ROSES ET EPINES: AMERICA’S PARADISE

Dieu avait planté un rosier, puisqu’à l’origine Dieu était le jardinier, pour ne pas dire le planteur.

Tout homme qui plante est en droit de se prendre pour le Dieu de la Bible.

Tout homme qui se plante, aussi: Dieu est le premier a avoir fait mea-culpa, après moi le déluge. Tout artiste qui détruit son oeuvre a toutes les absolutions du monde. L’erreur, avant d’être humaine, est surtout divine.

Dieu en son jardin, à l’ouest d’Eden, avait un rosier, ce que l’histoire ne dit pas. Près du rosier était une femme qui s’appelait Lily, The Lily of The West, Son amoureux part la retrouver, mais derrière le rosier, Lily a trouvé un nouvel Adam. La Folk Song, chanson populaire, ou folklorique (« folk », étymologie germanique « Volk », peuple) d’origine irlandaise passe l’Atlantique et se retrouve rejouée à Louisville, Kentucky.

L’amoureux tue l’amant, et se prend quelques épines au passage: les pétales roses tachés de sang, symbole des rêves déçus, des paradis qui tournent à l’enfer, et de manière générale, des passions humaines.

Mais la voix de Joan Baez nous emporte, elle, l’anglo-mexicaine, avec ses cheveux longs à l’indienne, peace&love. Symbole du métissage américain dans tout son génie. Recréant une nouvelle identité, fédératrice, comme le jazz. La musique, creuset primordial, unifie, réconcilie.

Toute unité nationale est fragile, surtout celle fédérale des Etats-Unis où Tocqueville voulu lire le destin politique d’un système démocratique appelé à convertir tout le monde moderne.

Aujourd’hui : unité dans la pluralité, faute de mixité?

Les épines des roses.

« America » symbole de toutes nos contradictions, de la liberté proclamée sur le dos de l’esclavagisme et de l’ethnocide, menant au jazz, au ragtime, aux chants noirs dont les rythmes sont la plus pénétrante, si évidente qu’on ne la redit plus, présence de la culture africaine dans la musique dite « moderne ».

« Help yourself »,

« Help Yourself », à l’ouest d’Eden et au sud de la Champagne.

aide-toi, le Ciel t’aidera. Premier commandement à tout citoyen américain, différente forme de démocratie où pour des raisons historiques, l’égalité n’étant pas vraiment à prouver, n’ayant connu l’aristocratie d’Etat des anciens régimes monarchiques, c’est la liberté qui restera plus qu’en France l’objet de toutes les passions.

Et même si l’ultra-capitalisme prend des airs de ploutocratie inégalitaire sur le plan matériel, le racisme n’y a pas la même résonance que dans un pays comme la France, puisque donc, l’égalité des citoyens ne faisant pas de doute devant la Loi presque divine là-bas, une terre où le « blanc » ne peut se targuer d’une préséance culturelle légitime sur le territoire: les États-Unis, terre où tout le monde est immigré, et ne peut l’oublier, où le blanc porte le poids du péché originel (l’asservissement des noirs pour construire l’Eden) et ne peut l’oublier, et où un président noir a fait pleurer les gens de joie, puis un blond rire de tristesse, ce que nous ne devrons jamais oublier.

Make America Dream again…

L’Amérique de mi-XXIème siècle deviendra-t-elle le cauchemar consumériste de Bradbury et Aldeous Huxley? La musique commerciale détrônera-t-elle les traditions de la country, du jazz, du blues et même du classique (cf Jessye Norman)? Les génies à double tranchant de la Silicon Valley prendront-il le pouvoir (politique, l’autre est acquis planétairement) avec plus de garantie pour les liberté qu’une Chine devenue N°1 mondial?

Tout en la snobant pour avoir les défauts de ses qualités, nous savons bien que nous lui devons tout, beaucoup de critiques européens n’y ont jamais mis les pieds et ne parlent pas sa langue, et n’ont pas lu sa littérature. et parfois même pas écouté sa musique–comment alors la juger?

Joan Baez nous rappelle qu’il faut lui pardonner, et ne pas cesser de croire en elle et ses capacités de rebond, en attendant de pouvoir à nouveau… en rêver.

Jardin d’Eden, quelque part en Champagne.

PAR DELA L’IRREEL ET L’INDIFFERENCE

Dans l’Inconnu sur la Terre, le grand écrivain français né à Nice, JMG Le Clézio parle non seulement du « Bleu infini du Réel », mais surtout il affirme dans une de ses pages où la poésie rejoint l’essai et la réflexion métaphysique, que la Réalité est stable, simple. Que ce sont les hommes, avec leur folie du Logos, c’est à dire leurs pensées, leurs tourbillons intérieurs, leur vanités de fausses idées, qui fichent le bazar et se rendent malheureux, sans véritable Raison, du point de vue de cette Raison supérieure, universelle, paisible, cosmique.

Puisant à la double inspiration de ce texte mais aussi des sagesses védiques à l’origine de l’hindouisme, ou encore aussi comme les grecs le concevaient, la réalité véritable est Harmonie, et le bonheur des hommes, leur capacité à se mettre au diapason avec elle, dans leur corps individuel, comme social.

La spécificité de l’humain, pour ne pas dire sa spécialité, étant de pouvoir rompre cet ordre, pour le meilleur mais souvent pour le pire, ordre auquel les autres vivants, eux, ne voient pas trop à redire.

C’est ce qui a fait les avions, le bonheur d’utiliser un sèche-cheveux le matin, de ne pas mourir à deux ans d’une bête appendicite, mais aussi de se massacrer, souvent plus que de s’aimer, les uns, les autres.

Que tout ceci soit bon ou mauvais, dans la sagesse spécifiquement védique, celle des Upanishad et de la Bagavad Gîta, cela importe finalement peu, du moins beaucoup moins que dans la doctrine chrétienne.

Le ciel passe. Dans cette autre sagesse antérieure historiquement à toutes celles qui ont fondé le monde contemporain, le temps est destructeur, le Divin absolu est à la fois producteur de mort, de vie. Avec une telle conception, Elie Wiesel ne se serait pas révolté devant l’azur tranquille au dessus d’Auschwitz, un matin de printemps, comme il le décrit dans La Nuit. S’il avait été un Brahmane du subcontinent indien du sixième siècle avant notre ère, jamais l’automutilation humaine à l’échelle industrielle ne lui aurait fait perdre sa foi dans le Divin (« Brahma »). La question de l’éthique se serait posée, celle de la révolte, de la responsabilité, de la folie des hommes, de leur injustice, non celle du Monde.

On a rappelé ce matin sur une radio française que le Dieu chrétien est amour et appel à la solidarité et que c’est pourquoi l’Eglise est visée. Bien entendu ce n’est pas faux, mais ce n’est pas vrai non plus.

Le dieu des chrétien est tellement Amour que l’on a massacré en son nom. Il l’est tellement que tout chrétien qui se respecte devrait aujourd’hui non pas suivre les ascèses de Saint Ignace de Loyola mais le modèle du Fils de Dieu, chassant les marchands du temple, disant que le vrai trésor de l’homme c’est son coeur, maudissant le matérialisme et l’accumulation démesurée et égoïste de capital, au contraire, faisant l’éloge du don gratuit de tout.

Ce n’est donc pas ce Dieu là ni son Fils qui ont été attaqués ce matin. Ce n’est pas l' »amour » en soi, puisqu’il faudrait pour cela que les « terroristes » aient une connaissance minimale de la religion chrétienne quand ils n’en ont même pas de la leur, profondément.

Tout ceci est ABSURDE : étymologiquement, discordant, qui rend sourd, qui fait un bruit chaotique, un son faux qui rompt l’harmonie de la vie et du monde, qui casse la beauté du Réel. C’est l’humain pris dans son propre vertige destructeur, et autodestructeur, manipulé par des idées folles et peu claires, nourries par la pauvreté, les ressentiments culturels, historiques et politiques. Ce que cet homme d’Eglise sur la radio a qualifié d' »Esprit du mal », de Démon, en grec daimôn négatif, dont l’individu en tant que tel n’est pas responsable, comme une tempête folle qui le traverse, et qui en même temps, permet de lui pardonner.

En clair : le ciel aujourd’hui est triste, et bien en harmonie pour le coup avec le sort de quelque millions d’humains alarmés sur un coin hexagonal de la planète.

A relire donc tous les textes d’Elie Wiesel partant de la Shoah, à repenser à tous ces égarements religieux depuis les croisades et les premiers grands massacres inter-humains au prétexte de conceptions soi-disant divergentes du Divin, on se dit que depuis le 11 septembre, la barbarie a quelque chose de ringard. C’est bon, c’est fini tout ça, stop. La crise d’ado, c’est fini, il faudrait enfin être sages, adultes, non pas s’embrasser tous à pleines bouches masquées, mais quand même, arrêter d’exagérer comme ça.

Donc en final, puisqu’il faut bien rassembler les idées de manière simple, pour empêcher la compassion de déborder en larmes de rage inutiles et paralysantes à titre individuel, puisqu’il faut bien vivre et ne pas grossir à la loupe une blessure certes sanglante dans le sein d’une sphère qui continue néanmoins de tourner:

1/ La vraie réalité n’est pas la barbarie, par delà les nuages, le ciel est bleu, l’univers produit de la création comme de la destruction que l’humain ne devrait pas précipiter stupidement, s’il veut la paix.

2/ Par delà le bleu du ciel, L’Univers aussi est noir, infiniment, et silencieux. Il n’y a pas franchement de quoi non plus éclater de rire, juste peut-être se réjouir d’autant plus de cette précaire réalité vivante du Bleu qu’il nous est donné de contempler pour un temps restreint. Et sans nous laisser tordre le ventre par la barbarie humaine, tout en se rassurant sur un ordre cosmique des choses, de la réalité sans doute de quelque chose de beaucoup plus Grand que nous, ne pas oublier en même temps de compatir :

Parvenir à vivre heureux, sans être indifférent. Défi de l’époque.

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« SOUFFLES »

Poème du poète sénégalais Birago Diop (1906-1989), peut-être l’un des plus beaux textes à ma connaissance sur l’éternité et certaines réalités… « invisibles pour les yeux » … mais sources d’un apaisement infini pour qui sait malgré tout les voir, autrement.

Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des ancêtres.
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :


Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :


Les Morts ne sont pas morts.
Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :


C’est le Souffle des Ancêtres morts,
Qui ne sont pas partis
Qui ne sont pas sous la Terre
Qui ne sont pas morts.
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :


Ils sont dans le Sein de la Femme,
Ils sont dans l’Enfant qui vagit
Et dans le Tison qui s’enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :


Ils sont dans le Feu qui s’éteint,
Ils sont dans les Herbes qui pleurent,
Ils sont dans le Rocher qui geint,
Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,
Les Morts ne sont pas morts.


Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.

Il redit chaque jour le Pacte,
Le grand Pacte qui lie,
Qui lie à la Loi notre Sort,
Aux Actes des Souffles plus forts
Le Sort de nos Morts qui ne sont pas morts,
Le lourd Pacte qui nous lie à la Vie.
La lourde Loi qui nous lie aux Actes
Des Souffles qui se meurent
Dans le lit et sur les rives du Fleuve,
Des Souffles qui se meuvent
Dans le Rocher qui geint et dans l’Herbe qui pleure.
Des Souffles qui demeurent
Dans l’Ombre qui s’éclaire et s’épaissit,
Dans l’Arbre qui frémit, dans le Bois qui gémit
Et dans l’Eau qui coule et dans l’Eau qui dort,
Des Souffles plus forts qui ont pris
Le Souffle des Morts qui ne sont pas morts,
Des Morts qui ne sont pas partis,
Des Morts qui ne sont plus sous la Terre.

Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.

LA CHUTE

Contrairement à toutes les drogues courantes, l’amour commence par une descente.

Une chute.

Personne ne monte amoureux/se.

Tout le monde tombe.

Quand on monte, c’est qu’on remonte, la pente, qu’on s’élève pour prendre du recul, et cette simple faculté prouve qu’on y est déjà plus.

C’est tout.

On aurait pu s’arrêter là.

Au lieu de tourner un tas de films, de composer un tas de partitions, d’écrire des milliers de pages philosophiques, romanesques, des poèmes etc. On aurait pu.

Mais bizarrement l’humain ne s’arrête jamais là, là où il le devrait, spécialement en cette matière  rouge carmin.

Tentation du diable ou de l’ange, n’allons pas savoir.

La chute, après celle fameuse de nos deux ancêtres bibliques, celle du paradis sur terre, puis celle de Lucifère, l’ange porte lumière, du paradis du ciel, Albert Camus écrivit en 1957 un court roman du même nom.

Un long aveu dans un bar d’Amsterdam, étrange confessionnal empli de fumées et vapeurs interlopes, à l’adresse d’un prêtre muet comme un psy, dont le lecteur ne connaîtra jamais le nom, pour pouvoir y mettre le sien, monologue d’un homme qui se repent comme on désire clamer son innocence, le bien nommé : Clamence.

De manière générale, il n’y a que deux sexes possibles à incarner pour un lecteur. Et selon l’un ou l’autre, il arrive parfois que les interprétations divergent.

Ce texte de Camus devrait réellement s’intituler « Les Chutes » : celui de cet homme parlant, avocat, séducteur, qui reconnait la faute de son passé, qui admet avoir pêché, chuté. Et celle d’une femme, qui saute d’un pont, qu’il n’ose sauver,  et qui par cette chute physique, comme un remord, lui fera prendre conscience de la sienne, morale.

L’édition Livre de Poche des années 70s figurait sur sa couverture une vue en noir et blanc et, pertinemment, en « plongée »  d’une eau trouble parcourue de vaguelettes. Avant de tomber dans une interprétation bergsonnienne de cette eau comme les remous obscurs de la mauvaise conscience de Clamence, cette image implique évidemment le point de vue de la femme qui saute.

Toute chute est-elle volontaire? Dans le cas d’un suicide (au moins d’une tentative) on peut penser que oui – sans nous embarquer trop loin dans la définition de la volonté, et sa part d’impossible ou non irrationalité, au moment d’un geste que la psychiatrie qualifie de « moment de folie »-

La chute amoureuse serait un autre de ces moments,  juste un peu moins « volontaire » du moins conscient. On se retrouve à l’eau avant même d’avoir cherché le pont.

Pourquoi la Chute, 1957, 150p ISBN 9782070360109 un vendredi de Saint Valentin?

Peut-être pour s’interroger et trouver une signification à la couleur rouge sang de l’amour et de la phase amoureuse que voudrait glorifier ce jour, avant d’être celui du top-sales de la rose.

Que l’amour comme sentiment amoureux dure trois ans, comme l’écrivait Beigbeder, ou trois décennies comme on peut en douter, ou trois heures ou même trois secondes, selon un constat plus réaliste, il commence dans tous les cas de figure par cette fameuse chute qui doublée d’une fabrication en bonne et due forme (« faire l’amour ») aboutit parfois à des liens créatifs durables, sous l’emblème d’un enfant.

Celui ou celle qui refuserait la chute serait un peu comme celui où celle qui refuserait de s’allonger sur le divan. Comme celui ou celle qui voudrait connaître la rédemption et la grâce sans avoir commis de péché. L’amour, vécu dans cette passion des premiers moments, ne peut être l’apanage des anges, des cerveaux trop parfaits qui comme chacun le suppose, d’ailleurs comme Marguerite Yourcenar l’a écrit, dépassent le sexe– voire n’en ont pas.

Prendre trop de plaisir à la chute peut gravement nuire à l’élévation (intellectuelle, professionnelle,  politique– cf Strass Khan).

En gros « Être debout ou allongé(e), telle est la question ».

Pourtant certains amours ne font pas tomber et ne viennent pas d’une chute. Ce que les grecs définissaient comme Philiae, l’amitié, Agapé, les liens du sang familial. Quelque chose qui peut se regarder sereinement, « en pleine conscience »,  non pas avec tiédeur mais avec douceur et dire « oui, je le veux ».

Cela relève du miracle. Rare. Peut-être  certains amants qu’un lien plus fort que la chimie mystérieuses avait unis des éons et des années  auparavant, et qui se regardant l’oeil encore brillant, au soir de leur vie, éprouvent le constat ému d’avoir su se relever, ensemble, et par delà le plaisir de la chute, d’avoir  trouvé un bonheur plus réel, plus durable, qui sait… un véritable amour.

 

Francine et Albert Camus, 1943

 » Francine souffrant de dépression, est hospitalisée.  Elle s’est une fois jetée d’un balcon mais on ne sait si c’était pour échapper à l’hôpital ou pour se tuer. Sa dépression a été mise en partie sur le compte des infidélités conjugales de son mari.

Alors qu’il allait annoncer à Francine qu’il la quittait, Camus se tue dans un accident de voiture. Elle et Camus sont enterrés ensemble à Lourmarin » 

in Wikipédia.

 

« KATASTROPHE », INDIGNITÉ ET REALPOLITIK : ANTI BONNES POIRES.

Un homme né en 1992 a tué deux personnes.

Nous sommes le 10 octobre 2019 et c’était hier :

Un homme de 27 ans a tué deux personnes hier devant une synagogue.

Cette synagogue se situait à Halle, dans l’Est de l’Allemagne. Ces deux personnes assistaient à la célébration du Yom Kippour qui signifie le Jour du Grand Pardon.

Cet homme est de nationalité allemande, tout comme ces deux victimes, qui, aussi étaient donc de confessions juives.

« Être de confession juive » est une expression journalistique qui prend ses précautions pour annoncer la bienveillance dans le fait de dire que ces deux personnes étaient juives, tout simplement, et célébraient une fête millénaire dont peu de lecteurs du Monde, du Figaro, de Bild, et encore moins le jeune tueur ne sauraient expliquer le sens spirituel et les origines théologiques, pourtant très belles, très pures.

Deux personnes sont mortes pour confesser un mercredi d’octobre une foi par laquelle elles demandaient pardon pour leur offenses, par laquelle elles se mettaient en attitude de purification et d’humilité devant une entité supérieure, origine première de toute vie, et que certains hommes s’accordent pour nommer « Dieu ».

Mais ces deux malheureuses personnes n’ont pas été tuées parce qu’elles croyaient en Dieu.

Ni parce que que leur assassin n’y croyait pas.

La  question de base est donc :

Pourquoi mercredi 9 octobre 2019 deux humains innocents ont été privés de la vie par un jeune homme clamant que « La Shoah n’a jamais existé » comme certains s’égosillent à dire que Dieu n’existe pas.

Qu’est-ce que la Shoah?

Qu’est-ce que Dieu?

Le jeune homme de 27 ans de nationalité allemande et désormais meurtrier serait bien incapable d’y répondre, historiquement, rationnellement, philosophiquement, et personnellement.

On nage en pleine ignorance.

Ce jeune homme de 27 ans, à la question « qu’est-ce qu’être Allemand »? Ou bien simplement « en quoi, en qui crois-tu » serait peut-être aussi désemparé que le héros de Camus, étranger à lui-même, et se tirerait une balle faute d’autre victime à portée de main.

Un certain dictateur schizophrène en fit tout autant jadis dans un bunker berlinois quand face à son échec et à sa propre insignifiance, il lança au monde ce geste du fou qui ne comprend même pas le mal et les millions de morts qu’il a causé, et avale un pilule de cyanure, pour les rejoindre,

On nage en pleine schizophrénie, perte de l’identité culturelle et personnelle, en pleine « folie ».

Mais pas que.

Qualifier un acte de folie de « terroriste », qualifier un acte terroriste  » d’acte de folie » tout ça revient un peu au même, ne fait pas avancer le schmilblick, et c’est un peu facile.

Il y a des gens qui chaque année disent encore que la commémoration est nécessaire, et répètent, au sourire un peu narquois et cynique de certains les jugeant inutiles :

« PLUS JAMAIS ÇA »

C’est vrai que c’est idiot de répéter chaque année la même chose. Il faut savoir oublier.

Mais il faut savoir se souvenir aussi.

Est-ce que ce jeune homme ne serait pas la signature de l’échec au moins allemand du souvenir?

« Trop se souvenir, nous ne le pouvons pas. Ne pas se souvenir, nous ne le pouvons pas non plus ».

Là est toute la subtilité d’analyse de cette pensée héritée de la longue tradition qui a su résisté aux pogroms de tous les siècles passés, cette citation de la Torah.

Le jeune homme de 27 ans, a-t-il une mémoire? Une intelligence (« capacité d’appréhender le réel objectivement avec un esprit de raison synthétique, analytique et humaine »?

On peut en douter. Et c’est la son drame comme le notre, collectivement.

Alors ces deux morts, sont au moins la preuve de l’échec éducatif, culturel d’un état, d’une politique pour se remettre de crimes dont il s’est historiquement dissocié mais dont il porte paradoxalement la tâche d’enrayer l’héritage.

Ou de faire que cet héritage ne porte plus de fruits empoisonnés. Et au-delà de l’Allemagne, il y a tout système, celui de la France, de tout pays qui porte en soi la responsabilité des démons qui se retourne contre lui « que n’avons nous pas su faire? », dit aussi la mère peut-être de ce jeune homme, espérons.

Donc c’est très rassurant de mettre des euphémismes. De parler de « terrorisme »… Mais il y a autre chose qui couve, qui est trop compliqué à résoudre, et qu’on cache comme une vieille poussière du temps sous le tapis d’une politique qui n’a pas su être réaliste et regarder la possibilité de résurgence de tous ses maux par la seule transmission en sous main d’un message, d’une figure, d’une période de l’histoire que certains, loin d’oublier, tentent de faire renaître. Pour parler clair, la poussière de l’Allemagne nazie, de l’antisémitisme, et de l’entreprise exterminatrice mise au service de la haine de l’autre. Cette poussière là est de la poudre de bombe atomique.

Non, alors, première réponse, la Shoah n’ « a jamais existé » la tournure passée est erronée. Il faudrait dire « La Shoah n’a jamais cessé d’exister », car Shoah signifie Catastrophe, et que la Catastrophe se joue encore là, maintenant, par ce double meurtre.

C’est étrangement tout un pays, tout un système pourtant plein de bons sentiments, plein de belle bien-pensance qui est en cause. Cet homme de 27 ans, comme tout humain, n’est pas le pur produit de lui-même, mais d’un système, socio-culturel, éducatif, étatique- en faillite, du moins qui a échoué.

Ces deux vies parties hier, c’est un coup de boomergang sorti d’un angle mort dont Merkel et les politiques allemandes mais peut-être aussi européennes modernes portent la responsabilité, et les angélismes aussi. Dans les amalgames faciles du moment, il faut comprendre, par la figure folle mais peut-être pas uniquement coupable de cet homme de 27 ans que tout le monde doit se remettre en cause. Et que l’instinct de mort, la haine de soi dans celle de l’autre, la banalité du mal et tout ce dont les intellectuels discutent depuis 70 ans seront éternellement d’actualité, comme une hydre mauvaise tapie au fond de l’âme humaine et dont il faut se méfier, et dont il est aussi stupide de douter comme de croire que tout sera à jamais résolu, non.

Et cela s’appelle la vigilance, et la responsabilité d’une politique réaliste sur la nature humaine, qui pare aux coups, à la résurgence des démons couvant dans le mal-être et la misère socioculturelle des sociétés, malgré tous les progrès réalisés.

« Qui veut faire l’ange fait la bête », et l’angélisme aboutit trop souvent à ce qu’il voulait éviter.

« 

La chancelière allemande portait un nom d’Ange, les hommes avaient tout oublié de l’histoire, tout déformé, pour ne retenir que la haine et la justifier.

La culture avait été bafouée et trahie, on avait jeté le bébé avec l’eau du bain, on avait rien appris , rien retenu, de la beauté de Goethe, des poètes soufis, des citations si belles de la Torah, et quelques scènes de films cliché nous faisait voir des officiers de noir et rouge écoutant les génies musicaux du 19ème siècle.

Michel Tournier, le roi des Aulnes, tout était à réécrire, à passer, transmettre, dans un sentiment d’amour et de fraternité universelle à préserver et pour lequel des hommes avaient donné leurs vies.

Tout foutait le camps à nouveau, en ce début de 3ème millénaire, car le mal est comme une drogue, et l’humanité un camé capable à chaque coup de blues d’une génocidaire rechute.

Les cours d’éthique alors n’avaient servi à rien, on ne connaissait pas plus son prochain qu’en 1938 puisqu’on ne l’aimait pas, puisqu’on avait peur de lui. C’était ça la catastrophe, c’était ça la Shoah, du moins le début de son cancer jamais jamais guéri. C’était maintenant, alors, le temps de la vigilance et de la politique ferme, humaniste, mais réaliste et pédagogique.

« 

Page  de l’histoire du XXIIème siècle.

Le précipice nous tend les bras, il faut dire non à la haine, mais ça ne suffira pas. IL faut un travail de mémoire, d’histoire profonde, factuelle, culturelle, artistique, et spirituelle.

La question est si effrayante qu’elle paraît aussi folle qu’à l’enfant que l’on avertit de la mort, un jour de sa maman :

Et si la Shoah (culturelle, humaine, climatique) n’était encore qu’à venir, et plus terrible que celle du passé? Et s’il n’était cependant pas trop tard, à condition d’être lucide et de savoir prendre à temps les bonnes décisions? Et de s’Alarmer, et donc d’abord de comprendre et d’ouvrir les yeux, UTILEMENT?

11- NAÏVETÉS

C’était un mardi comme tant d’autres, et le vent de Dieu soufflait sur la création.

Il n’y avait pas un nuage, au dessus de la Tour Eiffel, on se serait cru dans une peinture naïve des débuts du XXème siècle, quand on croyait encore les cataclysmes impossibles.

On croit toujours, on veut toujours croire les cataclysmes impossibles, même quand ils ont eu lieu.

On croit, on veut croire, que c’était tellement énorme, que ça n’arrivera plus jamais. Classique.

On se réfugie dans le trou d’obus, par esprit à la fois mathématique et magique, par superstition, par raison : ça ne peut pas tomber une deuxième fois au même endroit.

Peut-être même qu’on arrive avec le temps à se persuader de l’inexistence des obus.

C’est l’être humain qui veut ça, une source incroyable d’espoir fou, jusqu’à l’inconsciente légèreté et soudain…

Ω

Elle s’était fait cette réflexion dans le métro alors qu’elle partait en reportage : “cet hiver, il me faut une cheminée”.

Comme ça, d’un coup, elle avait réalisé la différence entre “avant” et “aujourd’hui”. Le point pivot n’avait pas été la perte de Fantin, finalement. Elle venait d’ailleurs de le revoir la veille, avec obligation de le disculper. Ce n’était pas à cause de lui, non, et Dieu savait s’il n’était pas prêt à revenir un jour (Fantin) … il était capable de tout, enfant capricieux, désormais qu’elle lui affichait une tendresse presque sororale.

Donc ce n’était pas lui, le feu, l’étincelle, qui parfois manquait comme un paradis perdu, ça ne pouvait pas être lui, ni eux.

Le métro aérien filait gentiment vers le Champs de Mars, le ciel était toujours estival, l’hiver n’était pas prêt de se pointer, et elle avait réalisé comme ça, ou senti, un désir puissant, non plus de Fantin, mais justement de froid et de chaud, d’hibernation, de grotte, de champs givrés, de corbeaux de Bruegel, de refuge, de brume mais de crépitements : d’un feu de cheminée.

Cela pouvait bien se trouver. La solution d’une envie simple.

“Cherche homme avec Cheminée”. Fantin lui avait fermement déconseillé de chercher quoi, qui que ce soit, avec une moue bien à lui qui trahissait possessivement sa peur qu’elle ne trouve.

Mais elle était libre.

“Cherche soleil d’hiver, cherche Cheminée”.

Ça irait bien comme ça.

A l’époque elle avait un téléphone portable dont elle ne se servait même pas, et ce n’est que de retour chez elle que la bombe médiatique, le streaming latest breaking news avait explosé. Tout effacé.

Des fourmis enflammées, deux termitières en ruine. Tragique, elle en pleurerait des années après.

Fini les jeux de miroirs, de l’art avec le réel, de Fantin.

Tout ça ne servait à rien peut-être—des évasions.

Sous cet augure mauvais, mais peut-être bon aussi, comme une piqûre de rappel, s’ouvrait alors le siècle, le millénaire.

La vieille nécessité de s’entendre, dans l’avènement d’un monde global où les uns croyaient vert, les autres bleu, où l’on voyait le bien et le mal à travers des kaléidoscopes psychédéliques.

Et puis Babel avait prit un coup, mais ne s’était pas effondrée. Tant bien que mal, par la conscience du danger incessamment renouvelée et par les actes de sursauts qui en avait découlé, en découleraient dans les décennies futures—l’humain avait une belle tendance à ne pas vouloir totalement s’autodétruire, en spécialiste des rebonds in extremis. Il fallait croire.

Collectivement et à la fois

Individuellement, pas égoïstement.

Et puis l’amitié avec Fantin avait été plus forte que les mirages de brumes passionnels, et puis la sagesse était revenue et : elle avait fini par trouver une cheminée où brûlent des feux de joies.

 

UNE PETITE ENVIE HOMICIDAIRE… juste une envie. 03/09/19

Qu’est-ce qui avait bien pu lui arriver?

Qu’est-ce qu’on avait bien pu lui faire?

Elle ne pouvait plus regarder les hommes.

Du moins plus comme autrefois.

Elle ne marchait plus non plus dans la rue, comme autrefois.

Elle cherchait. Des anciens, de très jeunes enfants, des êtres inoffensifs.

Une vache aux yeux doux, un cheval, peut-être.

 

Ce n’est pas qu’elle avait peur d’eux non plus. Sa souffrance s’était muée en rage, son trauma en mépris, en dégoût— en haine presque.

Il y avait eu un déclic, elle ne pouvait pas l’expliquer, une émission de radio, ce 3 septembre 2019, et subitement, l’évidence d’une vérité qu’elle n’osait s’avouer : que ce n’était pas elle la coupable, que ce n’était pas de sa faute, que c’était eux, les monstres.

Qu’est-ce qui avait bien pu lui arriver?

Qu’est-ce qu’on avait bien pu lui faire?

Inutile d’en parler, ce n’était pas à la portée du moindre petit coeur fragile venu qui aurait pleuré d’un mini plaquage un peu rude. Ça avait été cela aussi d’abord, puis des… dérapages.

Et elle avait, avec effroi mais aussi une sorte de curiosité ébahie, elle avait compris les autres, les autres femmes. C’était presque fascinant, que cela lui soit arrivé, elle qui se pensait immunisée par le milieu social, l’éducation, ce qu’on a tord d’appeler l' »intelligence ».

Elle avait, pour la première fois de sa vie,  éprouvé la peur d’une violence.

Elle avait compris les prémisses de ce jeu infernal et trouble où le paradis et l’enfer se mélangent, l’amour d’un être et le MAL qu’il peut faire.

Elle ne dirait jamais ce qui lui était arrivé, ce qu’on avait bien pu lui faire.

Elle était debout, preuve qu’il y avait infiniment pire.

Ce matin-là, elle ne se sentait plus seule, et elle n’avait plus peur.

Et la haine, au moins comme un passage provisoire, cette haine quasiment générale qu’elle s’autorisait à ressentir était saine, quoi que non morale, mais que signifiait la « morale »… ?

Elle devait peut-être se forcer au pardon, « le diable n’est pas responsable de son acte », mais elle n’y arrivait pas.

Alors un volcan s’était éveillé dans son coeur, et une flamme si belle que justement tous les hommes la regardaient, s’était allumée dans ses grands yeux noirs.

 

Elle marchait droite, soudain libre de tout espoir en eux, soudain désespérée dans un sens, ou espérant ailleurs.

Il n’y aurait pas de rachat, pas de guérison, et le pardon, même s’il était possible, était inutile.

Il fallait une destruction, et recommencer, c’est à dire éduquer, sur des bases nouvelles, qui donne au moins envie d’une nouvelle humanité possible.

Tout à fait possible.

Bien peu devraient être sauvés.

Elle pensait malgré elle soudain à David, mais David n’était pas un homme, les vrais musiciens ne sont pas des hommes —ils sont au delà.

Elle revoyait son beau visage penché sur le clavier, la magie de Haydn ou Mozart lançant des éclairs sombres dans la laque du piano. David était et resterait, avec les êtres de sa race, un ange non-déchu.

Pour tous les autres, elle c’était fait une raison. Il n’y avait qu’à attendre.

Et elle attendait, tranquille, heureuse.

Elle attendait, que la mort naturelle fasse son travail. Et elle les regardait sachant cela, calme, presque clémente.

Tous finiraient par disparaître, et la terre serait un jour de nouveau libre, et pure.

 

ChuteDiable

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ: PERIMÉES, OU RÊVÉES…

« Les grands changements sont silencieux » qui a dit cela?

« Il faut que tout change, pour que rien ne change », pour sûr, cette citation est du Prince Fabrizio de Salina, alias le Guépard dans le roman de Lampedusa sur la révolution libérale italienne en Sicile.

Les grands tremblements de terre, les tsunamis sont d’abord imperceptibles, puis dévastent tout dans une espèce de « furieuse lenteur ».

Ainsi l’ordre, le fonctionnement capitaliste actuel du monde global s’est-il imposé, d’une main de fer dans un gant de velours, depuis les premières révolutions politico-bourgeoises du 18ème siècle en Europe.

Faut-il croire aux grands effets de manches? A la théâtralité parfois sanglante des révoltes? Aux coups de tête et de béliers éperdus? Faut-il croire en leur efficacité, en leur durée, en leur conséquences en cohérence avec l’impulsion première de leur idéologie?

Au contraire, une certaine pensée peut-être plus pragmatique de la vie, plus réaliste, dit que les vrais changements arrivent à pas de loup, comme la gestation lente mais sûre d’un enfant. Que ça ne se voit pas, qu’il n’y a pas d’excitation romanesque,   romantique, qu’il n’y a pas de passion presque, du moins qu’il n’y pas de violence, pas de souffrance. Mais une prudence sûre d’elle, bonne ou machiavélique. Le joueur d’échec ou de go se tient serein. Il ne porte pas de gilet jaune, il ne s’appelle pas Emmanuel… qui est-il, ou elle?

La joueuse d’échec ne s’appelle pas non plus Marianne, la carte du territoire présentera quelques nions, ainsi que la statue de l’Arc de Triomphe.

La représentation de la liberté révolutionnaire sur un monument napoléonien, trépanée par des hommes non pas réellement désespérés de ne pas être libres, de ne pas savoir être fraternels, mais de ne pas être égaux, dans le sens de 89, d’Identiques, d’équivalents, dans le sens d’une dignité matérielle et financière dont on les ampute.

« Discours sur l’Inégalité parmi les hommes », et sur les écarts de salaires et de fortune, devrait réécrire Rousseau.

« Il y a dans toute révolte populaire un rêve libertaire et communiste », qui a encore dit cela?

Il y a dans toute révolte populaire une part de violence virile qui éclate, même si Delacroix fait monter une Marianne sein nus sur les barricades, et puis une part de manipulation, et puis ce ne sont pas toujours ceux qui souffrent le plus qui crient.

Des hommes avec des gilets fluorescent, couleur qui n’existait pas du temps de 89 et de Napoléon, ont fait s’épancher la matière grise d’une tête qui symbolisait la liberté rageuse, la force virile, féminine, totale, qui dit NON,  la pugnacité de valeurs justes qui doivent toujours rester vigilantes et combatives pour perdurer.

Cette quasi profanation signifie-elle désillusion, contradiction du mouvement, absurdité, ignorance, ou simple dérapage totalement incontrôlé?

L’Histoire a prouvé que les sans-culottes et les bonnets phrygiens ne furent pas les vrais vainqueurs de 89, les révolutions flouent ceux qui y participent, mais non ceux qui les fomentent.

La vérité avance à pas feutrés et sûrs, sans grands éclats donc. Dans la sphère intime avec douceur et prudence, dans la sphère publique avec sagacité et vision à long terme.

Pendant ce temps, le joueur ou la joueuse de Go sourit, d’un sourire de Mona Lisa sur les lèvres viriles de la future Marianne, dont personne encore ne connaît le nouveau visage.

 

L’ENTRÉE DE LA SORTIE (« L’ITTÉRAIRE »:-O!)

E.

COMME Ecrire Nom de code secret d’un amour honteux, maudit, caché mais aussi inévitable, fatal, qu’impératif. Presque un péché, une déviance, un vice vital (comme l’amour).

E.

 

 

L’inutile.

La cacophonie.

Le mythe de Sisyphe.

 

L’agréable.

Joindre l’inutile à l’agréable.

 

Pourquoi écrire? On entend plus rien. On croule sous les mots. CHUT! Enfin merde quoi! Relire suffirait.

Alors? Pour quoi?

 

Pour se donner des airs.

Pour se prouver quelque chose.

Pour un acte narcissique.

Pour un acte thérapeutique (psychanalytique)

Pour un acte esthétique.

Pour un acte esthétique, oui.

Pour l’anti-néant de Malraux, ah oui.

 

Rester critique. Critiquer la critique. Se critiquer. Tout passer au crible, et se rendre compte que ce qu’on vient de penser, ce qu’on vient de dire à quelqu’un, ce quelqu’un même, ce n’est pas ça la vérité, ce n’est pas tout à fait juste, ça ne sonne pas.

 

Monter, monter, monter. Comme sauter un tas d’obstacles. Se rendre compte qu’à chaque fois, ce n’est pas ça, on y est pas.

 

Pourquoi E?

 

Pour oeuvre morale, pour se remonter le moral. Pour le remonter aux autres.

Pour oeuvre philosophique, pour restaurer une sagesse, la mettre au goût du jour.

Pas pour rester là “bla bla bla” moi moi moi. Non. Pour faire regarder par la fenêtre ouverte sur les Choses et l’Autre.

 

Pour tenter vraiment de poser un regard sage et apaisé sur le monde.

On est pas là pour en chier, on est pas là pour crier qu’on en chie, ça, ça ne sert à rien.

Même si c’est beau.

Et est-ce beau?

 

On avait dit : écrire comme composer une ode, et une révolte.

 

Pour reprendre la veine ancienne et juste, habile et sincère, pure (Camus, Montaigne, Racine) ou outrancière, sauvage, provocante (Rabelais, Romain Gary).

 

En gros : dire Non (la révolte) dire ce qui ne va pas, et donner une solution, dans un dire Oui, une ode, dire comme malgré tout la vie est belle, sage. Comme notre existence est un peu surfaite devant tant de beauté, notre ego insignifiant.

 

Arrêter de signer, arrêter de singer qu’on serait quelqu’un de vraiment à part, de génial, avec un coeur ou une âme plus fine, plus en souffrance, plus à l’écoute, etc.

 

En finir avec les signatures, ne plus dire “écrivain” dire “miroir”.

 

Qu’est-ce que tu fais, dans la vie? Enfin qu’est-ce que tu aimes, qu’est-ce que tu sais faire de mieux?

Bah, pas grand chose : réfléchir, posément, je suis miroir. Je fais miroir. Pas une profession, à peine un art, une technique un peu, un fluide de mots qui passe et qui envoie un chant, un peu comme le champ magnétique des particules de la matière.

 

Un truc qui aurait été poli par la vie, les ans, les souffrances, les expériences, les écrits des grands (classiques ou modernes), un truc très humble et un peu orgueilleux en même temps par son humilité même à ne pas vouloir être, mais surtout transparaître par son oeuvre, seulement.

 

Un vieux miroir qui nous montrerait des faces de la vie surprenantes , qui nous remettrait en accord avec soi, avec le sens, surtout: le Sens de l’existence.

Voilà, ça devrait être ça, ça ne devrait plus qu’être ça, “écrire”.

 

Nous aurions, les écrivants, les miroirs, des noms de code, des numéros, et personnes ne pourrait, personne ne devrait nous reconnaître. Tout désir de “reconnaissance” tué dans l’oeuf. Personne ne connaîtrait notre visage de chair. Ainsi l’égo ne serait pas flatté. Ainsi nous écririons en restant purs, concentré sur le travail de bien exposer, avec clarté, lumière, par nos différentes facettes de miroirs brillants, l’éclat de l’existence, sa tragédie belle, sa force, et ainsi communiquer, faire du bien: aux autres humains.

 

Nous porter aussi réceptacles et diffuseurs d’une langue, transmetteurs à la fois innovants et perpétuant, conservant. Irradiant une mémoire langagière, une culture.

 

Toutes ces choses tellement connues; analysées; pensées, évidentes au fond, balayées cependant par l’impatience et l’impulsion désordonnée du désir d’écrire, d’apparaître, de se confirmer sa propre petite existence dans cet ouvrage, dans quelques pages relues avec un plaisir onanique “j’écris donc je suis”.

Mais non.

 

Je ne suis pas « parce que » par-ce-que j’écris.

Je ne suis pas « parce que » par-ce-que je créer.

Je suis. Ergo sum. Basta.

Au delà de mon enfant, au delà de mon acte, au delà même du jugement subjectif que je me fais de moi-même

 

Et ainsi toute existence est belle et simplissime et vaut la peine. Même ignorante, même la plus humble, même silencieuse et muette, là dans un coin en retrait, à aider, à aimer, sans dire un mot, d’un baiser ou d’une main ou d’un regard.

 

Nous n’avons pas du tout besoin d’écrivains, nous n’avons pas besoin de romans écrits pour rassurer quelqu’un sur ses propres capacités à l’écrire. Pour donner une cohésion sublimante à sa vie, à sa généalogie, à ses psychoses. Nous n’avons pas du tout besoin d’une diffusion sociale de tout cela.

Nous n’en avons pas besoin, et pourtant il est bon qu’une partie de ce travail soit diffusée. C’est tout l’enjeu de la censure (à un niveau intellectuel, artistique et non moral aujourd’hui) et la limite d’un absolu de liberté artistique posé comme mythe contemporain de la réalisation individuelle.

 

Entre les oeuvres qui resteraient privées, personnelles, rattachée à des sortes d’archives familiales comme ces anciennes statues des ancêtres que gardaient dans un placard des l’atrium quelques aristocrates romains, et les autres, (incluant une partie des précédentes) pour publication (élargir à la connaissance du public) : comment choisir?

 

Ce choix, les critères du filtrage constitue donc au fond l’unique question littéraire pour les temps qui s’ouvrent. Elle l’a toujours été, mais a fortiori au début de ce XXIème siècle, à la croisée de phénomènes centrifuges (démocratisation d’accès à la culture, libération de la parole positivée par le renouveau freudien de la catharsis grecque, facilitation de la création – du sentiment de création- d’un “texte” par la maîtrise des logiciels d’écriture, climat général de valorisation de toute création donnant de l’assurance à l’ego, désinhibtion court-circuitant le détour autocritique etc.etc.etc. ) le tout aboutissant à une (sur?) production de textes.

 

Que décide-t-on de publier, et ainsi implicitement de faire aimer? Pourquoi et sur quels critères en décide-t-on? Qui décide et selon quelles subjectivités? En quoi les enjeux de rentabilité économique jouent-ils un rôle majeur, en quoi cela peut-il favoriser la pertinence de certaines thématiques sociales, sociétales, et en quoi cela peut-il inversement être un moyen d’influence et de frein politique sur certaines visions, idées pour décider de l’ “air du temps”…? (doux euphémisme).

 

Toute langue est un organisme vivant évolutif, comme le groupe humain qui l’utilise. Tout discours sur le monde a pour instrument une langue, et pour se faire entendre, s’il veut rester intelligible, doit donc évoluer dans la forme.

Première implication: renouveler l’écrit sur la forme pour perpétuer des idées, s’agissant d’un discours qui vaudrait la peine d’être ainsi actualisé pour maintenir sa pertinence (ex : la prose profonde de Jean Giono, dans la crise socio-écologique actuelle). Seconde implication: la langue d’un groupe social donné à un instant T est elle même scindée en différents niveaux de langue, (syntaxe et vocabulaire) qui la rend diversement intelligible par les sous-groupes sociaux de ce vaste ensemble. L’impératif d’intelligibilité doit-il alors empiéter sur la création et la sélection littéraire? (ex : doit-on faire le choix d’une prose simple, au vocabulaire restreint pour la rendre accessible à un plus vaste lectorat, réduisant ainsi l’effort de lecture, mais aussi l’apport et l’enrichissement culturel induit par cet effort ?).

 

De façon générale, on voit que la marchandisation du livre et son entrée dans le domaine du consumérisme est le reflet d’un conflit culturel profond des sociétés de l’écrit. Aldeous Huxley et Ray Bradbury l’avaient prédit. La question de la rentabilité d’une oeuvre touche en réalité l’ensemble de la production artistique mondiale (cinéma, arts plastiques, théâtre etc.) Les mots “exigence”, “exigeant” désignent dans le parler “artistiquement correct” certaines créations, pas nécessairement obscures ni verbeuses, mais qui recèlent simplement une beauté, une vérité qui demande un petit effort pour se laisser dévoiler. La notion même d’initiation, d’édification du lecteur par son accès au monde poétique (comme théorisée par René Char), l’enrichissement d’une intériorité personnelle sont par essence incompatibles avec l’idée de best seller. Sauf miracle et aura particulière (cf la Bible, ou les poèmes de Char lui-même) qui n’a comme résultat que d’être acheté à des milliers d’exemplaires sans que cela implique effort de compréhension du texte. La fascination du mystère, ou du charabia, autre syndrome à la fois intellectuel et populaire.

 

Le phénomène de division cellulaire des sociétés particulièrement dans la culture occidentale ne facilite pas non plus la tâche de ce choix, de ce qui surnagera. La division à l’intérieur des groupes humains, les communautarismes culturels, l’accroissement des disparités sociales qui sont une conséquence objective du système économique global font que pour toucher au plus large une communauté qui n’a pas de vrai de cohérence, l’oeuvre est condamnée à ne pas en montrer elle-même, c’est l’écueil du “plaire au plus grand nombre”. Et se défaire.

 

Pourtant on dit que la splendeur de certaine créations parle à tous, que le Beau est irrésistible et que c’est à ce critère qu’on reconnait une grande oeuvre. Mais il y a encore au niveau encore plus parcellaire une multitude de sensibilités “pour plaire à tous, on ne plait plus Vraiment à personne”. Autre conséquence.

 

Alors quoi faire?

 

Arrêter d’écrire?

Oui.

Arrêter de publier?

Oui.

Décréter une trêve de 100 ans pendant laquelle l’humanité n’aurait la possibilité de lire exclusivement que des rééditions. Commençant par Homère et s’arrêtant mettons à Houellebecq ou Boualem Sansal, cela fait déjà une belle bibliothèque mondiale dans laquelle piocher.

Danger de psittacisme? Roman d’anticipation en germe dans cette idée même, et démangeaison révélatrice à vouloir l’écrire? L’Humain est de nature bavarde, pire, il aime le verbe qui le distingue de l’animal. L’humain ne parvient au mieux à se taire que dans le silence de la page qui s’écrit ou de l’orgasme muet.

 

Alors? Éternel dilemne à l’échelle artistique de cette articulation douloureuse chez les hommes entre conservatisme et libéralisme. Entre nécessité de savoir conserver pour pouvoir vraiment innover, de parvenir à se juguler, de jouer de la raison et de l’héritage pour faire exploser la folie dans des fulgurances géniales, le devoir de mémoire et l’élan vers l’avenir, le passé en planche d’appui… Avoir conscience que la force d’une langue et sa beauté c’est à la fois la classe pour ne pas dire le classicisme de ses racines et sa capacité à l’englober dans un pas de côté soudain, déjanté.

 

Alors continuer à écrire?

Oui.

Continuer à publier?

Oui.

Dans ce maelström, ce chaos de mots en tout sens, juste reflet d’un temps ou le Temps esthétique semble être aboli, où tous les styles et les époques auraient la liberté de pouvoir dialoguer.

Alors oui, publier, écrire, mais dans LE RESPECT PROFOND DE CES DEUX VALEURS qui permettent à l’humanité d’avancer, au lieu de s’autodétruire, de se découvrir dans sa profondeur et ses joies les plus belles, les plus folles, les plus nobles :

LIBERTÉ et DIVERSITÉ.

LA MÉTAMORPHOSE EST DONC POSSIBLE

« Je pense que le mot métamorphose est plus riche que le mot révolution.

(…)

C’est ce processus de transformation que nous connaissons très bien chez la chenille qui, s’enfermant dans sa chrysalide, commence à s’autodétruire en tant que chenille, y compris en détruisant son système digestif, pour s’autoconstruire avec des ailes, en tant que papillon. La chenille est devenue autre, à partir d’elle-même.

On sait avec quelle difficulté, quand la chrysalide s’ouvre, le papillon parvient à déployer ses ailes avant de pouvoir s’envoler. Comme un enfantement, la métamorphose s’accomplit dans la douleur. Toute l’évolution est donc un processus de création qui crée de la destruction. La formule de Schumpeter, la  « destruction créatrice », qui est maintenant reprise un peu partout, est à mon avis fausse : c’est la création qui est destructrice. Quand on crée le monde industriel, on détruit la paysannerie traditionnelle  aux XVIe et XVIIe siècles. (…) Il faut donc se demander ce que l’on gagne et ce que l’on perd dans ce qu’on appelle un progrès car il provoque une régression parfois invisible ou du moins non quantifiable. (…)

De la métamorphose devrait naître une société qui, à l’échelle du monde, engloberait les nations.

Cela semble improbable aujourd’hui car ce qui est probable pour un observateur donné, en un lieu donné, qui dispose des bonnes informations sur les courants qui viennent du passé et qui traversent le présent, constitue une continuation vers le futur. Et c’est ce que j’ai cru faire en disant que si nous continuons, nous allons vers des catastrophes probables.

Mais qu’est-ce que l’improbable?

C’est ce qui n’est pas impossible mais peut advenir de façon inattendue.

Voici un parfait exemple d’un improbable historique. En automne 1941, l’armée nazie, qui avait déjà dominé l’Europe, dominait pratiquement toute l’Union Soviétique. Elle avait encerclé Leningrad, était aux portes de Moscou et il lui suffisait d’une nouvelle poussée pour conquérir Moscou. Soudain des pluies diluviennes ont embourbé l’armée allemande et elles ont été suivies par un gel précoce. Staline avait nommé Joukov, qui fut un des grands généraux de cette guerre, comme commandant en chef du front de Moscou et, le 5 décembre 1941, Joukov déclenche la contre-offensive soviétique qui repousse les Allemands à deux cents kilomètres de Moscou.(…)

Autre facteur aléatoire, Staline a su par son agent secret Richard Sorge, dont on connaît très bien l’histoire maintenant, que le Japon n’allait pas attaquer la Sibérie, et pour cette raison il a pu déplacer son armée d’Extrême-Orient sur le front de Moscou, ce qui fut un élément décisif de la victoire soviétique. Deux jours plus tard, le Japon attaquait Pearl-Harbor, et les États-Unis basculaient dans la guerre qui devenait mondiale.

C’est alors que le probable a commencé à devenir improbable et que l’improbable a commencé à devenir probable (…)

L’improbable, l’inattendu est donc possible, la métamorphose est donc possible. La

lutte n’est pas totalement désespérée. Mais l’espoir est le possible, ce n’est pas le

certain. Lui donner certitude est une erreur totale. Comme le disait Heraclite :

« Si tu ne cherches pas l’inespéré, tu ne le trouveras pas. »

Egar Morin, PENSER GLOBAL.

 

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