LA GOYEUSE

08 mars 2023

Je me suis mise dans la cuisine, puisque tout commence dans la cuisine. C’est un jour normal, au fond.

La pluie tombe dans la lumière sur les boutons de roses framboise et blancs. Blanc sur le blanc du ciel. Dans cent ans, si quelqu’une ou un lit ces lignes un 8 mars, si le calendrier n’a pas changé entre temps autant que le rythme des saisons, il se peut qu’elle ou il, cet « être » comme disait Marguerite Yourcenar, ressente à peu près la même chose.

Dans cent ans : plus de je, plus de il plus de elles plus de vous ni de nous. Nul pessimisme ici : exister est une grâce, et si vous en doutez une seconde, pensez à un bouton de rose blanche sous la pluie lumineuse d’une fin d’hiver, vous n’êtes pas bien différente, ni moins beau.

Même si les choses changent et que le monde dont il est question aujourd’hui n’aura plus le même visage quand nous serons devenues roses blanches ou                       framboise, pour le moment il est encore quasiment certain que si cette cuisine n’était pas celle-là, une sorte de cockpit en plein ciel au-dessus de Paris, aucun de ces mots n’existerait—si peu que les mots Existent bel et bien, quand ils s’entendent à peine.

Si peu que cette cuisine soit toute autre, quelque part dans un coin de l’Afrique de l’Ouest qui n’aurait pas beaucoup changé encore en 2023 : une sorte de brasero soigné entre quelques murs de béton donnant sur une courette chargée d’un soleil qui sent la vanille, avec le parfum d’un thé à la menthe et de quelque chose comme des citrons verts et du piment rouge en train de mariner quelque part sur des oignons et la chair fine d’un poisson frais, aucun de ces mots n’existerait tel quel : on serait trop bien à se taire.

Il y aurait cependant, dans la courette sur la marge de la fontaine, ou sur une plage non loin, une enfant de cinq à dix ans munie d’une petite tasse en fer blanc, ou d’un reste de calebasse ébréchée, pilonnant dedans quelques arachides, s’amusant à inventer une bouillie avec des graines de mil chauffées sur des pierres brûlantes et assaisonnée d’eau salée, et tout ça serait bon pour s’occuper en cachette, en disant des paroles magiques pour faire croire à la création d’une espèce d’ambroisie de l’enfance.

Et le ventre serait tellement creux, qu’elle en aurait un goût divin.

Ce n’est pas cette petite fille devenue grande qui m’a ensorcelée dans une chambre d’hôpital. C’est le partage de  ce ventre creux pour qui toute nourriture devient céleste. C’est la menace du vide. Fatou qui a été comme moi une goyeuse, un bol chipé derrière le dos, des restes de carrés de chocolat  fondus dedans, touillés avec une tige de citronnelle, orné d’une fleur rouge d’hibiscus pour faire croire à un dessert de roi, inviter son petit frère à la dégustation finale, ou, tellement sûre de sa réussite , osant l’apporter comme une offrande à sa mère.

Et l’océan écrase ses vagues sur la plage de l’aurore naissance pendant que Fatou chantonne « ça va aller ma chérie, ça va aller ».

Et j’en pleure.

(à suivre)

TOUCHER– LE JOUR LE PLUS COURT

Redescendant de sa Montagne tous les jours, il ne manquait jamais de s’arrêter à l’embranchement des deux routes.

Très tôt, à l’heure où l’aube pointait à peine, parmi les brumes encore fantomatiques montant du sol, grises, bleues, balayées par l’ombre des moutons mal réveillés, entre les effluves d’herbes fraîches et de pots d’échappement mal débouchés.

Là. Il s’installait sur un petit promontoire, le ventre tout juste nourri d’un verre de lait chaud ou d’un bouillon d’herbes.

Il prenait sa respiration, il ne savait pas pourquoi c’était toujours là, à ce moment là qu’il devait faire ça.

Dieu savait, vraiment, lui seul savait, combien d’années ses yeux noirs dans lequel se reflétait le bleu du Ciel auraient encore à le contempler : combien de mois, combien de siècles ? Ressusciterait-il ? Combien d’heures encore pourrait-il entendre le son de son instrument et s’abîmer en lui, oublier la nuit, sourire au jour ?

Ce n’était pas lui qui existait.

Lui, le pauvre M de la montagne, il n’avait jamais existé, vraiment. Il prenait son vieil instrument, à vrai dire aussi vieux ou jeune que lui, il jouait, voilà, c’était tout : entende qui avait des oreilles.

Pourquoi parler de prophète ? Il était à peine poète. Il n’était qu’un instrument, pas plus.

Un instrument jouant d’un instrument, voilà ce qu’il était. Il le savait bien. Depuis ce jour-là : il l’avait compris. Qu’il n’était rien du tout, d’autre qu’un faible instrument de rien de tout, chargé de transmettre juste un petit son, un minuscule écho, de la grandeur infinie du Ciel, de Ce qui le faisait respirer, et faisait respirer les cordes de son instrument. C’était tout.

TOUT.

Ce matin-là était un peu particulier. Ceci-dit.

C’était le jour le plus profond des temps. Le jour où le soleil nous abjure de nous taire, d’écouter, de plonger tout au fond du son tout noir et lumineux : à l’intérieur de nous-mêmes.

Fermer les yeux : jouer.

Attendre enfin. Bon sang. Se disait-il par un petit mouvement de révolte, d’espoir.

Bon sang, que depuis toutes ces années de prières et d’ascèse, et de va et vient entre la Montagne et la Ville, ce ne soit pas que des automobilistes et des piétons préoccupés qui l’écoutent à peine, entre le bêlement des jeunes agneaux et des bergers navigant entre les bouchons.

Bon Sang, et le sien était calme, serein, plein de joie dans sa musique. Voilà qu’il l’attendait depuis si longtemps, malgré la beauté des étoiles, la nuit, au dessus de sa grotte, sur la montagne. IL l’attendait.

C’était plus fort que lui.

C’était comme la musique, si elle signifie quelque chose. Avant que ses yeux cessent à jamais de refléter le Ciel.

Si seulement jouer ainsi, toutes ces aubes, avaient fini par atteindre le but intime, le dernier égoïsme en son cœur.

Toucher.

C’est ainsi que disait sa mère. « Tocas bien ».

Tu joues bien. Tu touches bien, c’est ainsi que l’on disait, dans la langue de sa mère, il y a des millénaires.

Enfant. Jouer à toucher, toucher à jouer. Joue contre joue.

Joue !

C’était encore cette main ferme de douce matrone qui le poussait devant les gens « Vais a ver, como este niño va a tocar ! Ojillas ciegas ! »

Vous allez voir ce que vous allez voir, bande d’oreilles aveugles.

Il rougissait, son intrument était presque plus grand que lui, alors.

Il ne savait rien encore. De la Montagne, de la main qui continuerait à le pousser à jouer par delà le Temps et la mort. De son attente assoiffée, malgré les étoiles et malgré cette présence indubitable, incommensurable, Dieu, le Ciel, le TOUT, comment dire ?

Ce matin-là, à l’orée du jour le plus court, il espérait au bout de toutes ses prières émanant aussi de l’instrument… la toucher, l’apercevoir une dernière fois, au cas où cette année qui repousserait après ce jour soit celle d’une nouvelle vie. Il serait heureux, d’une petite goutte de joie, et elle aussi.  S’il pouvait la toucher…

Il joua.

Et ce jour-là, si court pourtant, parce que si court, sorte d’urgence, la joie fut plus forte, l’inspiration plus intense. Il réalisa la vanité de son désir individuel, tout en jouant. Il perdit complètement pied, les pédales, mais pas les cordes.

Il suivit le fil dicté depuis la Montagne dont la présence au loin lui disait : continue, n’arrête pas de jouer.

Il ne savait plus son nom, il était en train de mourir : de vivre.

Un embouteillage monstre se créa.

Les agneaux, les SDF de la zone, les bergers en joggings, les jeunes et les vieux dans leurs voitures, sur leurs scooter, tout le monde éteignit sa radio, son smartphone : on dit plus tard qu’ils s’étaient éteints tout seuls.

IL n’était plus vieux, il n’était plus jeune : il jouait comme on donne sa vie pour quelqu’un qu’on aime, pour qu’elle ait, enfin, un Sens. Pour la beauté du son, des accords magiques que quelque chose lui dictait. Il n’inventait rien. Concentré, fluide, heureux. Ça allait être une rudement belle journée : tout le monde soudain oublia ses problèmes. Tout le monde sentait en lui la résonance de cette joie, depuis l’instrument connecté au Ciel.

Il allait exploser. C’est ce jour là si petit qu’on commença à dire qu’il était peut-être plus qu’un fou vivant sur la montagne, un poète vêtus de nippes, juste un musicien.

Elle aimait danser.

Qu’est-ce « aimer danser » ?

C’est ne pas pouvoir se retenir. C’est l’électricité qui saisit le corps, qui vient de l’instrument qui vient du Ciel via un  homme en nippes. Qui touche bien, qui joue bien. Comme dans les contes, le dernier jour de toutes ses attentes.

Après des années d’absence, elle était revenue au pays. Elle s’était levée très tôt pour aller voir le soleil teinter de rose et de blanc les hautes cimes au-dessus de la ville, comme vingt ans auparavant.

Qui l’aurait prédit ? Ce n’était pas un morceau si profond, pas un air à faire se fissurer les glaciers, non. Ce qu’on dit plus tard « Gigue, suite N°4 ».

Mais gai, divinement irrésistible. Pur. Enfantin et très sage. Superficiel et grave. Voilà que ça commença : alors elle n’y tint plus. Malgré sa pudeur, sur la petite place au milieu du monde figé comme les oliviers givrés plantés là sans rien dire, écoutant eux aussi :

Elle dansa.

Il la vit.

IL revit.

Mazette. Ce type joue bien, « Toca bien ! » il touche bien, voilà ce qu’elle se dit, et toute la ville avec elle, qui se mit à tourner en cercle, danses folles, tous les styles, autour de lui. Puis elle s’approcha de lui, touchée « toccata », prudemment.

Cela faisait des siècles, mais, tout de suite,  ils se reconnurent.

Photo d’en-tête: chant des roseaux, Nil, îles Elephantines, Asssouan, Egypte. 2017.

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LENTEUR DES ASTRES

I BATTEMENT DU MONDE

1.

C’était un matin d’hier. Jacques s’était levé tôt.

Etait-ce possible ?

05 :11, ces chiffres qui indiquaient le temps le remplissaient de joie. Temps mordu sur le néant. Ou seulement le bonheur de contempler le ciel encore noir et rose de l’aube au dessus de Paris.

Ce ciel et cet air pur qu’on sentait dedans aurait suffit pour le reste de l’éternité à une certaine forme de contentement. Cependant…

Etait-ce possible ? Qu’en cette saison froide, car c’était un matin d’hiver, ce chant se fasse de nouveau entendre ? Avec son parfum d’amande et de bourgeons. Tant d’espoirs et de souvenirs étaient morts, de tendresse et de joie, et pourtant un oiseau quelque part émettait cette musique, à la note près semblable en tous point à celle de toujours.

Il aurait fallu rejoindre cet oiseau, transformer ce grand corps long de rapace et mettre dans ces yeux pâles la douceur de celui qui chantait là-bas.

Arriverait-il à revêtir, ce matin là d’hiver, sa nudité d’homme désespéré du déguisement social, aller au labo et poursuivre son travail sur le génome, participer au sauvetage de l’humain.

Cela en valait-il la peine ? Il y avait une bonne raison à ce que les sciences métaphysiques soient enseignées de manière tout à fait distinctes des scientifiques, et en particulier celles concernant la médecine et la biologie. Le corps médical se serait abstenu de guérir qui que ce soit si chacun de ses acteurs avait dû se voir imposer comme critère de formation une longue recherche sur nos raisons d’être et le bien fondé de son existence sur terre.

D’une façon ou d’un autre, au poste qu’il occupait, Jacques était conscient d’un potentiel de nuisance qu’il se retenait d’exercer ; parfois, songeant  au déluge en regardant tomber la pluie intense derrière les vitres du centre de recherche, il savait qu’il n’y avait rien à faire de ce côté-là. Les choses adviendraient toutes seules.

Cependant l’oiseau chantait ; quoi que la vie fût absurde, métastasée d’âpres frustrations , bien que Marianne lui eût échappé, cet oiseau chantait — ainsi fallait-il continuer à vivre.

2

Dans les rafales de vent qui s’amusaient dans ses cheveux, à deux cent mètres de l’entrée et n’y tenant plus, il sortit enfin de la poche interne de son grand manteau ce bout de feuille mille fois déplié et replié depuis un an et où elle avait écrit :

Tant de souffrances inutiles, tant de non-dits, tant de loupés.

Tant de fantômes passés, de choix avortés, de bonheurs manqués, de malheurs aussi évités… heureuse imperfection peut-être qui met l’amertume au ventre des impossibles.

Courages et peurs, les fusées resteront un jour au ras du sol et la planète renaîtra, ailleurs, sans doute. Comme toutes ces amours transparentes non abouties. Etranges rêves, illusions d’un soir, matins un peu tristes, puis la paix de retour un jour, de grand soleil printanier.

Musique bénie de Beethoven envoyant tout en l’air dans un juste tonnerre ou bien des vagues douces, irrésistibles, vers un nouveau rivage sans mémoire.

Les étoiles mettent longtemps à se croiser

LE MAJORETTE (Extrait)

« IL avait retiré sa cravate et malgré la fraîcheur automnale, également sa veste. Il avait lancé son sceptre très haut dans le ciel bleu du stade, et, à présent, le faisait tournoyer au dessus de sa tête, dans une grâce pleine de détachement, l’air de rien.

Un mince sourire aux lèvres.

Il venait d’être réélu Président du Monde

De son monde.

A quelles voluptés n’avait-il pas dit NON! pour en arriver là? Depuis enfant, il savait tout faire. Un génie. En plus: beau.

Le pouvoir exige des sacrifices, des renoncements. Un sens des priorités dans les ambitions : on ne peut pas tout être, lui répétait Liliane, sa grand-mère, en lui narrant les mythes de l’ancienne Egypte devant la chaleur de la cheminée de briques picardes. Et ses joues reflétaient ce feu, et ses yeux d’elfes s’embrasaient « Mon petit ange » lui disait la vieille dame vénérée… Les métamorphoses des dieux n’étaient pas pour les hommes: il n’aurait qu’une peau, qu’une incarnation, entre le renard, le taureau, le sphynx, il faudrait choisir. Il n’y avait que les très grands comédiens qui revêtaient les mutations profondes à la perfection, les tours de passe passe entre tous les états de l’être, tous ses langages… Devant le feu en croquant une tartine au nutella, il avait hésité.

Toute perfection accomplie, tout achèvement atteint exige des amputations. Et pendant que voltigeait comme des ailes d’hélicoptère, l’emblème de son empire mondial, tirant son âme vers les étourdissements de l’Espace, ses chaussures parfaitement cirées l’ancraient profondément sur la terre ferme, à travers l’estrade.

Il avait perdu beaucoup de choses: rêves de pureté, ascèses intellectuelles loin du monde, visages, mais il en avait gagné en échange. Ivresse de l’engagement, aboutissement total de soi dans, pensait-il au plus profond de lui et avec raison peut-être, le déroulé d’un destin.

Devant lui, une foule immense le soutenait. Pourtant il ne chantait pas, il ne déclamait nul poème. Afin de se donner une contenance, une fois achevé son discours de remerciement plein de promesses impossibles à tenir, mais qui faisaient tout de même chaud aux coeurs des gens, il avait eu cette idée de faire le majorette. Juste un instant. Histoire de montrer qu’il ne se prenait pas tant au sérieux… dans une impulsion incroyablement audacieuse, il le lança finalement beaucoup trop fort en l’air. Le sceptre de fibre d’onyx orné de l’étoile solaire vrilla un instant dans sa chute.

La population mondiale qui regardait l’évènement en direct retint son souffle. Dans un coin du ciel entre deux nuages sombres un jet de lumière blanche tomba soudain sur lui au moment où, dans un vertige sans pensées, il rattrapa l’objet de sa main ferme et douce.

En même temps qu’une clameur montait de toutes parts et que Zeus lui-même sur un divan de l’Olympe ne put s’empêcher de crier « Bra-vo! », lui, réprimant un tremblement intérieur, eut alors la confirmation de quelque chose qui le dépassait : un sentiment d’Election. « 

In « Fenêtre de Tir », à paraître, 2ème semestre 2037

Clr.

Maybe a joke, maybe not:

ECCE HOMO… 😉

« RAYONNER LA BEAUTE »: Kheper

Elle avait une peau de porcelaine qui diffractait l’ensemble du spectre lumineux. On l’aurait dit asiatique, Mishima et Chopin seraient tombés amoureux.

Elle était l’idéal d’une chanson de Marc Knopfler, tous les pirates du monde la cherchant en vain dans l’ombre de leurs catins.

Elle était très jeune, si jeune, si pure qu’on ne lui donnait pas d’âge. Elle avait la sagesse de la vieille Pythie de Mantinée chez Platon, et l’innocence intacte malgré la Connaissance.

Au fond de son corps étaient repliées ses élytres, sous la carapace de sa peau irradiante.

Qui sait si le dieu Khepri, celui qui fait advenir le soleil chaque matin en le roulant comme une boule de terre, une boule de bouse prosaïquement, la lumière jaillissant de la merde, qui sait si celui qui avait le bousier sacré comme emblème n’était pas une femme?

Scarabée

Dans le désert il n’y a rien. Le désert de la haute Egypte, par delà les rives limoneuses de la vie. Quand sur le sable dans la lumière naissante s’avance tout seul un bijou poussant patiemment son rocher de Sisyphe, à flan de dune douce. Un enfant il y a environ 4000 ans vit ça, un jour. Plus tard devenu grand-prêtre à la ville du soleil, Heliopolis, il ressentit l’évidence de donner au dieu qui s’engendre lui même, qui « vient à sa propre naissance » Kheper, l’attribut symbolique du scarabée : hypothèse fictionnelle.

Ou de la scarabée.

L’avènement journalier du Soleil est un miracle; comme le retour de l’espoir plus fort que la nuit. Un scarabée qui se pose, mystérieux, soudain, a dans de nombreuses cultures toujours été signe propice.

Le grand écrivain japonais du 20 ème siècle, Yukio Mishima le fait surgir à deux reprises dans Neige de Printemps, premier volet de sa trilogie La Mer de la Fertilité. Dans la première, l’apparition de l’insecte vient clore un chapitre où le jeune héros apprend que celle qu’il essaie de ne pas aimer vient de sceller son sort à celui d’un membre de la famille impériale. Il feint par l’art du langage et son esthétique orgueilleuse: l’indifférence. Une fois son confident parti, il se retrouve seul face à lui même, un jeune humain qui pense que les mots d’esprit et la psychologie peuvent s’autosuffirent pour dépasser les tempêtes de l’âme et l’absurdité de la vie quand elles vous submergent. C’est alors que:

« Son oeil fut attiré par le dos irisé d’un scarabée qui, après s’être tenu sur le rebord de la fenêtre maintenant s’avançait carrément dans la chambre. Deux raies d’un rouge cramoisi couraient le long de sa carapace ovale où brillait le vert et l’or. On le voyait agiter prudemment ses antennes avant de poursuivre sa marche en avant sur les petites dents de scie de ses pattes qui rappelaient à Kiyoaki de minuscules outils de bijoutier. Au milieu des remous dissolvant du temps, n’était-il pas absurde que cette tâche minuscule de couleurs richement concentrées, demeurât en sécurité dans un monde à elle? Peu à peu cette scène le fascina. Petit à petit le scarabée continuait à se faufiler, corps chatoyant qui s’approchait de lui comme si son cheminement sans but avait enseigné que dans la traversée du monde en changement perpétuel, l’unique chose qui importe était de rayonner la beauté. Et si lui-même allait mesurer selon ces données la valeur de l’armure protectrice de ses sentiments? D’un point de vue esthétique, était-elle aussi impressionnante que celle de ce scarabée? Et était-elle assez solide pour offrir un bouclier aussi bon que le sien?

En cet instant, il fut près de se convaincre que tout le monde à l’entour de ce scarabéeles feuillages l’azur du ciel, les nuages, les tuiles des toits- ne s’y trouvaient en vérité que pour le servir, le scarabée étant quant à lui, le pivot, le noyau même de l’univers »

ENTRE LA PIERRE ET LA FLEUR

Percée dans le Temps, ses trous d’airs qui nous font chuter. Souffrances trompant soudain notre vigilance.

Retrouver le souffle, puiser de nouveau à la source du poète mexicain, cher Octavio Paz, viatique, drogue bénéfique pour toujours: octaves répétées martelées comme des soutiens dans les épreuves, quand rien d’autre ne fait d’effet, pour trouver un peu de Paix, par la grâce de la parole vraie, poésie terre à terre, ciel à ciel.

Extrait de « Entre la piedra y la flor », in Calamidades y milagros, recueil « LIBERTAD BAJO PALABRA », liberté sous parole…

I

Nous naissons pierres

Rien sauf la lumière. Il n’y a rien

Sauf la lumière contre la lumière.

La terre:

Paume d’une main de pierre.

L’eau muette

Dans sa tombe calcaire.

L’eau incarcérée

Humble langue humide

qui ne dit rien.

La terre soulève une buée.

Volent de sombres oiseaux, argile ailée.

L’horizon:

Quelques nuages abrasés.

Plaine énorme, sans rides

L’hénequen, indexe vert,

Divise les espaces terrestres.

Ciel déjà sans rivage

II

Qu’est-ce que cette terre?

Quelles violences germent

sous sa cascade de pierre,

quelle obstination de feu déjà froid,

des années et des années comme de la salive qui s’accumule

et se durcit et s’aiguise en pointes.

(…)

III

Entre la pierre et la fleur, l’homme

la naissance qui nous mène à la mort,

la mort qui nous mène à la naissance.

L’homme,

sur la pierre pluie persistante

et fleuve entre les flammes

et fleur qui vainc l’ouragan

et oiseau pareil au bref éclair:

l’homme entre ses fruits et ses oeuvres.

(etc;).

.

« F. »

 

« 

 I ALLER

 

Routes jointes

Tu as cherché

Tu as trouvé

Sans toi j’étais vraiment perdu.

Arbres, villes, multitudes

On se cherche on se perd on s’évade on se trouve.

Quand la nuit tombe

Comment faire

Si tu me laisses par ici?

Toi qui as l’air de ne rien voir,

Ne rien savoir ne rien vouloir

Toi qui ignore mon prénom

Où as-tu appris celui du chemin

Qui te ramène

À toi ?

Mais maintenant je tourne en rond

Autour de toi

Ô carrefour

Des jours de peine, des jours d’espoirs

Carrefour des douleurs, beau milieu de ma joie

Sans toi vraiment j’étais perdu.

 

II ATTENDRE

 

Pierres jointes

L’église et le tombeau ont la couleur du temps.

Le passé ressemble à ce mur. Il est HORIZONTAL

Et coupe en deux le ciel des morts.

Celui-ci a parlé un langage secret où les morts essayaient de fixer l’éternel.

L’autre a mêlé son sang aux soleils qui tournoient pour embraser la terre et brûler la raison

Toi, tu respires le parfum du sanctuaire

L’odeur des après-midi de l’enfance.

Tout est silence.

Dehors, blé vert, matin des choses.

Le présent se lève à son tour.

J’aime ton visage clos.

 

III COMPRENDRE

 

Voûtes jointes.

Le ciel et la forêt ont fermé le passage par où s’en vont les rêves ordinaires.

Qu’ai-je besoin du faux infini de l’espace?

Ce soir le monde est une cathédrale que la nuit emplit lentement de ses ombres.

J’avance, seul vivant.

Vers toi.

Seule vivante

Flamme immobile et droite dans l’axe de la nef.

J’appelle.

De mes paroles j’entends les échos.

Je marche et du plat de la main je caresse la pierre

Mes actes ne sont plus ces oiseaux enfuis pareils aux souvenirs perdus qu’ont effrayés le bruit d’un pas

J’avance

Tu es là

 

IV AIMER

 

Mains jointes

Etoffe de Damas et dague de Cordoue

Nil blanc qui prend sa source au désert

Nil bleu qui prend couleur au ciel

Bague d’or incrustée de jade

Iris et source

Presqu’île

Je noue mon être au tien.

Sur ta robe cardinale il faudrait un oiseau de feu

Ou plutôt sur l’épaule nue

Si personne ne sait au sommet de quel arbre

De quelle forêt de quel pays de quelle Asie

Il attend qu’on vienne de ta part

Le saisir

Pour ton seul plaisir

Et d’un seul soir

Tu sais toi

Que j’irai

 

Mains jointes

Feuille d’acanthe ou oiseau de sculpteur

Bouche mordue visage offert

Paix conquise au prix du combat

Danse et lumière sous le ciel bas

Que ton regard a déchiré

J’écoute en moi l’approche de la grâce

Et je comprends

Qu’aimer

C’est aller vers toi

Et comprendre.

« 

 

F.

8-9 mars 1964

Poème, L’Île de France en Quatre Verbes. extrait des Lettres à Anne, édition Gallimard, 2017.

 

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LA MÉTAMORPHOSE EST DONC POSSIBLE

« Je pense que le mot métamorphose est plus riche que le mot révolution.

(…)

C’est ce processus de transformation que nous connaissons très bien chez la chenille qui, s’enfermant dans sa chrysalide, commence à s’autodétruire en tant que chenille, y compris en détruisant son système digestif, pour s’autoconstruire avec des ailes, en tant que papillon. La chenille est devenue autre, à partir d’elle-même.

On sait avec quelle difficulté, quand la chrysalide s’ouvre, le papillon parvient à déployer ses ailes avant de pouvoir s’envoler. Comme un enfantement, la métamorphose s’accomplit dans la douleur. Toute l’évolution est donc un processus de création qui crée de la destruction. La formule de Schumpeter, la  « destruction créatrice », qui est maintenant reprise un peu partout, est à mon avis fausse : c’est la création qui est destructrice. Quand on crée le monde industriel, on détruit la paysannerie traditionnelle  aux XVIe et XVIIe siècles. (…) Il faut donc se demander ce que l’on gagne et ce que l’on perd dans ce qu’on appelle un progrès car il provoque une régression parfois invisible ou du moins non quantifiable. (…)

De la métamorphose devrait naître une société qui, à l’échelle du monde, engloberait les nations.

Cela semble improbable aujourd’hui car ce qui est probable pour un observateur donné, en un lieu donné, qui dispose des bonnes informations sur les courants qui viennent du passé et qui traversent le présent, constitue une continuation vers le futur. Et c’est ce que j’ai cru faire en disant que si nous continuons, nous allons vers des catastrophes probables.

Mais qu’est-ce que l’improbable?

C’est ce qui n’est pas impossible mais peut advenir de façon inattendue.

Voici un parfait exemple d’un improbable historique. En automne 1941, l’armée nazie, qui avait déjà dominé l’Europe, dominait pratiquement toute l’Union Soviétique. Elle avait encerclé Leningrad, était aux portes de Moscou et il lui suffisait d’une nouvelle poussée pour conquérir Moscou. Soudain des pluies diluviennes ont embourbé l’armée allemande et elles ont été suivies par un gel précoce. Staline avait nommé Joukov, qui fut un des grands généraux de cette guerre, comme commandant en chef du front de Moscou et, le 5 décembre 1941, Joukov déclenche la contre-offensive soviétique qui repousse les Allemands à deux cents kilomètres de Moscou.(…)

Autre facteur aléatoire, Staline a su par son agent secret Richard Sorge, dont on connaît très bien l’histoire maintenant, que le Japon n’allait pas attaquer la Sibérie, et pour cette raison il a pu déplacer son armée d’Extrême-Orient sur le front de Moscou, ce qui fut un élément décisif de la victoire soviétique. Deux jours plus tard, le Japon attaquait Pearl-Harbor, et les États-Unis basculaient dans la guerre qui devenait mondiale.

C’est alors que le probable a commencé à devenir improbable et que l’improbable a commencé à devenir probable (…)

L’improbable, l’inattendu est donc possible, la métamorphose est donc possible. La

lutte n’est pas totalement désespérée. Mais l’espoir est le possible, ce n’est pas le

certain. Lui donner certitude est une erreur totale. Comme le disait Heraclite :

« Si tu ne cherches pas l’inespéré, tu ne le trouveras pas. »

Egar Morin, PENSER GLOBAL.

 

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