LE VILAIN PETIT CANARD TROP BLANC.

Elle s’appelait Alba, et elle pleurait sous la douche.

Elle portait un bonnet rose qui laissait paraître sa peau encore plus diaphane. Elle se tenait sous le jet d’eau la tête un peu baissée, comme quelqu’un de puni qu’on flagelle, prostrée, sans oser bouger.

On lui donnait 6 ou 7 ans, elle était petite et menue mais très bien proportionnée. De corps. Seule son visage trahissait quelque chose d’étrange, de fascinant.

Des petites tresses teintes en blond pour ne pas être trop blanches dépassaient de ce bonnet rose.

Pour ne pas être trop blanches.

Totalement, mais totalement inconsolable, à fendre le coeur. Sa mère et peut-être sa tante alternaient les reproches tout en se savonnant, gardant leur bonnet, la mousse dégoûlinant dans le creux profond de leurs mamelles. Elles la menaçaient d’on ne savait trop quoi si elle recommençait, et surtout si elle n’arrivait pas à s’arrêter de pleurer.

Mais elle pleurait.

Une autre petite fille, sans doute donc sa soeur ou sa cousine, était à côté, et l’une des femmes s’en occupait, avec une contrastante douceur.

La petite fille trop blanche continuait de pleurer, l’autre enfant tendait ses yeux qui éclataient d’une noire brillance à côté de l’autre,  semblant d’autant plus fantômatique.

Ses yeux à elle, on aurait su trop dire, étaient une sorte de bleu gris opaque.

 

Elle s’appelait Alba, facile. On en a fait des émissions sur les Albinos, mais ce n’était vraiment pas ça du tout le sujet, mais alors pas du tout, au fond.

 

C’était impossible de la voir comme ça, mais c’était impossible de faire quoi que ce soit parce qu’il y avait une mère qui était là et qui aurait dû savoir et faire ce qu’elle ne faisait pas.

On avait envie, mais tellement envie, de la prendre dans nos bras, toutes les femmes, tous les humains ici présents, les humains…

 

Inconsolable, pas de la bêtise, la petite bêtise qu’elle n’avait peut-être même pas faite… mais de quelque chose de bien au delà, parce qu’à la piscine, tout le monde vous voit, on ne peut presque rien cacher, et si l’on se fait remarquer, pointer du doigt, alors là, votre différence, votre “anormalité éclate, et tout les efforts quotidien pour glisser dessus avec le sourire s’écroulent, comme ça

Sous la douche,

En un tas de larmes qui tombent et se mêlent

Aux gouttes d’eau et de chlore retenues dans ce bonnet à la con.

 

On aurait vraiment voulu la caresser, la consoler.

Lui dire que c’est toutes des connes, qu’être femme et en plus différente est un rude mais beau métier, et qu’on ne naît pas ce qu’on va devenir etc. etc.

 

Lui dire surtout qu’il n’y a qu’une grande vérité :

 

La liberté est absolue.

Absolue et possible. Que c’est ça le plaisir, le bonheur infini d’éclater d’un grand rire noir mais tout blanc à la face du monde entier, et de dire non, surtout de dire non, même et surtout à sa propre mère.

De foutre le camps, un jour, d’exploser, de rire, d’intelligence, de tout ce que ce petit corps humilié serait, sera un jour capable, si on lui en donne la chance si

On le prend dans ses bras si

On croit vraiment en lui, quelqu’un, quelque part, dans une école, un jour, sur le chemin de la vie, mais pas trop loin, pas trop tard.

 

Le reste c’est des fous, et les fous c’est des cons.

Les humains….  les uns qui veulent être blancs et pour le coup soudain, certains qui voudraient, qui voudraient tellement être noirs. Absurde.

 

La petite fille finit par ne plus pleurer, à sortir des douches, des piscines. Mais on sent qu’elle garde quelque part… cet air triste des vilains petits canards qui ne savent pas qu’un jour, ils seront des cygnes.

 

 

 

Image d’en-tête : Paloma, Picasso.

L’HOMME AU BALCON

   Sur une table en plein soleil, une petite tasse venait d’être posée, avec dedans un café serré. Son parfum s’échappait en douces volutes transparentes, droit vers le ciel pour frustrer le nez de Dieu.

Attablé à cette table, il n’y avait personne.

Au-dessus de la table, et du café, et des volutes, écrit en cursives sous formes de néons éteints, le nom du bar:

“TOUT VA MIEUX”

Ça donnait irrésistiblement envie de s’y arrêter, de s’y accouder, s’y abreuver, à quoi que ce soit, à ce bar, chez ce “TOUT VA MIEUX”, gentiment caché dans l’éclat de l’aurore, sous le métro aérien.

Au-dessus de la table, au-dessus du café, des volutes et des lettres cursives invitant à l’optimisme, au-dessus du monde et du métro aérien, donc au-dessus de tout, suspendu dans les airs proprement, au dernier étage d’un immeuble haussmannien, à fleur de toiture un homme tout nu prenait le soleil. Enfin presque, en maillot de bain. Pose alanguie, finissant de siroter la tasse de café jumelle de celle déposée pour Dieu une vingtaine de mètres plus bas. Réfléchissant en faisant semblant de lire un livre ouvert sur sa cuisse droite, insoucieux et impudique, derrière la ferronnerie 19ème siècle largement ajourée.

 

Cet homme c’est moi.

 

Depuis mon balcon on voit le métro aérien, les toits de Paris, la gare de l’Est, ses  anges de pierre perdus, comme dans le film de Wim Wenders, guettant Aliénor, le regard fixé comme le mien vers les lointains, vers Notre-Dame, le Panthéon, la tour Eiffel, qui sait? Toute forme de sacré capable d’entendre une prière. D’accomplir un miracle afin qu’on puisse le refuser (fine bouche recrachant la cerise sur le gâteau–empoisonnée).

Je suis en vacances. Enfin, ce n’est peut-être pas très viril ni courageux : je me suis mis en vacances.

J’ai dit

“J’AI BESOIN DE VACANCES”.

J’aurais pu dire:

“Je crois que je fais un burnout (“ˈbɜːrnaʊt“), une carbonisation interne de mon système intellectuel via le sentimental”, j’aurais pu dire ça.

Que neni.

Je n’ai même pas été voir le médecin.

J’ai peut-être l’orgueil mal placé, mais ça me permet de rester digne, notion un peu complexe et has been, mais parfois utile.

 

“Ecoute, Marcel, j’ai besoin de vacances.

– Ah? Combien de jours.

– Je ne sais pas.

-Ah bon?

-… quelques jours, pas plus… ou ad vitam aeternam…

-“Ad vitam…”

-Je veux dire pour perpette la galette, la vie éternelle quoi, enfin pour rester en vie, retrouver un peu d’énergie, je te passe les détails, tu comprends?”

Marcel n’est pas du tout un mauvais patron, contrairement à ce que beaucoup vipèrent sur la capitale, comme on s’en prend soudain à Dieu le père (qui nous a tous crées, notons et de qui nous dépendons)

Sa catégorie, à Marcel,  est tout fait particulière. En termes marketing on pourrait parler de niche très restreinte, pour ne pas dire élitiste, voire aristocratique.

“Tyran gentil”. Très romain dans un sens, entre Auguste et Néron, et soudain, Marc-Aurèle, la mansuétude humaniste incarnée juste après la tempête. Je me demande bien pourquoi d’ailleurs l’expression latine ne lui a pas fait tilt, je pense qu’il me testait plutôt. Enfin:

En cas extrême il sait être humain, et en cas nécessaire, frôler l’inhumain, mais un sourire et une pirouette viennent tout rétablir. En amour c’est le genre de mec qui pourrit la vie des femmes car elles lui pardonnent toujours. Au boulot c’est le genre de mec à mec qui te répond:

 

“Encore une nana? Aller vas-y , cuve ton vin, et ramène-toi quand tu veux… mais pas après le 30.”

 

Nous étions le 20. Et 10 jours (il y a déjà 2 jours) faisaient soudain comme une grande trouée bleu fluorescent dans “mon ciel bas et lourd pesant comme un couvercle”, comme aurait dit Baudelaire, mais je ne veux surtout pas tomber dans l’emphase mélo. (Chose malaisée dans mon cas, on a toujours tendance à se tâter le pouls).

 

Pendant ce temps les anges sur le fronton de la gare de l’Est scrutaient toujours à l’horizon le moindre signe avant coureur d’Aliénor. Donc il faut maintenant que je vous parle d’elle.

Ou pas.

Aliénor n’est pas un personnage d’ici. Tout juste si j’aperçois sa gracile silhouette chevauchant dans les nues par-delà la gare de l’Est, je regarde vers le sud…  chevauchant tout, et tous sans aucun doute–sauf moi.

Depuis quelques jours et cette vacance à moi-même, mes idées et mon coeur à son propos changent selon un nuage, l’acidité ou le fruité d’un espresso.

Même si tout cela est vain,  voire puéril j’en conviens, surtout après une immersion d’une heure sur les pages du Monde Diplomatique, le pauvre homonculus que je suis devrais avoir honte de se dire:

” Parfois j’ai le sentiment d’avoir été berné.

Parfois j’ai le sentiment d’avoir bien voulu prendre tant de plaisir à être berné

Parfois je suis dans la pleine conscience de cet état d’avoir été berné, ce qui supprime tout sentiment, retour à la case départ, éveil d’un songe : je n’aime plus Aliénor.

Parfois je pense tout de même à elle, je sais qu’elle est avec un autre homme, ça ne me tue pas du tout, mais je suis jaloux, sale ego, et voilà que je crois que je l’aime encore…”

Mais peut-être n’est-ce pas si faux. Où est le réel?

Sûrement pas en compagnie d’Aliénor, Monsieur le Réel, et je me fais le serment de ne jamais plus sortir avec une femme au prénom de conte moyenâgeux.

 

… … .. Un ange passe.

 

Une chanson de la rue s’envole jusque mes limbes, et je reconnais un vieil air arabe entendu pendant mon enfance. J’aime cet air, un truc égyptien, traditionnel, atemporel, une voix de femme triste qui semble se planter dans mes tripes, tout purifier, et tout ça se mélange avec le soleil de cette fin de matinée et alors trois certitudes existentielles s’imposent:

1/ J’aime cet musique

2/ Le soleil

3/ Un peu encore Aliénor, mais pas tant. L’amour est un point beaucoup plus secondaire qu’on ne se l’imagine, l’amour est en grande partie imaginaire… et Aliénor peut bien continuer à chevaucher les nuages blancs et noirs, la musique est belle et j’ai envie de grands départs, d’Afrique.

De Liberté.

Tout à coup, tout va vraiment mieux — voire  même carrément bien.

 

 

 

 

 

L’ENFANT

“Je l’ai rencontré quand il avait sept ans. Comment l’oublier? Moi aussi j’avais sept ans. C’était il n’y a pas si longtemps, au fond.”

Devant nous, défilait tout un paysage de falaises rouges tombant dans la mer du soir. L’eau calme de la Méditerranée prenait des reflets indigo et grisés. Les falaises étaient de grands couteaux de sang plantés dans un immense iris.

Laure continua:

” Il était très petit. A sept ans en même temps c’est normal de ne pas être bien grand, mais lui, il était anormalement petit. Alors comme moi j’étais très grande, anormalement grande, on nous a mis côte à côte  en classe, et puis on m’a demandé de lui tenir compagnie dans la cour de l’école car les autres l’évitaient.

En fait, je ne voyais pas trop la logique, j’ai eu le sentiment que c’est parce que j’étais la plus grande qu’on m’a demandé, en quelque sorte, de l’aider à moins se sentir seul, mais ça n’avait peut-être rien à voir. Peut-être était-ce car moi aussi j’étais très réservée, pas timide, mais en retrait… mais c’est vrai aussi que pour moi tous les petits garçon étaient trop petits. Un peu plus, un peu moins, en gros, je ne voyais franchement pas la différence, ce qui me rendait neutre, sans jugement à son égard.  Ce devait être un peu à cause de tout ça.

Enfin, j’ai une image en tête de nous deux,  ensemble, assis sur la caisse de plastique multicolore où étaient rangés les jouets pour la récréation, ses petites jambes qui se balançaient gentiment dans le vide. Il était blond aux yeux bleus très clairs, les traits réguliers. On aurait dit l’enfant idéal.

Je n’aurais jamais imaginé revoir Fabio un jour.”

Le ciel changea de couleur, la nuit venait, il se mélangeait progressivement avec la mer mais aussi de grand cirrus le balayait très haut en altitude, comme d’infinies plumes blanches. J’écoutais Laure mais en même temps je respirai cet enivrant parfum de mer et de pinède chauffée par le soleil, cette humidité presque lourde au moment où une brise du large venait la rafraîchir, faisant s’envoler nos cheveux et battre nos robes légères. Nos cheveux, longs pour chacune, elle couleur de pain doré, moi châtain clair, tout ça  ensauvagé par l’eau salée et les longues journées de plage. Nos robes : une longue et étroite de toile de jean fin et bleu pâle, pour elle, pour moi une courte très fine, et d’une couleur mauve étrange relevée de petites fleurs azurées. Depuis des jours, nous n’ingurgitions que du melon , des tomates et du lait frais, incapables d’avaler autre chose et nous nous laissions dévorer par des rayons de soleil implacables, dans cette crique déserte qui était notre refuge quotidien.

Il est rare d’avoir une amie, mais dans le cas de Laure, a fortiori par les deuils récents qui nous avaient rapprochées, par nos sensibilités communes, par nos goûts, c’était pour la première fois de ma vie, le sentiment d’être soeurs. Enfin elle poursuivit son histoire qu’elle avait décidé de me confier au bout de dix jours de silence; des cigales chantaient dans les herbes jaunes.

” Je ne l’ai pas reconnu tout de suite. Je veux dire le petit garçon de sept ans. Mais je l’ai quand même reconnu, comme on reconnait quelqu’un qui va vous marquer… par ces vibrations étranges qui entourent vos deux regards au moment où ceux-ci se croisent pour la première fois. Notre première fois d’adulte,  premier regard d’homme à femme, et cet homme-là, cette femme-là ne s’étaient bien entendu jamais connus, mais nous nous sommes reconnus, enfin, tu me suis?

– Que trop.

– Enfin voilà, on s’est connus, on s’est reconnus etc etc. (un sourire, Laure avait un très beau sourire, à se demander comment un homme peut quitter un tel sourire, naturellement par folie), elle reprit :  c’est drôle comme le Tourbillon de Jeanne Moreau peut te donner espoir et quelques mois plus tard presque des larmes aux yeux. Mais il y avait quelque chose d’enfantin dans ce regard-là, et puis bien entendu cette coïncidence incroyable (s’être connu trente ans auparavant) que nous n’avons découverte qu’après était là, en latence dans ce premier regard, ce qui n’a fait que l’amplifier.

Nous avons mis un mois avant de nous revoir, plus où moins par hasard, à la fête d’une amie commune qui  nous avait présentés. Peut-être (sûrement) est-il venu exprès. “

 

Une bourrasque épicée la fit se taire. Elle respira a plein poumon et détourna son regard vert mystérieusement plissé très loin sur l’horizon. Des larmes de sang miroitaient encore à la surface de l’eau, mais le rouge avait viré au vieux rose de l’innocence. L’ensemble de ce paysage marin se pastellisait, nos angoisses et nos chagrins avec. Sa voix qu’elle avait un peu nasale s’adoucit dans les graves.

“Après tout, je ne sais pas s’il faut que je te raconte. On a tort de croire qu’il faut parler, se déverser. Au contraire, souvent il faut retenir, se taire. Comme un roc, se cristalliser. Refaire toute l’histoire… À quoi bon? Ce qui m’est utile aujourd’hui, ce n’est plus de penser à l’homme, c’est de penser au petit garçon de sept ans, que j’ai connu, et qui a malheureusement survécu en l’homme que j’ai aimé et que j’aimerai toujours je pense.

Il n’était donc pas grand, enfant, mais quand je l’ai  recroisé cette année, dans ma vie (c’est peut-être pour cela que je n’ai pas pu le reconnaître, entre mille détails) il dépassait le mètre quatre-vingt. Juste un peu plus grand que moi. Il m’a confié qu’il avait grandi, plus tard, d’un coup.

Alors j’ai écouté l’histoire de son enfance, et j’ai compris, et je n’aurais peut-être pas dû le comprendre autant, lui pardonner… oui, non. Moi je dis que oui. Car le pardon est efficace et fait du bien, au moins égoïstement à celui qui le donne. Il apaise toute folie.  Quand on aime quelqu’un pour l’enfant intact en lui, à nos risques et périls, on doit lui pardonner, pour ce même enfant intact en lui… Et puis nous sommes tous plus ou moins fous, plus ou moins sages…  J’ai ma part. Vient un temps, tu le sais, trop analyser ne sert plus à rien. Mieux vaut écouter le vent et regarder la mer.”

La nuit venait doucement à présent. Je me demandais si nous guéririons un jour de toutes nos imperfections, de toutes nos passions… non pas elle et moi seulement, les humains, en général. Nos deux silhouettes de loin devaient se fondre dans l’obscurité bleue, deux brindilles d’olivier corse…

Il y a comme ça des femmes…. elles se mettent au soleil toute la journée, on dirait qu’elle ne font rien, mais c’est faux. Elles cherchent l’oubli.

GRANDS DÉPARTS

OU: ORANGINA BLUES

 

“Pourquoi l’amour nous fait souffrir alors qu’il devrait nous rendre heureux?”

Dit comme ça, c’était vraiment con, mais c’est peut-être ce dont elle avait besoin.

Marie-Lou me tournait le dos. Elle avait relevé ses longs cheveux avec une pince, pour pouvoir peindre plus à l’aise. Depuis des mois elle n’allait plus se les faire couper, et une espèce de tignasse naturelle, un peu blonde et sauvage éclaircie de fils blancs poussait en ondes erratiques, que la pince canalisait avec peine.

J’étais assis dans son canapé de velours bleu aux reflets nuit. Pendant qu’elle peignait ou qu’elle parlait, ou pendant qu’elle faisait les deux en même temps, moi parfois je n’étais plus là.

Je marchais avec des gens sur une avenue côtière élimée, avec des montagnes bizarres d’un côté et la mer de l’autre, dans une sorte de pays qui aurait pu être montré au JT, un pays du Levant en guerre ou ailleurs, je n’ai pas envie de dire le nom, mais malgré tout un pays que j’aime, je dirais “là-bas”, je marchais, avec des gens, jadis. Cette image et le flux créatif de Marie-Lou m’empêchaient de penser à quelqu’un, m’amenaient ailleurs, me charmaient, et c’est tout ce qu’il me fallait : des déviations.

 

“Pourquoi le soleil brille, pourquoi tout va bien, et puis soudain tout va mal, pourquoi tout s’embrouille, tout s’assombrit à cause d’une éclipse de sourire, juste un visage qui ne nous aime pas, ou plus?”

Elle ponctuait chaque respiration de grands coups de peinture rose-bonbon, jaune-paille, vert-anis, bleu lagon, comme des slash dans sa phrase, comme des retours à la ligne que la couleur transformait en poésie.

Sa palette était simple, mais subtile. Pop, mais pas criarde. Abstraite et figurative, du Rothko fusionné avec Matisse ou parfois comme un zoom de Manet et un dessin de Cocteau. Cette étrange peinture me faisait du bien aussi. J’aurais peut-être aimé avoir son talent, sans sa souffrance.

“Ivan?

– Oui?

-Tu m’écoutes?

-Oui”

Elle me tournait donc le dos. À la fois pour que je puisse contempler sa toile en construction, mais aussi pour me dissimuler son regard bleu-grave, inquiet-révolté, fragile-si ému.

“Alors? Tu en penses quoi? Je suis conne, c’est irrémédiable?

-Tu es amoureuse, c’est tout. C’était inévitable. Accepte ton coeur. C’est lui le con.”

Elle poussa un gros soupir. Demeura figée trois bouleversantes secondes, le pinceau en l’air. Je sentais qu’elle pleurait. Mais peut-être seulement trois larmes. Elle respira un grand coup, puis reprit son travail, en silence.

Je continuais ma promenade le long des constructions et de la mer, ou était-ce un fleuve? Je ne me rappelais plus. Un fleuve immensément large, ou bien une anse, avec ces drôles de bosses de chameau dans le repli de terre au loin. Je marchais, et personne ne me tenait la main, mais ça ne faisait rien. La chaleur, le soleil, les grands cris en arabe que je ne comprenais pas me réconfortaient. Me tiraient de moi-même et de ma peine.

Le bruit du pinceau sur la toile était celui des vagues léchant la berge. Je n’étais pas recroquevillé en position foetale sur un canapé, je n’étais pas abruti de vieux rhum. J’étais debout, je ne comprenais pas davantage les choses qu’à Paris, pourtant tout avait un sens. Un vieux vendeur momifié somnolait les yeux ouverts derrière son petit étal de pastèques et de figues fraîches, et la poussière sablonneuse du sol brouillait parfois la lumière d’un halo jaune qui retombait comme du sucre glace sur les fruits, au passage d’une vieille Mercedes. Tout était comme ça. Stagnant dans l’air de la fin de matinée, vraiment sans raison de vivre, d’être là. J’achetais cinq figues au vieux, avait-il jadis été amoureux? me demandais-je. Était-ce lui qui avait fait souffrir, ou elle? Avait-il connu le sentiment, ou l’indifférence? Ses rides étaient-elles celles des tourments apaisés, ou l’affaissement d’une paix continuelle et lente? Était-ce une tortue, un homme… ou une femme après tout? J’avais perdu Maja.

Elle s’était fâchée, je n’y pouvais plus rien, pour moi c’était irrattrapable. J’avais tout fait, et tout c’était trop. Je n’avais pas su la sauvegarder de la frayeur que mes sentiments lui inspiraient et il s’était brisé, notre lien si tendre, comme un oeuf dans ma main, pleurant tout son jaune à travers mes doigts serrés.

Voilà. Mais j’étais loin, et je mangeais mes figues, et tous tant que nous étions, sur cette jetée et même ailleurs, si nous y étions, c’est que nous avions évité la mort, et que nous avions survécu à l’absence d’amour, et pire, à sa perte. Donc tout ne gazait pas si mal, au fond.

Marie-Lou vint s’assoir à côté de moi. Elle prit une bouchée du fraisier et une gorgée d’Orangina. Je me demande si elle faisait ça par harmonie colorimétrique ou par bizarrerie gourmande.

“Tu es là?

-Non, je suis là-bas.

-On est dans de beaux draps.

-C’est clair, c’est la merde et la connerie en gratin façon mille-feuille.

-Tu penses qu’il faut se révolter, résister, se battre, ou laisser pisser, ou dormir? …Leur écrire,  leur pardonner? “

Elle me regarda et je réalisais que tout à coup moi aussi je chialais. Ça faisait des semaines qu’on se retenait, à force de jouer nos rambos sentimentaux.

“Il faut partir”.

 

 

Marie-Lou

SIMPLE POOL

ou

“SPLASH”

 

 

Les piscines ne sont pas faites pour nager. Elles sont faites pour l’oubli.

Et les solariums autour des piscines ne sont pas faits pour bronzer. Ils sont faits pour l’oubli, aussi.

Car la condition humaine n’est pas un état de tout repos, simple constat que des siècles d’avancée technologique n’a pas beaucoup fait évoluer, que des décennies de doute moral et idéologique ont peut-être même fait empirer.

D’où l’existence des piscines, avec si possible solarium.

Et la nécessité de l’été, peut-être la fatalité salutaire du réchauffement climatique, dans un certain sens.

Ainsi, le seul avantage qu’un chagrin d’amour se produise en été et pas en hiver tient à l’ouverture du solarium et au couloir de nage libre davantage disponible.

Laure en était bien consciente, et remerciait le ciel bleu de juillet d’inciter les gens à se rencontrer, puis de les consoler de se quitter, quand les choses ne perdaient pas de temps. Parfois le monde présente une certaine logique, pas si mal foutue.

Souvent, les humains ont du mal à imaginer que d’autres humains souffrent. Autre constat banal. Soit 1/ parce que l’humain est très égoïste et ne pense qu’à lui et d’abord à son bien ou à son mal être. 2/ parce que l’autre humain ne le montre pas des masses, qu’il en chie.

Dans les couloirs d’une grande banque d’affaire, Gabrielle venait de perdre sa maman, moi et quelques autres seulement le savions. À la voir parler de chiffres avec un client à Singapour sur son portable, personne n’aurait imaginé que dans ses tripes, la pensée lancinante de la perte l’être cher la cisaillait. Ainsi personne ne la plaignait, personne ne cherchait non plus à la consoler. Gabrielle devint seulement un peu plus dure en affaires, une austérité et une violence contenue dans les réunions passèrent pour de la pugnacité et du professionnalisme. Ses résultats augmentèrent. Tous les soirs en rentrant chez elle, elle voulait pleurer mais n’y arrivait pas. À force d’habitude, elle en oublia même un jour qu’elle avait envie de pleurer, et les larmes séchèrent sans tomber. Comme elle.

Si j’évoque Gabrielle, c’est un peu comme un point de repère psychologique afin de mieux comprendre Laura, à la fois semblable, et totalement opposée.

Il ne faut pas se fier aux apparences, et de ce côté-là, la logique du monde est mal foutue. Voire absente. Des gens aux physiques un peu maussades peuvent se porter tout à fait bien. Et des types rayonnant de bonne humeur et de regard bleu se trouvent au fond d’eux parfois complètement à la ramasse. “Mens sana in corpore sano”, ça peut-être complètement faux, le corps aide, mais ne guérit pas tout.

Laura était une jeune femme d’une trentaine d’années, cheveux courts à la garçonne, châtains, des yeux en amande, non maquillés surtout avant de placer ses lunettes de crawl. Un corps sportif et long poli par des années de natation. Ce jour-là elle n’eut pas le courage de plonger. Tête basse, elle déplaça les planches et autres boissons énergétiques des nageurs sur la margelle et se glissa dans l’eau, sans faire de bruit. À cet instant précis elle ne se sentait vraiment plus capable d’avoir 35 ans, de faire partie du monde adulte, d’avoir des responsabilités, de devoir aller travailler le lendemain.

Il était 17h45, elle était partie plus tôt. Le lundi était une journée habituellement calme. Elle ne l’avait pas vu, le type, ouf, c’était à la fois mieux, et pire.

Il y a une part de nous même qui ne grandira jamais. Jamais. Cette part en Gabrielle dévastée par la perte de sa mère, cette part en Laura amoureuse d’un garçon impossible, cette envie de se lover dans des bras, d’avoir soudain 4 ans.

C’est aussi cela, la condition humaine. La comprendre et l’accepter aident, mais pas à la changer.

C’était un état de fait éberluant, tétanisant pour Laura en arrivant au travail ce jour-là, de devoir reconnaître qu’une personne, ici un homme “pouvait pousser son rire à mourir”. Une chanson de Noir Désir lui était revenue à la pause déj’, elle n’avait voulu voir personne. Les zigomatiques n’y allaient pas de bon coeur, ça avait sonné faux et triste dans son grand sourire latin, toute la journée.

Le malheur, ou “l’abattement total pour des raisons sentimentales” ont au moins ça de bon qu’ils prouvent (pour les cyniques qui en douteraient) que le matériel ne fait pas le bonheur, ni la joie, mais bien plutôt le lien humain, le sentiment de plénitude affective. Autrement les enfants des favelas ne riraient jamais, et les gosses de riches divorcés au contraire, tout le temps. Le trait est sans doute forcé, néanmoins vrai. Pour rester sur le rappel des évidences nécessaires.

Laura avait donc autant envie de rigoler qu’un bout de chou de sept ans qui apprend qu’il ne verra plus le père qu’il aime qu’une fois par semaine, sous les moulures d’un plafond haussmannien.

Mais l’eau lui fit du bien. Elle se concentra sur sa nage. Il était impossible de se concentrer sur différentes alternances de crawl et de penser à lui en même temps. Peu à peu elle sentit son corps reprendre le dessus sur le coeur, une énergie pure qui pousse à vivre sans se poser 36 000 questions la propulsait dans l’eau d’azur où le soleil de fin de journée laissait traîner des paillettes.

Une fois quelques longueurs effectuées, elle se hissa, corps et âme rincés, sur le carrelage noir, alla passer son deux-pièces et quelques minutes plus tard s’affaissait de tout son long sur la dalle de pierre propice, l’ombre des arbres du jardin apportant un peu de fraîcheur par petites touches dans la caresse brûlante du soleil. Le bonheur de cet homme, loin d’elle, lui parut la chose la plus raisonnable à lui souhaiter soudain. Elle ne comprenait déjà plus cet acharnement puéril, entêté qui l’avait saisi et regardait la beauté d’un corps bronzé et ferme à la Botero en se disant que les normes esthétiques sont décidément absurdes.

Une voix parlait à l’autre bout de l’espace, sans doute une voix de femme, mais on ne la comprenait pas, la voix se transforma en un roucoulement de tourterelle, la femme était peut-être un oiseau. Puis Laura oublia le monde réel, l’imaginaire aussi, cet homme, les oiseaux et s’endormit, comme un bébé, dans le corps solaire, gigantesque et chaud de la simplicité des choses…

 

 

Image d’en tête : artiste contemporain belge, Hugo Pondz, “les Projets Futurs”.

HEUREUX LES SIMPLES

HEUREUX LES SIMPLES

( ou : Chronique d’une Rupture bien compliquée)

 

 

Heureux les simples, heureux les cons”!

Il avait toujours cet air aux lèvres. Ré majeur Sol mineur, Mi. Il descendait la rue en chantant, le regard malicieux pour ne pas être meurtrier, en partant prendre son métro vers son boulot, le matin.

Heureux les simples, heureux les cons/

Heureux ceux

Qui ne savent pas

Qu’ils le sont.

 

Heureux les simples, heureux les cons,

Nous qui

Le sommes tous

Et l’ignorons

Parfois même il le chantait involontairement. C’était tellement incrusté en lui qu’il aurait cru que quelque chose manquait au Nouveau Testament, s’il avait vérifié, s’il l’avait relu.

Mais cela faisait bien longtemps (quelques mois) que :

1/ Mathilde l’avait (un peu) quitté.

2/ Ses mains n’avaient touché le moindre livre ( philosophique, moral, religieux… historique, romanesque, politique, érotique, poétique… même).

Tout simplement il ne voulait plus lire. Il ne voulait plus aimer.

Il avait décidé que la paix et le bonheur lui tomberaient tout cuits sur la margoulette du coeur, sans crier gare, en vivant de la manière la plus conne du monde : sans penser –

À elle, aux mots des autres. Tout évacuer.

Naturellement, ou devrait-on dire “bien entendu”, il se sentait un peu vide. Naturellement, l’homme est souvent trop plein : de sève, de désir, d’envies diverses et variées qui le font toujours, d’une manière ou d’une autre, davantage souffrir que l’inverse.

Il fallait donc faire un petit effort pour se sentir vide : refuser la nourriture, vivre dans un pays déchiré par la guerre et la famine (ce n’était pas son cas, par une chance dont il remeciait chaque jour le Ciel), ou simplement se faire plaquer ,“ vous l’aurez compris, Alexandre, je ne pourrai plus venir vous voir comme avant…”

Même s’il s’y était attendu depuis quelques temps, cela lui avait tout de même fait une sorte d’électrochoc. Pas un petit choc, et pas juste la métaphore “faire un électrochoc”; non. Il avait réellement senti un influx électrique monter tout le long de ses jambes, de sa colonne vertébrale. Une fois, il avait fait disjoncter le compteur dans le hangar de son père comme ça. Il s’était retrouvé projeté au sol, totalement ahuri. C’était une sensation qui avait le mérite de remettre les idées d’aplomb (“je suis vivant”) pas si désagréable, en un sens.

On ne peut pas dire que l’éloignement de Mathilde avait été quelque chose de positivement agréable. Non plus.

Mais finalement, depuis, (9 mois, précisément) tout n’allait pas si mal. Il avait ainsi cessé toute cogitation superflue. Il s’était préoccupé principalement des besoins primaires : corps, santé, argent permettant de satisfaire aux nécessités basiques. Il s’était racheté un tas de nouveau vêtements classes, branchés, élégants, sportifs et avait jeté tout ce qui ne lui correspondait plu. Il s’était accordé les plaisirs déraisonnables qu’il s’était jusqu’alors toujours interdits (Alexandre était un être de maîtrise et de modération innées).

Par exemple :

Au passage devant l’enseigne d’un célèbre pâtissier, il s’était offert une part de Forêt-Noire comme en faisait sa grand-mère puis l’avait engloutie sur le champs, sans le moindre complexe, trois bouchées, hop, tout en descendant l’avenue de l’Opéra. Au tournant sur la place de la Comédie Française, un ami l’avait vu une dégoulinure de chocolat et de jus de cerise sur sa chemise bleue roi, un flocon de crème chantilly dans sa barbe de trois jours impeccablement taillée. Cet ami n’avait rien dit et qui plus est, avait fait semblant de ne pas le voir.

Autre exemple :

Alors qu’il savait avoir mordu plus qu’il ne fallait dans ses économies et que ses dépenses mensuelles risquaient d’entraîner un blocage de sa carte bancaire pour tout un week-end : il était allé chez le caviste où Mathilde avait l’habitude de lui acheter leurs bouteilles d’apéro, et se prit un Meursault. 77 €. Il avait aimé le chiffre. Dégustation tranquille, mais néanmoins totale, le soir, avec un chèvre et un fromage de Langres très gras, très mauvais pour le cholestérol : provocation impudente à l’ascèse hygiéniste et préventive à l’aube de ses 40.

Enfin, toutes ces expériences (dont d’autres plus étranges comme de se montrer sciemment désagréable avec une femme jolie qui lui faisait des avances), n’avaient rien d’autodestructrices.

C’était plutôt des explorations qu’il n’avait jamais sérieusement tentées. Surtout sans aucun remords, aucune mauvaise conscience, et pas la moindre honte du qu’en dira-t-on. Il assumait, il revendiquait. Passer pour un con faisait partie de cette nouvelle mise en scène de son être, il était prêt à tout pour savoir si oui ou non le bonheur y résidait.

Ainsi il chantait sa chanson.

“Passer pour” et le devenir (con) aboutirait sans doute au même résultat final. Qui savait?

L’intelligence telle qu’il l’avait jusqu’alors conçue était peut-être bien aussi la véritable connerie, puisque ses efforts intellectuels l’avaient rendu malheureux, puisqu’ils n’avaient pas réussi à lui faire garder Mathilde.

Et de chanter sa chanson. “Heureux les simples, Heureux les cons…etc.”

Chanter. Ce n’était ni lire, ni réfléchir, ni penser à Mathilde.

Chanter, même d’un timbre bizarre et éraillé, à la limite du faux, c’était un courant d’air sonore qui le lavait, le vidait encore mieux. Peut-être chanter n’était-ce pas totalement une activité qualifiée pour un con… Mais il explorait, il explorait : l’esprit parfaitement humble et ouvert, entre les moindres recoins de son âme d’ange et de bête. Tous les moyens étaient bon pour en balayer la présence obsédante de cette femme.

D’abord, c’est elle qui lui avait reproché son “intelligence”, sa complexité.

“Vous êtes intelligent, Alexandre… mais complexe… je vous admire” etc etc.

Peut-être pour elle n’était-ce pas un reproche, mais pour lui oui.

Les qualités et les défauts sont relatifs ; il l’avait appris à ses dépens, souvent avec les femmes.

Une petite vous trouve trop grand.

Une grande, trop petit.

Une femme de gauche si vous êtes de centre-gauche : trop à droite. Une femme de droite si vous êtes de centre-droit : trop à gauche. etc. etc… Sans fin. Et une macroniste, un extrémiste à la moindre critique tranchée.

Si ça n’avait été que lassant, que décevant… mais c’était blessant, aliénant ; la folie le collait serré.

Acouphènes sonores, visuels, flashes en tout genre, à en vaciller.

Doutes sur tout, le sens des choses.

Le rythme vital, la pulsation simple qui fait tourner le monde avaient comme disparu. Une entaille profonde avait entamé le décor et dans le grand velours cramoisi du rideau de fond, par la fente créée, il avait jeté un oeil et il avait vu ce qui ne peut se voir et surtout ce qu’il ne faut pas regarder : Néant.

C’est donc à ce point de bascule de sa vie, entre la rupture d’avec Mathilde et l’invention de sa chanson, qu’il vécut ces jours lumineux et sombres, hyperlucides et sans espoirs.

Il savait qu’elle vivait, et il avait compris que, pour honteusement absurde, ridicule que ce fût, absolument rien n’aurait alors le pouvoir de remettre son monde en route, normalement, sauf la présence de cette femme.

Elle semblait le savoir, et comme on impose une épreuve à un petit garçon, pour qu’il apprenne à marcher sans aide, comme on le laisse se casser la gueule avec une apparente absence de Pitié, Mathilde restait polie, répondait avec un sourire de mère patiente à ses messages, mais sans plus, et ne désirait pas le revoir. Pas Encore.

Non, elle ne voulait pas : jouer ce rôle sublime et ingrat de coke. “Je ne veux pas être ta came. Tu comprends? Ce n’est pas naturel. Ce n’est pas moi, réellement, si tu m’aimes comme ça.”

Depuis leur rupture, elle était passée au tutoiement, qui paradoxalement, au lieu de les rapprocher, avait redoublé en Alexandre ce sentiment d’infériorité immature. Cela lui donnait une furieuse envie de la renverser quelque part, de l’embrasser, envie impossible, au final, qui le pétrifiait.

Le cul posé bien au fond du désespoir, un sursaut d’orgueil l’avait quand même retenu de l’appeler. Il ne demandait qu’à la voir, juste la voir. C’en était pathétique, car elle n’avait rien de si spécial après tout, mais c’était comme un remède, un docteur. Il aurait mendié une miette de sa présence : voir son sourire, l’entendre, comme un homme qui se noie rêve d’oxygène.

Un soir, alors qu’il s’amusait à marcher sur la rambarde métallique d’un pont dans le dessein simple, et inconscient d’en finir… au moment même où le Grand Saut Final lui apparut comme la seule solution logique, sans rancune, serein sur lui même et sa solitude fatale : ding dong, elle l’appela. Pile poil.

Il sauta tranquillement, du bon côté, pour décrocher. Et comme si de rien, la voix légère, en comédien accompli, ils bavardèrent, et le tragique fut tué, Pffuit, dans l’oeuf.

Sa voix. Juste sa voix.

“Mathilde!”. Il aimait prendre les petites rues désertes des beaux quartiers de l’arrondissement, entre la bouche de métro et ses bureaux, ou en sens inverse. Il était devenu comme l’un de leurs riverains. Personne ne connaissait ces rues cossues mais tristes à part lui et eux. On y croisait jamais même un chat, à peine une ombre. Dès qu’il avait tourné l’angle, quelque soient les précieuses minutes que cette déviation lui ferait perdre, il se sentait mieux. Son pas reprenait une souplesse adolescente, il desserait sa cravate, ou le soir la retirait, il passait sa main dans ses cheveux mis longs et grisonnant d’avocat très sérieux. Parfois il était trop fatigué pour chanter. Il basculait la tête vers la pâleur azurée du ciel à 19h00, au printemps, il respirait à plein poumon les effluves de sèves dans les arbres, là-bas, sur le boulevard. Paupières closes. Il expirait sans même s’en rendre compte : “Mathilde!”.

Alors il se sentait vraiment con, sincèrement con. De plus en plus con. Mais il se sentait bien en même temps. Les mémorisations les plus ardues du code Civil, toutes les arcanes des cas à argumenter, les défenses à construire, tout ça, certes, c’était l’argent, la survie. Mais prononcer ce prénom, penser à elle, le nez vers le ciel, cette pure connerie là, simple comme bonjour, c’était se sentir vivre.

Mathilde, à présent, au bout de tant de mois, de tant de moments ensemble, d’efforts à deux, était peut-être la femme de sa vie. Ou l’incarnation d’un des visages de la femme de sa vie. Pourquoi l’avait-elle quitté, elle qui mettait malgré elle cette intensité incomparable dans son regard, cette tendresse, quand elle le voyait!?

À tous les coups, c’était l’ampleur du rôle qui lui avait fait peur. Alors elle avait, au moins provisoirement, décidé de ne rien changer, de ne surtout pas quitter Gaspard. Peut-être la réalité de son amour (à lui, Alexandre) suffisait-elle à sa joie?

Ce n’était pas impossible du tout. Mathilde avait un côté très romantique, et en même temps très cérébral : une idée pouvait suffire à sa paix. À l’heure qu’il était, lui seul comme un vermisseau, dans son lit, elle de marbre auprès de Gaspard en pyjama pilou, elle était bien foutue de penser à lui, et de jouir de la simple certitude qu’un con (lui) à l’autre bout de Paris l’aimait, profondément, indéfectiblement. Et elle en soupirait d’aise, l’égoïste, il le savait.

“Pauvre Mathilde” ! entonnait-il, en écho.

Mathilde de Sarre vivait dans un vaste appartement de l’avenue des Ternes, dans une immense résidence des années 70s. Architecture impeccable, senteur de bois ciré, de marbre, et comme d’une essence de figuier dès le hall d’entrée paré de miroirs fumés, s’ouvrant sur des patios intérieurs paysagés.

L’appartement lui appartenait à elle, et depuis son mariage avec Gaspard, finalement, la décoration n’avait pas changé. Gaspard, dans l’esprit juridique d’Alexandre, n’était qu’une formalité. Une virgule institutionnelle. “Mariage”. Ils étaient certes “passés par” l’Église, mais ni l’un ni l’autre ne croyant, Dieu n’avait rien avalisé du tout. Gaspard était insubstantiel ; du moins cette vision avait elle permis à Alexandre d’économiser le moindre remords moral. Gaspard : être superficiel et idiot, qui gagnait par un poste pistonné énormément d’argent, et surtout qui ne comblait pas Mathilde. C’est l’une des premières choses intimes qu’elle lui avait confiées. “Il y a un manque”

C’était sorti comme tout seul entre les lèvres boudeuses de sa fine bouche “manque”. Elle avait l’air d’une enfant qui apprend le langage et qui dit les mots pour la première fois. Le sens et le mot, le signifiant et le signifié avaient quelque chose de totalement neuf, à la façon dont elle les prononçait. Distanciée, aussi. Comme un constat, comme on appose le vocabulaire juste à quelque chose, sans en être directement concerné. C’était étrange, il s’en souviendrait longtemps.

Pour autant, dire de Gaspard qu’il était “insubstantiel” n’était pas très gentil. Pas très humain. Alexandre en était bien conscient. Comme il gardait en lui, stratifiés par le temps, non pas une tradition mais une véritable philosophie humaniste, bienveillante, il cherchait toujours à contrebalancer ses penchants à la critique acerbe.

La triste vérité, c’est qu’il se forçait trop souvent au pardon et à l’indulgence, mais qu’en son for intérieur il n’en pensait pas moins. Ces êtres étaient nuls et lâches, faibles si l’on veut, en souffrance etc. Mais tragiquement, soit qu’il s’empêchât de les haïr (Gaspard) soit il les aimât (Mathilde) ce n’était pas si inconditionnel : et il en avait honte.

Ainsi y avait il eut un certain sentiment de légèreté mêlé à un amour propre blessé à vif le jour où Mathilde l’avait quitté.

Comme personne, comme individu se distinguant par quelques traits de la masse des autres, elle n’y était pour rien.

C’était sa seule existence, banale, d’être vivant et relié à lui, déliant ce lien qui produisait les effet sus cités.

Libération : tout attachement engendre une dose de contraintes.

Blessure narcissique : n’importe quel pigeon qui s’approche de vous vous confirme votre propre réalité. Son éloignement, même une infime seconde, produit ce pincement qui en ferait douter.

Mais on se ressaisit. Pour un pigeon, on ne s’en rend même pas compte. Dans le cas de Mathilde, au bout de quelques mois d’un régime sain et autocentré sur sa propre survie, Alexandre constata que le bonheur de la libération avait totalement éclipsé la théâtralisation de l’affect.

En clair, il ne se sentait plus si mal.

Les semaines passèrent, un soir, un matin. Autre jour.

Et ainsi de suite.

La métamorphose fut subtile, mais définitive. Les frontières entre “intelligence” et “connerie” finirent par se brouiller totalement, il n’y pensa plus, peut-être qu’elles n’existaient même pas, et tout devint clair, simple.

Il parlait moins. Mangeait moins. Il travaillait beaucoup, mais avec légèreté et distance : après tout, ce n’était pas la mort. Quelque chose de flegmatique, de britannique s’était insinué dans son pas, quelque chose d’élastique, et de sage. Il était prêt à passer le reste de ses jours sur terre de la sorte. Non seulement il y était prêt, mais il le désirait.

Vint un temps ou au lieu d’espérer à la moindre vibration de sms que ce fût elle, il le craignit.

Bref il guérit.

Son existence était parvenu à un vide si pur qu’il en était tout joyeux, sans savoir pourquoi. Il avait 10 ans. Que la vie ait un sens ou non ne se posait plus, il y avait de nouveau Évidence.

D’autres fils d’argent vinrent se mêler aux châtains foncés, il les avait coupés lui même en mêches courtes et fantasques. Un matin, en se regardant dans la vitrine d’un luthier, il constata qu’il n’était plus le même, et il se trouva, de nouveau, beau.

Les baisers passionnels avec Mathilde, les brillances dans les rétines, tout ça n’avait plus d’existence. N’en avait jamais eu peut-être. Ou dans un autre monde.

À présent, voilà le soleil frais du petit jour qui perçait dans les grands bandeaux de brumes, sous la stratosphère bleu layette. Il se sentait vraiment l’homme le plus con et heureux du monde, il ne savait plus rien, il n’avait jamais rien su. Cette femme ne l’avait pas aimé, puisqu’elle avait pu ne plus l’aimer. Tout était simple, limpide. Il était de nouveau lui, entier.

Dans la ruelle des détours entre le métro et le cabinet, une vieille femme aux yeux bleus lui dit bonjour, elle ressemblait à sa professeur de piano. D’un coup, il décida d’aller s’acheter, le midi même, des partitions de Bach et de s’offrir, pour son anniversaire, un Steinway. À cette idée le ciel entier se fendit d’un grand sourire bleu , et Alexandre esquissa un pas de danse.

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LA MÉSANGE

C’était un midi de mars particulièrement beau.

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Comme les gens. On voudrait non pas seulement l’égalité, mais l’équivalence.

Or c’est faux, ou plutôt c’est impossible : les jours sont différents les uns des autres, il y en a de plus agréables, de plus joyeux que d’autres, sans qu’on sache réellement pourquoi. Même nombre d’heures, même âge, même dégaine presque, et pourtant : c’est celui-là et pas un autre, nul doute possible.

Et c’était un de ces jours là. Comme si un rendez-vous l’attendait, le soleil irradiait, frais et pur, avec en lui toutes les promesses du printemps.

C’était aussi un peu comme si la mort n’existait pas et que tous les humains avaient 7 ans, tous les espoirs en eux, que toutes les enfances avaient été légères et sautillantes, choyées et riches de sentiments. Ce n’était pas non plus un monde niais ou idéaliste qui se reflétait en réverbérations bleues-acier sur les pavés de la capitale. On sentait bien un désir d’agir et de lutter avec une joie de feu contre tous les pessimistes et les massacreurs de lumière.

Angèle était assise, à son habitude, derrière le petit bureau de bois de rose qui lui tenait lieu de comptoir et de caisse. Elle portait un gros pull de laine irlandaise vierge sur son corps menu car elle était frileuse. Ses jambes très fines serrées dans un jean outremer  qu’on ne voyait pas, des bottines rouges entrelacées bizarrement autour d’un pied de sa chaise ancienne. On aurait dit qu’elle était figée là depuis des siècles comme une vieille dame arthritique. Or quand elle leva les yeux alertée par le bruit, c’était un regard noir de métisse eurasienne sous une frange lisse et presque bleue, juvénile.

“TOC!”

Elle cru que quelqu’un toquait à la porte vitrée de l’entrée. Elle pensa même que c’était Aymeric, qui serait venu la saluer inopinément, un trou creusé par hasard dans son gros agenda le rendait disponible, “tu es libre pour un déj, pardon c’est un peu last minute…” “TOC TOC!” Un petit coup nerveux, mets juste ton écharpe, vite, on va à l’italien.

Mais il n’y avait pas même le fantôme d’un homme latin dans la transparence qui laissait voir le marchand de tableaux, en face. Inutile de se frotter les yeux. Aymeric était loin, mais quelque chose frappa de nouveau, de nouveau elle leva les yeux de son journal.

Au troisième coup, elle se leva.

Elle était petite et menue. On l’avait si souvent prise pour une enfant qu’elle ne pouvait s’enlever le sentiment d’en être une, pour toujours. Quand elle portait sa queue de cheval comme ce jour-là, et qu’elle sortait avec cet homme quand il était plus qu’un désir absent, on aurait pu croire qu’il était son père, pourtant il n’était pas vieux.

Cette fois elle la vit. Pile au moment ou elle reprenait son envol pour se casser le bec sur le reflet du ciel dans le double vitrage : du ciel ou de son propre corps de plume qu’elle prenait pour une amie, un secours.

Elle retomba, dans ce petit espace du palier recouvert de moquette en crin, juste entre le gris du trottoir et le montant noir de l’armature de la porte. Une bande de 10 cm de large pas plus où son minuscule corps tenait.

Angèle resta figée tout d’abord, étonnée, le nez baissé vers l’oiseau, un bond mètre vingt plus bas. Elle ressentit soudain son corps comme celui d’une géante, et la vulnérabilité de cet autre qui palpitait là.

L’oiseau était une mésange, une mésange bleue, plus exactement. Angèle le sut, car à la même époque de l’année, alors qu’elle était encore adolescente, le même oiseau avait atterri dans sa chambre, avec le même air de détresse qu’exprime un corps qui sait qu’il va mourir. Son père était venu, une fois l’animal endormi. Il avait dit que c’était, ( que ce n’était qu’ ) une mésange. Donc elle ne pouvait pas se tromper d’espèce.

Et elle savait, comme cette fois-là, que l’oiseau voulait rentrer pour se protéger, pour chercher refuge.

C’était étrange. Comme un signe. Presque inquiétant. Apeurant. Qu’est-ce que cet animal voulait lui dire? De quoi la rendait-il responsable tout à coup? Et d’abord, QUI était-il, qui était-elle, cette mésange?

Elle, Angèle, ne repensa aux augures grecques que bien après. Elle n’était pas superstitieuse. C’est donc quelque chose de plus profond que sa propre conscience qui lui fit, d’instinct, voir un signe dans l’oiseau.

Elle oublia qu’elle n’avait pas beaucoup dormi, qu’elle avait fait la fête, qu’elle avait un peu bu, qu’elle était légère elle-même comme une plume, à jeun.

Elle restait hypnotisée par le spectacle du plumage  indigo,  jaune et gris-fauve et elle eut cette pensée vraiment ridicule que, peut-être, cet homme qui passait et qui l’avait trop aimée, cet homme qui l’avait justement avertie qu’il prenait l’avion le jour-même ( était il d’ailleurs encore dedans?) était cette mésange. Ou bien une part de lui était cette mésange, et venait l’avertir… de quoi? Elle eut peur: et s’il lui était arrivé quelque chose?

Angèle revint à son bureau, but le reste de thé au jasmin dans sa vieille tasse  chinoise, et retourna sur le palier avec son smartphone. Elle pris un cliché de l’oiseau, dans l’intention de l’envoyer justement à Aymeric dans un de ses petits messages poétiques et succincts qu’il aimait. Surtout pour faire la part des choses entre lui et cet être de plumes.

Niant la certitude qu’il se passait quelque chose d’anormal, que l’oiseau n’allait pas bien, elle alla de nouveau s’assoir, espérant qu’il prenne son envol vers un autre ailleurs.

Machinalement Angèle reprit sa lecture là où elle l’avait laissée. Il s’agissait d’un article du Monde sur l’incompatibilité entre la croissance capitaliste de l’humanité et la protection de l’environnement et de la diversité du  Vivant. L’auteur en était un journaliste et chroniqueur bien connu pour ses thèses entières et moralisantes sur le sujet. Il avait sans doute raison. Mais la jeune femme brune ne pouvait plus comprendre le sens des mots parcourus par ses yeux en longues amandes noires.

Elle pensait désormais à la mésange. Elle savait qu’elle était là, et surtout, elle sentait, elle était  certaine que l’oiseau l’attendait. Elle.

Espérait, quelque chose d’elle. Elle ne pensait plus qu’à elle, l’Autre. Angèle ne pensait plus qu’à l’oiseau, qui lui, ne pensait plus qu’à elle. Tel une osmose, un lien nouveau, basé sur la menace de la mort ; coup de foudre négatif.

Le soleil n’avait pas bougé d’un pouce dans le ciel. Jaune dans le bleu. Précisément comme ces plumes. La dernière fois qu’elle l’avait vu, la semaine précédente, Aymeric portait lui aussi une cravate jaune empereur sur une chemise bleu ciel. Avec l’ébène de ses cheveux, le contraste était vif et élégant— Tout  en lui était élégant d’ailleurs, jusqu’à sa faiblesse.

Les secondes s’écoulaient. Les êtres pensant les uns aux autres dans un tourbillon silencieux, obsessionnel. Un compte à rebours qui exigeait d’agir, vite, il le fallait. Se parler, faire un geste, se sauver, ne pas se perdre. Le coeur d’Angèle s’était mis à battre dans une étrange arythmie.

Soudain la sonnette retentit. Avant qu’elle aie pu dire ou faire quoi que ce soit, elle avait reconnu le jeune livreur un peu joufflu d’Amazon qui déjà passait le palier. La sidération resserra son muscle cardiaque pendant que l’imparable se produisait.

Elle se leva à demi :  “Attention!!”

Le type dégageait déjà sur le pavé la petite boule de couleurs inanimée avec un sourire gêné. Il déposa le colis à l’endroit habituel.  Déjà il n’était plus là.

À présent il y avait une mésange morte, les pattes rigides  dressées sur un corps retourné dans une attitude qui n’allait plus du tout avec les rayons de lumière tendre au parfum de mimosa.

Le sang pulsait à grands coups lents dans la poitrine d’Angèle; “ce n’est qu’une mésange” avait dit son père. “Ce n’est qu’un oiseau”, se répéta-t-elle.

Pourtant, elle avait envie de sortir dans la rue, de crier à l’aide, au drame qui s’était produit à tous les passants insouciants. Si elle le faisait, elle savait qu’elle aurait l’air fou, qu’elle serait incomprise (le livreur avait balayé son crime comme une merde de chien) mais qu’elle aurait raison.

ça ne bougeait plus. Et c’était là. Il fallait aussi qu’elle sorte s’acheter des fruits pour son déjeuner. L’oiseau mort gisait au sol maintenant : de mauvais augure, de très mauvais augure. Et Aymeric était si superstitieux. Si sensitif. S’il avait le temps  d’atterrir et de venir la voir avant la fin de la journée, il ne lui pardonnerait pas. L’oiseau le repousserait.

Elle pris le carton du roman qu’elle venait de recevoir. Dehors l’air était frais encore. La mésange n’opposa aucune résistance et roula comme une fleur de coton dans la boîte qui glissa sous elle.

Quand la jeune femme à l’allure d’enfant l’eût déposé dans un taillis de buis tout proche, cela lui fit un drôle de sentiment.

Pour la première fois depuis des mois, Angèle se sentit vraiment apaisée. Aymeric était vivant, et ils se reverraient. Quelque chose était fini.

Donc quelque chose pouvait renaître.

Chronique solaire I: 07/06/2116

“Il est apparu bien vivant. C’était pendant la nuit, mais on y voyait comme en plein jour. C’était en plein été, mais on aurait dit l’hiver. Il faisait sombre et lumineux à la fois; il avait l’air tout à fait vivant, et il souriait.

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Depuis des mois je me suis retenu de demander de ses nouvelles, non, en fait depuis des années. Le temps passait, et je comptais son âge: il devait bien avoir dans les 95 ans. J’avais peur qu’il ne soit mort. Or c’était idiot, plus personne ne meurt plus depuis longtemps. Mais je le croyais parti, que nous ne nous reverrions jamais, ce qui revient à peu près au même.

J’aurais presque préféré qu’il soit réellement mort.

Le doute est parfois plus obsédant que la souffrance. Alors de le voir soudainement, très vieux mais comme cristallisé dans une vigueur encore juvénile, ou enfantine cela m’a soulagé.

Il n’a pas prononcé une parole, se contentant donc de sourire, de son éternel sourire malicieux, au fond un peu oriental, proche-oriental, très ancien, hors du temps actuel puisqu’aussi il parlait hébreux, latin, grec, et avait, dans une époque encore plus lointaine, quand cela existait encore, été ordonné prêtre. Raison de sa place particulière dans mon imaginaire affectif. Aussi.

J’ai souvent pensé que si on ne lui avait parlé de Dieu, si on ne lui avait mis dans la tête cette chimère, telle que beaucoup se la représentaient alors, il aurait été tout autre chose: lui même, davantage. Comédien de tragédies classiques. Metteur en scène de films mystiques. Bref, il y aurait eu ce même souffle spirituel dans sa vie, souffle créatif et vital qu’il n’aurait pas appelé “Dieu”. C’est à voir.

Donc il est apparu, puis il a de nouveau disparu, le temps de me rassurer sur son existence.

Mais ce matin, alors qu’un soleil orange dardait ses premières fluorescences violettes sur les pétales vert-tendres et moussus de la terrasse où je suis obligé de dormir… quelque chose d’absolument invraissemblable est arrivé…

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 Comme si la pression atmosphérique s’était soudain décuplée, une gravité irrésistible me clouait au sol, ou était-ce la fatigue, l’épuisement? L’image bienveillante du vieil homme de mon enfance s’était vaporisée toute seule, avec le rêve parti, mais maintenant j’ouvrais les yeux sur une réalité que je ne reconnaissais plus.

“Est-ce que le soleil va exploser?”

Totalement atterré, la question obnubilait toutes mes facultés.

Tous les bruits familiers de la ville s’étaient tus. La circulation, toutes les artères faisant battre ce drôle de coeur social: comme sectionnées net, sans effusion. Les oiseaux ne chantaient plus. Je tentais un regard vers la vaste ouverture par laquelle d’ordinaire mes amis contemplent les reflets bleus métalliques de toutes les tours, dans le vaste ciel… Mais un effroi pétrifiant m’empêcha de vérifier leur présence. Une intuition profonde me disait qu’elle avaient toutes disparu.

Peu à peu, cependant, une rumeur puissante fut perceptible. Croissante et imparable comme les rayons ultraviolets de ce soleil. Rafraîchissante comme de l’eau. Au bout de quelque secondes, l’impression devint une certitude: la mer montait, quelque part. Un ressac puissant, majestueux: celui d’un océan naissant, le plus proche littoral étant à ma connaissance figé depuis des millénaire à des centaines de kilomètres.

Et tout à coup je pensai à Ariane, qui aime si peu les poissons; je me demandai si elle aussi serait saisie de la même angoisse ce matin. Elle même pensait-elle à moi? Etait-elle prise en cet instant du même regret stupide de n’avoir jamais voulu vivre avec moi?

Des évaporations iodées montaient dans le ciel trop chaud; des rubans de brumes se levèrent avec lenteur formant peu à peu, ou tâchant de dessiner, j’en étais sûr, les lèvres d’Ariane. Puis ils restèrent en place, là haut, stagnants, et elle aussi, restait là, dans ma tête et mon corps  immobiles, désintégrés par le dernier soleil.

Je voulais maintenant que ça finisse. “ça suffit!” criais-je en silence.

Je voulais me réveiller de ce rêve dans lequel j’avais rêvé, je voulais aller courir, ou nager retrouver Ariane, lui dire je ne sais trop quoi, enfin que je l’aimais, qu’elle était conne “ça suffit!”, quoi.

Mais il n’y a pas de second réveil.”

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Ci.