli, où tous les styles et les époques auraient la liberté de pouvoir dialoguer.

Alors oui, publier, écrire, mais dans LE RESPECT PROFOND DE CES DEUX VALEURS qui permettent à l’humanité d’avancer, au lieu de s’autodétruire, de se découvrir dans sa profondeur et ses joies les plus belles, les plus folles, les plus nobles :

LIBERTÉ et DIVERSITÉ.

LA PURETÉ

 

Sur la contemplation d’une goutte de lait. (bio, issue de vache jersiaise):

Symptômes du Désir de Pureté

Plus le monde se complexifie, plus les lignes s’épurent.

Ou encore:  plus il y a sentiment de complexité, plus il y a effroi, plus la contemplation de lignes simples, géométriques, découlant de lois physiques (la verticale parfaite de l’eau qui tombe)  est nécessaire, rassurante.

On parle aussi de lignes pures, comme au premier temps des hommes.

L’Alpha et l’Oméga: l’épure.

Tassili 2017-09-11 à 15.41.41

Art pariétal préhistorique: Tassili n’Ajjer, Algérie.

Comme la fascination de l’enfance pour le carré, le rond, le triangle. Des pyramides. Des degrés rectangulaires, des cercles. Signes totémiques

Ramener le stade le plus complexe de l’évolution humaine à une dimension simple: la plastique Macintosh. Rôle quasi religieux: transmettre en langage clair une folle nébuleuse arachnéenne: la toile-monde.

Aujourd’hui la pureté est donc à double face: signe d’une intelligence supérieure, politiquement, culturellement, financièrement (donc globalement): celle nourrie au soleil californien et, en même temps, désir d’une limpidité impossible, presque d’un retour à zéro contre le trop plein et l’excès chaotique. Stabiliser le tourbillon: fuir la courbe, l’arabesque. Mais également reflet des lois de la mathématique, de l’informatique qui de la finance à l’hypertechnologie innerve et structure un ordre si mouvant qu’il ressemblerait presque au désordre que par ailleurs il déclenche.

Utopie, mythe entaché.

Dit autrement: l’idée de la pureté  rassemble donc en elle la contradiction entre une utopie qui se réalise et une autre de plus en plus inatteignable (à mesure que l’autre se réalise justement). La complexité rationnelle et la simplicité avec laquelle celle-ci se matérialise (dans l’outil hyperconnecté etc.) sont cette réalisation. Le rêve d’un Nirvana, d’un zéro pollution, d’une détox planétaire (via dénucléarisation totale) d’un retour à la paix, à l’ataraxie contre l’hybris, sont cette utopie irréalisable.

La pureté recèle encore une autre ambivalence: celle entre pureté “morale” et pureté esthétique,  d’apparat. La rigueur, pureté morale intérieur d’un Cyrano contre la fraise blanche enserrant des tempéraments troubles.

La pureté des apparences a ses démons, cache des démons. Le mots “Reinigung”, nettoyage, “Reinheit” pureté, en Allemand connote l’aboutissement extrême, fasciste et fratricide de cette fascination frustrée de l’homme pour quelque chose qu’il ne sera jamais: une espèce “pure”. Et le fait qu’un peuple ait voulu l’être sur un autre a failli le salir à jamais (voire l’éliminer lui même par retour de boomerang). Écueil donc de tous les puritanismes, religieux, moraux, esthétiques…

Désir de Rien comme retour de balancier d’un désir de Tout inassouvi. Jeunesse passant du whisky à l’enrôlement islamiste, anorexie après ou avant obésité. Idem.

Par petites gouttes en l’Homme.

Il n’y a finalement, sans doute, pas de monde pur, pas de jeune fille pure, peut-être même pas d’enfance pure.

La pureté d’un élément est une conception scientifique, chimique. Et toute force a besoin d’alliage.

La pureté, ce synonyme de “fragilité”.  Crystal. Presque un manque d’identité, de substance, d’existence:  transparence.

Être, vivre, agir, c’est faire le deuil d’une pureté parfaite, sans aller jusqu’à trop se salir les mains (cf Sartre).

Il n’y a pas de pureté, mais il y a la consolation d’instant de pureté. Il ne faut pas la vouloir totale, permanente (crémation, mort, néant définitifs), il faut juste en espérer des éclats, des petites gouttes, d’eau, de lait intact. Un son pur, même si ça sonne faux ailleurs, un air pur, un sourire pur, un regard pur, l’instant d’un oubli, l’instant d’une joie, un pur silence.

Un homme ou une femme purs: après une bonne douche intérieure. Ou après une rencontre, une chance — meilleures parts échangées.

Ne pas croire du tout à la pureté serait la pensée d’un cynique, d’un homme qui n’oserait plus croire à la beauté, à une forme intacte, juste une forme,une courbe, un tracé impeccable, qui n’oserait alors plus croire en lui: non à sa perfection, mais à sa perfectibilité.

On imagine alors facilement un tel homme fondre en sanglots, tout seul, face au souvenir d’une femme, face au galop fou d’un cheval blanc et sentir l’éblouir malgré lui, à l’ intérieur, un flash:

quelque chose de pur.

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P.

Philippe?

Non.

Paul?

Non.

Pascal?

Non.

Patrocle?

Non!

Une lettre pudique, comme on désigne un secret.

Un amoureux?

Presque.

P.

Une citation introuvable d’Arletty dans les Enfants… Revoir tout le film pour extraire ces courts instants où elle revient “des Indes”… lointaines, trop lointaines…

Patati.

Patata…

? “Mais…”…

Quoi?

“Mais je n’aime que Paris”.

Exagéré, et vrai.

L’héroïne inventée par Prévert et qu’il fait naître à Ménilmontant, petites villes dans la grande,  ville des lumières, faite des toutes petites.

Retour de vide, vacant, alias vacances, désertion, exil. On était loin. Longtemps.

Pourquoi?

Retrouvailles: P.

Tous les parisiens n’éprouveront pas le même sentiment qui va au delà d’un  doux back home sweet home, et par delà le souvenir d’une chambre d’hôtel dans un palace, d’un coin de tente dans une pinède avec un amour d’été…

Bien au delà du flirt.

P.

Bien au delà.

Il y a du magnétisme dans l’air. On ne sait pas pourquoi.

Ce qui fait un vrai parisien, ce n’est pas le nombre d’années, ou même d’y être né.

Ce n’est pas le “je la connais comme si je l’avais fait” des vieux habitués un peu blasés.

Non.

C’est de la magie inusable.

Magie inusable.

Réactivée subitement par quelques semaines de séparation.

*

Ciel qui vous fait un clin d’oeil, comme aucun autre.

Grand courant d’air sur la Seine, feuilles d’érable, un rien de poussière, essences.

Lune rousse au dessus d’un immeuble de banlieue, découpages chaotiques balayés par un faisceau de Tour Eiffel.

Pavés. Avenues. Haussmann.

Réminiscences d’autres retours, d’autres retrouvailles, temps passés ensemble.

P. comme le giron d’une mère, un somme, à trois ans. P comme père, voix puissante,  attachement insondable.

P. gobée à travers les yeux qui nous fait oublier qui nous sommes, nos couleurs de toutes les couleurs.

P. qui dans l’amour qu’on lui porte, nous rend égaux entre nous, ses amoureux, ses amoureuses, même pas jaloux, bons partageurs qu’un regard de connivence relie même: elle t’a manqué à toi aussi?

P. qui se donne à tous, un peu sainte pute, mais unique et exclusive et différente pour chacun.

P. à l’aurore,  ou P. sous la pluie quand personne n’ose sortir et qui nous donne le sentiment de s’offrir à soi-même, d’être unique devant elle comme elle l’est devant nous.

P, un tableau et un cadre, qui peint et qui enserre en elle-même des histoires, un visage, un rêve d’enfance, une liberté qui s’ouvre, à vingt ans pour toujours.

P. qui recèle en elle un secret, une ombre, celle de Baptiste déguisé en Pierrot, un amour caché et déguisé, un clown triste que tout le monde connaît mais que personne ne voit tel qu’il est.

P. Un mystère pour initiés, qui demande du temps, de la fidélité pour ensuite revenir à elle, la comprendre, lui prouver… la voir enfin.

Celle qui échappe aux touristes, aux gens de passages avides d’y retrouver un cliché.

Quelque chose de vraiment impalpable et pourtant d’indubitable, de très constant sous les changements permanents de ses nuages…

Bizarre, P.

Comme Port, ancrage  déjà surchargée d’encrage de mots d’amour faciles sur les bancs, les murs, les affiches de films. Faciles.

Passion tranquille et

Paradoxale: légère et

Profonde, luxueuse et

Populaire

Philosophe, amour intellectuel, romantique, littéraire et néanmoins si

Physique, aux tripes qu’elle noue dans son sourire irrésistible d’ardoise bleue et grise

Vieille et si fraîche sous ses brumes blanches de fleuve et de pollution

P. où les dés se lancent où la vie se joue et où tout le monde se rencontre car

Paris est toute petite pour ceux qui… etc. etc. Idem, Pierre Brasseur.

Pourquoi?

Même au matin, pas rasée.

Suffisant de la quitter (bras doux de Madrid, Rome, évidemment, New-York…)

Pour la voir autrement, et la regretter: l’envie d’exil n’était pas à cause d’elle, mais de soi.

Pourquoi?

Une humeur océane difficile à suivre.

Mais même sans parfum, même le front ombrageux des mauvais cumulus pas près à se dissiper –  soudain son éclat de tonnerre comme un rire  d’homme trop sérieux: soleil.

Des airs de snob parfois hautains, mais au fond invétéré Titi.

Dans le trop froid ou le trop chaud, P. qui pousse à la plainte, à l’injure: “tu fais chier, y’en a marre!”

P. Pardon. Peur de t’avoir blessé, blessée.

Peur de ta gravitation qui nous ferait pour toujours renoncer aux sirènes des champs verts et d’un air plus pur, plus simple… qui sait?

P. Pulsation. Cardiaque.

Pourquoi, pourquoi? Sans raison au fond, comme toujours dans ces cas là, dans ces coups de coeur, lien trop fort, origines et histoire de sang presque mêlés:

“Parce que”.

 

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©clrisselee Paris dans les nues/ se laisse deviner/ faute de photo trop cliché, pas de pavé mouillé ni de monuments, rues connues, ni de silhouettes poétiques… comme si l’atmosphère pouvait se photographier…

FIN D’UNE EPOQUE

Claude Rich est mort.

Max Gallo s’est endormi.

Mais Simone… (oser le dire?) veille, depuis son paradis…

Vieux. “En âge de…”, s’il faut absolument qu’il y en ait un pour tout… donc quelque part, justice et altitude: ordre naturel. On ne dit trop rien, alors,  mais on y pense, quand même ça laisse songeur.

“Un jour on va partir en l’air, et la vie sera…” chantait Souchon. Encore vivant.

C’est sûr, ça se barre, sans retour.

Claude Rich est émouvant, parce que si léger, si “sous ses airs inconsistants” de vieil ado déguigandé et moqueur des Tonton Flingueurs – race des éternels enfants, pas un génie, pas une grande figure, mais quand même une figure. Histrionne, chouïa aristo désinvolte imbu au moins d’un talent… certes, mais on ne sait pas pourquoi, ou si, à cause de tout ça, ça rend triste. Ou juste pour un oeil, un sourire, on ne s’y attendait pas. “Merde!”

Max c’est différent. Max, c’est “pas de belle nécro en évidence dans Libé”.

“WHY?” Ma perché???

Manifestement une réticence médiatique, désir sans réciprocité, soif de reconnaissance, du CAP de mécano à l’habit vert… Max émeut, et fait la transition avec Simone. Parce que Max renverse le jeu, “Il est liiiiibre…”… Max, de gauche à droite, porte parole gouvernemental sous un président qu’il qualifiera à sa mort de ” stratège de son propre plaisir” (cf nécro du Monde).

On garde la citation. Et on garde Max, en tête et au coeur, quand il s’agit donc de se rappeler la liberté totale d’être, la force de la volonté, le choix de son destin – hugolien. Victor, dont on sentait l’influence dans le lyrisme un peu excessif parfois de son style. Mais peu importe au fond, quand ce lyrisme là n’est que le débordement d’une volonté et d’un courage farouches, inébranlables. Alors des fois ça déborde, ça vient des origines, forcément, ça exagère, ça déporte le jugement… personne n’est parfait. Mais reste le modèle, surtout moral, dont on a besoin, au delà des opinions sur l’identité et le roman national… un fils d’immigré italien, CAP de mécano, puis tout le reste à bout de bras d’Atlante: bac, agreg’ d’histoire, enseignant à Science Po, romancier historien, un peu historique. Un uppercut dans les tripes molles et les découragements faciles.

Enfin, Max lu sous le bon angle, à tous ceux (nombreux) qui en ont tant besoin: si ce n’est un modèle, du moins un espoir.

Puis Simone Jacob, au delà du modèle et de l’espoir.

Preuve que l’uppercut moral d’un petit bout de femme peut-être plus puissant que celui d’un géant d’origine piémontaise d’1,93m.

On en est là. Simone, “humblement fière”, ce qui peut sembler un paradoxe, et pourtant c’est ça.Capture d_écran 2017-07-24 à 12.58.17

Et c’est elle qui pourrait avancer le menton comme Rich le faisait naturellement. C’est elle qui pourrait lancer au siècle, voire au millénaire qui s’entre’ouvre:

“Chiche!?”

Alors se pose la question, ou le problème, des circonstances historiques uniques, prérequis à destins uniques. Sans les unes, pas les autres.

Quelque part donc “pourvu qu’il ne puisse plus jamais y avoir de Simone”.

Mais immédiatement quelque chose  nous dit qu’il y en aura.

Fin d’une époque, mais pas de l’Histoire. Pas la fin des catastrophes d’où surgiront nécessairement des résistants, des résistantes.

Simone & Co nous abandonnent là, ils nous refilent le bébé: un monde dans les bras.

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Plus complexe, plus insidueusement dangereux que celui qui les vit naître.

Infiniment plus dangereux, même, par le fait que les “plus jamais ça” du siècle passé nous le présentent comme un enfer indépassable dans l’horreur humaine.

Or on peut toujours faire mieux.

Violence tantôt explosives, ou sourde, mais constante, implacable, moins évidente qu’une invasion de la Pologne. Dictatures tentaculaires, courants aux ramifications multiples, ennemies des uns, amies des autres, pensées, modèles économiques, technologiques qui ont toutes, aussi divergentes qu’elles paraissent, certains traits communs: absence de résistance critique de l’individu qu’elles attrapent, inéluctable mise en branle, aveuglement sur le fait qu’un modèle opposant ou alternatif (Avant garde progressistes ou résistantes) puisse avoir une chance. Obnubilées par leur propre certitude à devoir l’emporter.

C’est la fin d’une époque qui va nous paraître de plus en plus simple, qui avec le temps, nous fera peut-être dire “c’était le bon temps” – des conflits planétaires carrés, faciles. Presque grossiers, gamins.

Pas besoin d’Edgar Morin pour sentir que cette complexité actuelle est d’un genre nouveau, à aborder avec une finesse de pensée, d’évolution dont l’espèce humaine n’est peut-être pas encore capable – le sera-t-elle jamais?

Comme avant toute épreuve ou cataclysme, et sans surjouer les Cassandres: s’il fallait parfois avoir davantage peur de l’insouciance que du cataclysme devant lequel elle jette ses paillettes tactiles… tragique légèreté, fatale dérobade.

« La meilleure politique tente de lutter contre la destruction que la science porte en elle, et contre la violence que l’humanité porte en elle »

André Malraux, Antimémoires III,3 (Pléïade, p262)