LENTEUR DES ASTRES

I BATTEMENT DU MONDE

1.

C’était un matin d’hier. Jacques s’était levé tôt.

Etait-ce possible ?

05 :11, ces chiffres qui indiquaient le temps le remplissaient de joie. Temps mordu sur le néant. Ou seulement le bonheur de contempler le ciel encore noir et rose de l’aube au dessus de Paris.

Ce ciel et cet air pur qu’on sentait dedans aurait suffit pour le reste de l’éternité à une certaine forme de contentement. Cependant…

Etait-ce possible ? Qu’en cette saison froide, car c’était un matin d’hiver, ce chant se fasse de nouveau entendre ? Avec son parfum d’amande et de bourgeons. Tant d’espoirs et de souvenirs étaient morts, de tendresse et de joie, et pourtant un oiseau quelque part émettait cette musique, à la note près semblable en tous point à celle de toujours.

Il aurait fallu rejoindre cet oiseau, transformer ce grand corps long de rapace et mettre dans ces yeux pâles la douceur de celui qui chantait là-bas.

Arriverait-il à revêtir, ce matin là d’hiver, sa nudité d’homme désespéré du déguisement social, aller au labo et poursuivre son travail sur le génome, participer au sauvetage de l’humain.

Cela en valait-il la peine ? Il y avait une bonne raison à ce que les sciences métaphysiques soient enseignées de manière tout à fait distinctes des scientifiques, et en particulier celles concernant la médecine et la biologie. Le corps médical se serait abstenu de guérir qui que ce soit si chacun de ses acteurs avait dû se voir imposer comme critère de formation une longue recherche sur nos raisons d’être et le bien fondé de son existence sur terre.

D’une façon ou d’un autre, au poste qu’il occupait, Jacques était conscient d’un potentiel de nuisance qu’il se retenait d’exercer ; parfois, songeant  au déluge en regardant tomber la pluie intense derrière les vitres du centre de recherche, il savait qu’il n’y avait rien à faire de ce côté-là. Les choses adviendraient toutes seules.

Cependant l’oiseau chantait ; quoi que la vie fût absurde, métastasée d’âpres frustrations , bien que Marianne lui eût échappé, cet oiseau chantait — ainsi fallait-il continuer à vivre.

2

Dans les rafales de vent qui s’amusaient dans ses cheveux, à deux cent mètres de l’entrée et n’y tenant plus, il sortit enfin de la poche interne de son grand manteau ce bout de feuille mille fois déplié et replié depuis un an et où elle avait écrit :

Tant de souffrances inutiles, tant de non-dits, tant de loupés.

Tant de fantômes passés, de choix avortés, de bonheurs manqués, de malheurs aussi évités… heureuse imperfection peut-être qui met l’amertume au ventre des impossibles.

Courages et peurs, les fusées resteront un jour au ras du sol et la planète renaîtra, ailleurs, sans doute. Comme toutes ces amours transparentes non abouties. Etranges rêves, illusions d’un soir, matins un peu tristes, puis la paix de retour un jour, de grand soleil printanier.

Musique bénie de Beethoven envoyant tout en l’air dans un juste tonnerre ou bien des vagues douces, irrésistibles, vers un nouveau rivage sans mémoire.

Les étoiles mettent longtemps à se croiser

LE MAJORETTE (Extrait)

« IL avait retiré sa cravate et malgré la fraîcheur automnale, également sa veste. Il avait lancé son sceptre très haut dans le ciel bleu du stade, et, à présent, le faisait tournoyer au dessus de sa tête, dans une grâce pleine de détachement, l’air de rien.

Un mince sourire aux lèvres.

Il venait d’être réélu Président du Monde

De son monde.

A quelles voluptés n’avait-il pas dit NON! pour en arriver là? Depuis enfant, il savait tout faire. Un génie. En plus: beau.

Le pouvoir exige des sacrifices, des renoncements. Un sens des priorités dans les ambitions : on ne peut pas tout être, lui répétait Liliane, sa grand-mère, en lui narrant les mythes de l’ancienne Egypte devant la chaleur de la cheminée de briques picardes. Et ses joues reflétaient ce feu, et ses yeux d’elfes s’embrasaient « Mon petit ange » lui disait la vieille dame vénérée… Les métamorphoses des dieux n’étaient pas pour les hommes: il n’aurait qu’une peau, qu’une incarnation, entre le renard, le taureau, le sphynx, il faudrait choisir. Il n’y avait que les très grands comédiens qui revêtaient les mutations profondes à la perfection, les tours de passe passe entre tous les états de l’être, tous ses langages… Devant le feu en croquant une tartine au nutella, il avait hésité.

Toute perfection accomplie, tout achèvement atteint exige des amputations. Et pendant que voltigeait comme des ailes d’hélicoptère, l’emblème de son empire mondial, tirant son âme vers les étourdissements de l’Espace, ses chaussures parfaitement cirées l’ancraient profondément sur la terre ferme, à travers l’estrade.

Il avait perdu beaucoup de choses: rêves de pureté, ascèses intellectuelles loin du monde, visages, mais il en avait gagné en échange. Ivresse de l’engagement, aboutissement total de soi dans, pensait-il au plus profond de lui et avec raison peut-être, le déroulé d’un destin.

Devant lui, une foule immense le soutenait. Pourtant il ne chantait pas, il ne déclamait nul poème. Afin de se donner une contenance, une fois achevé son discours de remerciement plein de promesses impossibles à tenir, mais qui faisaient tout de même chaud aux coeurs des gens, il avait eu cette idée de faire le majorette. Juste un instant. Histoire de montrer qu’il ne se prenait pas tant au sérieux… dans une impulsion incroyablement audacieuse, il le lança finalement beaucoup trop fort en l’air. Le sceptre de fibre d’onyx orné de l’étoile solaire vrilla un instant dans sa chute.

La population mondiale qui regardait l’évènement en direct retint son souffle. Dans un coin du ciel entre deux nuages sombres un jet de lumière blanche tomba soudain sur lui au moment où, dans un vertige sans pensées, il rattrapa l’objet de sa main ferme et douce.

En même temps qu’une clameur montait de toutes parts et que Zeus lui-même sur un divan de l’Olympe ne put s’empêcher de crier « Bra-vo! », lui, réprimant un tremblement intérieur, eut alors la confirmation de quelque chose qui le dépassait : un sentiment d’Election. « 

In « Fenêtre de Tir », à paraître, 2ème semestre 2037

Clr.

Maybe a joke, maybe not:

ECCE HOMO… 😉

« RAYONNER LA BEAUTE »: Kheper

Elle avait une peau de porcelaine qui diffractait l’ensemble du spectre lumineux. On l’aurait dit asiatique, Mishima et Chopin seraient tombés amoureux.

Elle était l’idéal d’une chanson de Marc Knopfler, tous les pirates du monde la cherchant en vain dans l’ombre de leurs catins.

Elle était très jeune, si jeune, si pure qu’on ne lui donnait pas d’âge. Elle avait la sagesse de la vieille Pythie de Mantinée chez Platon, et l’innocence intacte malgré la Connaissance.

Au fond de son corps étaient repliées ses élytres, sous la carapace de sa peau irradiante.

Qui sait si le dieu Khepri, celui qui fait advenir le soleil chaque matin en le roulant comme une boule de terre, une boule de bouse prosaïquement, la lumière jaillissant de la merde, qui sait si celui qui avait le bousier sacré comme emblème n’était pas une femme?

Scarabée

Dans le désert il n’y a rien. Le désert de la haute Egypte, par delà les rives limoneuses de la vie. Quand sur le sable dans la lumière naissante s’avance tout seul un bijou poussant patiemment son rocher de Sisyphe, à flan de dune douce. Un enfant il y a environ 4000 ans vit ça, un jour. Plus tard devenu grand-prêtre à la ville du soleil, Heliopolis, il ressentit l’évidence de donner au dieu qui s’engendre lui même, qui « vient à sa propre naissance » Kheper, l’attribut symbolique du scarabée : hypothèse fictionnelle.

Ou de la scarabée.

L’avènement journalier du Soleil est un miracle; comme le retour de l’espoir plus fort que la nuit. Un scarabée qui se pose, mystérieux, soudain, a dans de nombreuses cultures toujours été signe propice.

Le grand écrivain japonais du 20 ème siècle, Yukio Mishima le fait surgir à deux reprises dans Neige de Printemps, premier volet de sa trilogie La Mer de la Fertilité. Dans la première, l’apparition de l’insecte vient clore un chapitre où le jeune héros apprend que celle qu’il essaie de ne pas aimer vient de sceller son sort à celui d’un membre de la famille impériale. Il feint par l’art du langage et son esthétique orgueilleuse: l’indifférence. Une fois son confident parti, il se retrouve seul face à lui même, un jeune humain qui pense que les mots d’esprit et la psychologie peuvent s’autosuffirent pour dépasser les tempêtes de l’âme et l’absurdité de la vie quand elles vous submergent. C’est alors que:

« Son oeil fut attiré par le dos irisé d’un scarabée qui, après s’être tenu sur le rebord de la fenêtre maintenant s’avançait carrément dans la chambre. Deux raies d’un rouge cramoisi couraient le long de sa carapace ovale où brillait le vert et l’or. On le voyait agiter prudemment ses antennes avant de poursuivre sa marche en avant sur les petites dents de scie de ses pattes qui rappelaient à Kiyoaki de minuscules outils de bijoutier. Au milieu des remous dissolvant du temps, n’était-il pas absurde que cette tâche minuscule de couleurs richement concentrées, demeurât en sécurité dans un monde à elle? Peu à peu cette scène le fascina. Petit à petit le scarabée continuait à se faufiler, corps chatoyant qui s’approchait de lui comme si son cheminement sans but avait enseigné que dans la traversée du monde en changement perpétuel, l’unique chose qui importe était de rayonner la beauté. Et si lui-même allait mesurer selon ces données la valeur de l’armure protectrice de ses sentiments? D’un point de vue esthétique, était-elle aussi impressionnante que celle de ce scarabée? Et était-elle assez solide pour offrir un bouclier aussi bon que le sien?

En cet instant, il fut près de se convaincre que tout le monde à l’entour de ce scarabéeles feuillages l’azur du ciel, les nuages, les tuiles des toits- ne s’y trouvaient en vérité que pour le servir, le scarabée étant quant à lui, le pivot, le noyau même de l’univers »

ENTRE LA PIERRE ET LA FLEUR

Percée dans le Temps, ses trous d’airs qui nous font chuter. Souffrances trompant soudain notre vigilance.

Retrouver le souffle, puiser de nouveau à la source du poète mexicain, cher Octavio Paz, viatique, drogue bénéfique pour toujours: octaves répétées martelées comme des soutiens dans les épreuves, quand rien d’autre ne fait d’effet, pour trouver un peu de Paix, par la grâce de la parole vraie, poésie terre à terre, ciel à ciel.

Extrait de « Entre la piedra y la flor », in Calamidades y milagros, recueil « LIBERTAD BAJO PALABRA », liberté sous parole…

I

Nous naissons pierres

Rien sauf la lumière. Il n’y a rien

Sauf la lumière contre la lumière.

La terre:

Paume d’une main de pierre.

L’eau muette

Dans sa tombe calcaire.

L’eau incarcérée

Humble langue humide

qui ne dit rien.

La terre soulève une buée.

Volent de sombres oiseaux, argile ailée.

L’horizon:

Quelques nuages abrasés.

Plaine énorme, sans rides

L’hénequen, indexe vert,

Divise les espaces terrestres.

Ciel déjà sans rivage

II

Qu’est-ce que cette terre?

Quelles violences germent

sous sa cascade de pierre,

quelle obstination de feu déjà froid,

des années et des années comme de la salive qui s’accumule

et se durcit et s’aiguise en pointes.

(…)

III

Entre la pierre et la fleur, l’homme

la naissance qui nous mène à la mort,

la mort qui nous mène à la naissance.

L’homme,

sur la pierre pluie persistante

et fleuve entre les flammes

et fleur qui vainc l’ouragan

et oiseau pareil au bref éclair:

l’homme entre ses fruits et ses oeuvres.

(etc;).

.

« F. »

 

« 

 I ALLER

 

Routes jointes

Tu as cherché

Tu as trouvé

Sans toi j’étais vraiment perdu.

Arbres, villes, multitudes

On se cherche on se perd on s’évade on se trouve.

Quand la nuit tombe

Comment faire

Si tu me laisses par ici?

Toi qui as l’air de ne rien voir,

Ne rien savoir ne rien vouloir

Toi qui ignore mon prénom

Où as-tu appris celui du chemin

Qui te ramène

À toi ?

Mais maintenant je tourne en rond

Autour de toi

Ô carrefour

Des jours de peine, des jours d’espoirs

Carrefour des douleurs, beau milieu de ma joie

Sans toi vraiment j’étais perdu.

 

II ATTENDRE

 

Pierres jointes

L’église et le tombeau ont la couleur du temps.

Le passé ressemble à ce mur. Il est HORIZONTAL

Et coupe en deux le ciel des morts.

Celui-ci a parlé un langage secret où les morts essayaient de fixer l’éternel.

L’autre a mêlé son sang aux soleils qui tournoient pour embraser la terre et brûler la raison

Toi, tu respires le parfum du sanctuaire

L’odeur des après-midi de l’enfance.

Tout est silence.

Dehors, blé vert, matin des choses.

Le présent se lève à son tour.

J’aime ton visage clos.

 

III COMPRENDRE

 

Voûtes jointes.

Le ciel et la forêt ont fermé le passage par où s’en vont les rêves ordinaires.

Qu’ai-je besoin du faux infini de l’espace?

Ce soir le monde est une cathédrale que la nuit emplit lentement de ses ombres.

J’avance, seul vivant.

Vers toi.

Seule vivante

Flamme immobile et droite dans l’axe de la nef.

J’appelle.

De mes paroles j’entends les échos.

Je marche et du plat de la main je caresse la pierre

Mes actes ne sont plus ces oiseaux enfuis pareils aux souvenirs perdus qu’ont effrayés le bruit d’un pas

J’avance

Tu es là

 

IV AIMER

 

Mains jointes

Etoffe de Damas et dague de Cordoue

Nil blanc qui prend sa source au désert

Nil bleu qui prend couleur au ciel

Bague d’or incrustée de jade

Iris et source

Presqu’île

Je noue mon être au tien.

Sur ta robe cardinale il faudrait un oiseau de feu

Ou plutôt sur l’épaule nue

Si personne ne sait au sommet de quel arbre

De quelle forêt de quel pays de quelle Asie

Il attend qu’on vienne de ta part

Le saisir

Pour ton seul plaisir

Et d’un seul soir

Tu sais toi

Que j’irai

 

Mains jointes

Feuille d’acanthe ou oiseau de sculpteur

Bouche mordue visage offert

Paix conquise au prix du combat

Danse et lumière sous le ciel bas

Que ton regard a déchiré

J’écoute en moi l’approche de la grâce

Et je comprends

Qu’aimer

C’est aller vers toi

Et comprendre.

« 

 

F.

8-9 mars 1964

Poème, L’Île de France en Quatre Verbes. extrait des Lettres à Anne, édition Gallimard, 2017.

 

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LA MÉTAMORPHOSE EST DONC POSSIBLE

« Je pense que le mot métamorphose est plus riche que le mot révolution.

(…)

C’est ce processus de transformation que nous connaissons très bien chez la chenille qui, s’enfermant dans sa chrysalide, commence à s’autodétruire en tant que chenille, y compris en détruisant son système digestif, pour s’autoconstruire avec des ailes, en tant que papillon. La chenille est devenue autre, à partir d’elle-même.

On sait avec quelle difficulté, quand la chrysalide s’ouvre, le papillon parvient à déployer ses ailes avant de pouvoir s’envoler. Comme un enfantement, la métamorphose s’accomplit dans la douleur. Toute l’évolution est donc un processus de création qui crée de la destruction. La formule de Schumpeter, la  « destruction créatrice », qui est maintenant reprise un peu partout, est à mon avis fausse : c’est la création qui est destructrice. Quand on crée le monde industriel, on détruit la paysannerie traditionnelle  aux XVIe et XVIIe siècles. (…) Il faut donc se demander ce que l’on gagne et ce que l’on perd dans ce qu’on appelle un progrès car il provoque une régression parfois invisible ou du moins non quantifiable. (…)

De la métamorphose devrait naître une société qui, à l’échelle du monde, engloberait les nations.

Cela semble improbable aujourd’hui car ce qui est probable pour un observateur donné, en un lieu donné, qui dispose des bonnes informations sur les courants qui viennent du passé et qui traversent le présent, constitue une continuation vers le futur. Et c’est ce que j’ai cru faire en disant que si nous continuons, nous allons vers des catastrophes probables.

Mais qu’est-ce que l’improbable?

C’est ce qui n’est pas impossible mais peut advenir de façon inattendue.

Voici un parfait exemple d’un improbable historique. En automne 1941, l’armée nazie, qui avait déjà dominé l’Europe, dominait pratiquement toute l’Union Soviétique. Elle avait encerclé Leningrad, était aux portes de Moscou et il lui suffisait d’une nouvelle poussée pour conquérir Moscou. Soudain des pluies diluviennes ont embourbé l’armée allemande et elles ont été suivies par un gel précoce. Staline avait nommé Joukov, qui fut un des grands généraux de cette guerre, comme commandant en chef du front de Moscou et, le 5 décembre 1941, Joukov déclenche la contre-offensive soviétique qui repousse les Allemands à deux cents kilomètres de Moscou.(…)

Autre facteur aléatoire, Staline a su par son agent secret Richard Sorge, dont on connaît très bien l’histoire maintenant, que le Japon n’allait pas attaquer la Sibérie, et pour cette raison il a pu déplacer son armée d’Extrême-Orient sur le front de Moscou, ce qui fut un élément décisif de la victoire soviétique. Deux jours plus tard, le Japon attaquait Pearl-Harbor, et les États-Unis basculaient dans la guerre qui devenait mondiale.

C’est alors que le probable a commencé à devenir improbable et que l’improbable a commencé à devenir probable (…)

L’improbable, l’inattendu est donc possible, la métamorphose est donc possible. La

lutte n’est pas totalement désespérée. Mais l’espoir est le possible, ce n’est pas le

certain. Lui donner certitude est une erreur totale. Comme le disait Heraclite :

« Si tu ne cherches pas l’inespéré, tu ne le trouveras pas. »

Egar Morin, PENSER GLOBAL.

 

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