O.O

Ils avaient un corps totalement imberbe.

Sauf sur la tête, les parties génitales, les aisselles. Les mâles en avaient un peu plus, de poils, autour de la bouche. ça faisait bizarre. Mais même hyper poilus, aucun ne pouvait rivaliser avec nous.

Ils avaient été, depuis la nuit des temps de leur naissance préhistorique, un peu obligés de se bouger un peu  leurs fesses à nu, pour  les couvrir, de se mettre à cogiter sérieux, histoire de trouver une solution décente à leurs insuffisances. Cela leur avait  donné une forme d’intelligence que dans leur démesure, ils avaient tout de suite qualifiée de “supérieure”, l’instant de s’en rendre compte.

Ils étaient un peu  frimeurs nés, tous. Ils nous trouvaient parfaitement cons, et c’était bien réciproque, mais au fond ils savaient que nous étions aussi, mais différemment intelligents, et c’est pour cela que nous leur faisions peur, ce qui était aussi assez réciproque.

Donc ils étaient tout nus, parfaitement à poils, naturellement.

Mais au lieu de voir ça comme un châtiment, ils avaient vu en cette différence étrange la marque d’une élection.

Ils s’étaient mis à regarder le ciel bizarrement, avec beaucoup d’excitation, ils s’étaient mis à gémir sur leurs morts, de manière assez absurde, voire indécente.

Ils avaient décrété que tout ça n’était pas du  tout supportable en l’état.

C’était manifestement des hyper sensibles qui s’était mis en tête d’apprivoiser le monde, faute de pouvoir se guérir de leur fragilité, faute de faire que des poils les protège un peu  mieux du froid.

Des types nés pour la complication: des humains.

Ils s’étaient donc mis en tête des idées incroyables, sur la vie, sur le bonheur, l’amour, et parfois, tellement d’idées, que ça les empêchait justement de vivre, d’être heureux, d’aimer.

Bon. Ils avaient établi qu’on ne savait pas, nous, que nous  étions, selon la formule de Heidegger, des “êtres pour la mort”. Et ils avaient fait de cette prise  de conscience de la finitude le fondement de leur révolte, et de leur liberté. A la base, il faut  avouer que ce n’est pas con, même si, dans un sens, c’est vain.

La lutte en elle même était leur façon de se sentir exister: nous avons toujours été différents.

Donc ils nous trouvaient cons. De ne pas nous rebeller contre la Nature. “Bêtes”: le nom commun qu’ils avaient choisi pour nous qualifier était aussi transformable en adjectif synonyme de “con”. Pratique, sympa.

Comme je suis con, comme je fais partie des cons, et que je  ne pense jamais, je me suis quand même demandé alors pourquoi ils  n’avaient pas simplement partagé le monde vivant plutôt qu’entre “humains” et “bêtes”, entre simplement “intelligents ” et “cons”.

?

Je tire de cette interrogation l’hypothèse selon laquelle : par précaution, ils savaient bien à la base qu’ils étaient loin d’être tous intelligents, et que  nous n’étions pas tous si cons– puisque notre regard leur faisait peur, souvent.

Evidemment que je sais que  je  vais mourir.

Evidemment qu’il n’y a rien à y faire. Evidemment que quelque part, ça nous fige tellement, qu’on en a une conscience lucide et cruelle, et rationnelle, tellement qu’on ne juge pas très intelligent de foutre des coups de poings dans l’eau du  Destin.

Evidemment ça nous rend triste, les humains ont la révolte soit sauvage, soit belle, artistique, tragiquement belle, joyeusement belle. A nous l’attitude placide et mélancolique. Joies infantiles et oublieuses des bêtes  que  nous sommes: parfois nous dansons.

Enfin… nous  n’avons pas inventé la musique baroque ni le Jazz, soit.

Il y a sans doute quelque chose qu’ils ne comprendront jamais. Mais nous non plus, je l’admets, il y a peut-être quelque chose que  nous ne comprendrons jamais.

Qui a raison?

La Terre? Le système solaire? Le Cosmos? La vie ou la mort qu’ils redoutent tant?

Qui aura raison?

Ils nous regardent fascinés, ils ne veulent pas croire que c’est nous qui les interrogeons, du  plus profond de la grande bifurcation. Il y a des dizaines de milliers d’années.

Ils nous aiment, soudain nous  les obsédons. Et dans une chambre d’hôpital, l’un d’entre eux a tout à coup envie de nous dessiner, comme par une grande vision. Devant le spectacle qu’il trouve quand même vachement comique de ce corps à poils soumis à l’examen des docteurs, réalisant son ridicule de primate, tout à coup il pense à nous. C’est bien le moment et l’endroit. Tout en écoutant du swing sur TSF jazz.

Va comprendre Charles. Un grand désir d’expression, de recréation d’un monde, bien typique  de leur espèce, qui leur donne des démangeaisons. Et l’humaine dans son lit d’hôpital, qui n’a vraiment rien à foutre de mieux, trouve ma tronche sur internet, et me choisit, entre tous les Orangs-Outans  de la toile… et réalise que je ne peux pas être con, rien qu’à  mon regard, et réalise en même temps…. qu’elle ne sait pas dessiner.

 

 

REGARD CHANTANT

Petit poème d’hommage à la Prévert, pour la rime en aimant…

 

C’est la vie, c’est la mort

Aznavour est mort.

Dans un sens c’est si triste

Quand un monde se finit

Comme un amour parti

Qu’on se demande soudain:

Comment vivre sans lui

?

 

C’est la mort, c’est la vie

Un petit air qui s’enfuit

Un courant musical

Si joli que c’est si triste

Comme c’était triste d’être joli

Autrefois la mélancolie

Romantique, évanouie.

 

Et ta voix nous poursuit

Vibrante, chaude, fragile, infinie

Qui te survit

Etrange monument

De sons contre le temps

Qui s’élève

Nostalgiquement.

 

C’est la vie, la vie,

La vraie musique jaillit

Un peu démodément

Trop tendrement

Langueur dans la voix

De nos grands-parents

Chantant: l’antan, l’antan.

 

Contre le vent

De la mort, de la mort

Qui démolit tous les raffinements

Des anciens sentiments

Si nobles, poétiquement

Contre ce vent

De progrès annihilant

Froidement

 

Ta Bohème, tes vingts ans

Pour toujours si

Mystérieusement, si populairement

Mais si profondément, magiquement

Emouvant.

 

Charles A2

 

LE CHANT DU MONDE

 

Cheval ami, et cheval de l’apocalypse. Dans la complainte un peu folle, shakespearienne d’un personnage de Giono, un personnage de femme, lasse des hommes et de leur furie absurde, ridicule. Qui attendrait le déluge, que tous périssent, sous les sabots d’un cheval rédempteur, et pur, et qui l’épargne, elle seule.

p 125, édition Folio, Le Chant du Monde, Jean Giono, paru en 1934. Interprétation libre du chant de Gina.

” — Ecoute, dit Antonio.

Dans la maison on entendait chanter. C’était des notes basses, graves et furieuses. Ça redisait tout le temps pareil, tout le temps, tout le temps.

Oh! mon cheval!

ô mon cheval!

est-ce que tu peux nager dans le sang?

Fendre le sang comme une barque?

Sauter dans le sang comme un thon?

Écraser des hommes comme des fagots dans la boue?

— Attache sur ta tête un mouchoir d’or,

et je fendrai le sang comme une barque,

et je sauterai comme un thon,

et j’écraserai les hommes comme des fagots,

Pourvu que je te reconnaisse si toi tu tombes.”

 

LONGTEMPS

 

Petite élégie d’été indien

 

Devant le soleil levant,

Devant la mer

Loin des entre-sois

S’échapper et se demander

“Qui c’est, ‘moi’?”

 

Devant un verre

Tout simple et amical

Devant le visage d’un homme

Ou d’une femme qu’on aime

Être soi-même.

 

Parfois se perdre et se dissiper

Dans les communautés

Dans les conformités obligées

Pour ne pas détoner–

Rester soi.

 

Être capable de résister

De serrer

La main de l’Autre

Rejeté, ou critiqué

Rester fidèle à sa vérité.

 

Devant le ciel,

Devant un air de blues ou de Bach

Se foutre des préjugés

Être soi, hors de son Antre

Être libre

Vraiment

C’est à dire

Intérieurement.

 

Et sous le soleil couchant

Tous ces mystères,

Et sans jugement,

Aimer la vie,

Un petit verre, devant la mer

Contre la mort rester Amis

Longtemps.

ARRÊTE TES CONNERIES!

Arrête tes conneries.

C’est à peu de choses près la phrase qu’on disait aux vieux enfants pas sages, aux ado attardés, en modulant parfois le vocabulaire, l’injonction, tendre, indulgente, ou bien exaspérée, violente:

Arrête tes conneries!

À l’âge adulte, au cas où l’enfant éternel n’ait jamais jamais réussi à obéir à cet ordre surhumain, de toute façon, il est toujours assez grand pour se le dire à lui même, en pleurs après le plaquage de son premier flirt, ou un peu plus tard, rajustant sa cravate Armani au sortir d’un grand-hôtel parisien, le coeur et le corps chavirés, à 19h30, un vendredi soir. Plus que 30 min pour joindre Auteuil dans sa Porsche métallisée, pourvu qu’il n’y ait pas trop de trafic, et que sa femme ne remarque pas le soupçon d’eau de Guerlain florale dans sa barbe de trois jours, impeccable sur ses fines joues d’homme irrésistible :

“Mais arrête tes conneries!” On imagine l’interprétation, Berry ou Cassel, se parlant à eux-même dans le rétroviseur avant de faire ronfler le moteur de la bonne conscience retrouvée.

Cependant, il convient d’analyser un peu l’expression.

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Léa Salamé il y a quelques jours au micro d’Inter, un certain Nicolat Hulot venant à peine de finir sa phrase : “ Euh… Vous êtes sérieux là”? En clair donc:

“Arrête tes conneries!!”…

Certaines conneries en sont-elles? Dire des conneries, n’est pas toujours en faire.

Faire une connerie, n’est pas non plus la dire.

On peut faire quelque chose qui ne soit pas du tout une connerie (comme le Sieur Hulot) on peut tout à fait divorcer pour se marier avec la femme de sa vie et transformer le 5 à 7 en 50 à 70 ans et plus, et ne pas du tout faire de connerie, et pourtant entendre des gens vous dire :

“Arrête tes conneries!”.

Commenter cette phrase revient donc un peu à commenter l’actualité de l’humanité en général et depuis toujours. Le fait même de vouloir la commenter serait alors en soi sans doute la plus idéale connerie: la connerie suprême étant de croire en la fin de la connerie, comme au bonheur et à la paix éternelle. De surcroît à perdre un précieux temps à réfléchir sur elle.

“Arrête de t’imaginer que tu peux arrêter la connerie”. Amen.

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Ce qui est complètement incroyable, et qui m’est arrivé récemment, c’est que quelqu’un, en l’occurrence un type qui de renommée parisienne n’arrête jamais de faire que des conneries, m’assène, précisément à une période de ma vie ou je suis en train d’arriver à ne plus en faire aucune, mais plus aucune connerie depuis des semaines :

“Arrête de faire des conneries”.

En toute logique, lorsque j’ai entendu donc cette phrase, j’ai pensé qu’il se parlait d’abord à lui même. Ou que s’il me parlait, donc à moi qui ai totalement arrêté d’en faire, il ne pouvait que se montrer ironique. Antiphrase typique. Mais tel n’était pas le cas.

Ce qui nous ramène donc au fondements de la phrase, à sa dissection sémantique commencée plus haut.

Et SI arrêter radicalement de faire des conneries était toujours en faire une? L’arrêt radical peut être fatal. La connerie comme l’alcool, une petite connerie de temps en temps, un petit verre de Chablis 1er cru occasionnel : avec modération, mais pas avec éradication.

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Érasme de Rotterdam publiait en 1511 à Paris un texte adressé à son ami Thomas More qui venait d’écrire et d’inventer par la même occasion l’une des premières utopies politiques de l’ère moderne “Utopia”.

Le livre d’Erasme lui s’intitulait et s’intitule encore en français “L’Éloge de la Folie”.

Rien de grand ne se fait sans passion, disait à peu de chose près le philosophe allemand Hegel.

Rien d’humain ne se fait sans folie, peut résumer en gros la thèse du livre d’Erasme.

Rien n’advient sans une certaine dose de connerie, sans un petit grain, sans outrepasser un peu la mesure de l’absolue rationalité, humaine, inhumaine, peut-on en déduire.

 

Tout est folie, tout est un peu connerie.

“Arrête de faire des conneries!”

Arrête de faire des enfants qui au pire te pourriront la vie et le portefeuille et ta mauvaise conscience jusqu’à ta mort, ou te feront mourir s’ils meurent avant toi, au mieux : doubleront au minimum logique ton empreinte carbone sur la planète, et pollueront comme tu as pollué, par leur seule existence, même s’ils font moins de conneries que toi. Arrête d’être fou, donc arrête d’aimer.

L’argument fondateur de tout le discours du grand philosophe de la Renaissance est là. Sans connerie, pas de vie.

Sur la page Wikipédia que, par connerie et paresse, nous consultons ici pour la vérification de la date de parution du livre d’Erasme, nous découvrons par ailleurs deux portraits de lui, par deux peintres géniaux de son temps, Hans Holbein et Quentin Metsys.

Sur les deux tableaux se confirment le profil aigu et les joues creuses d’un homme rieur dans sa prose latine, mais ascète et austère, peu déconneur s’il en faut, dans cette vie que certains disent plus réelle que l’autre.

Erasme 2018-08-31 à 13.02.57

Quentin Metsys.

Ce n’était donc pas là le visage taillé par les séances de muscu et de cardio dans un club sélect de la capitale française. Ce n’était pas là sûrement l’oeil intelligent et latin de l’homme qui se regarde un soir de mai, conscient d’être fou amoureux, dans le rétro de sa Porsche et qui sait déjà que certains diront que ce qu’il va faire est une connerie mais que sans ce type de connerie, rien ne vaut d’être vécu: il ne peut pas vivre sans Anne, il quittera Danièle et va lui annoncer dès son retour…

La Porsche crisse sur le gravier, sous le perron de l’hôtel particulier version Renzo Piano. Il boit peu avec les hôtes du soir (certaines conneries qui n’en sont pas obligent à limiter celles qui pourraient faire penser qu’elles en sont, comme s’enivrer avant d’annoncer à sa femme…)

À minuit trente, l’énorme vase sang-de-boeuf (dynastie Qing) du hall éclate sur le marbre noir du premier étage, et une brune de 49 ans encore très belle qui n’aime plus un homme qui ne l’aime plus non plus , pousse un hurlement sardonique et malheureux :

“Arrête tes conneriiiiiiies!!!!!!!!!!!!!!!”

Comme il adorait ce sang-de-boeuf et qu’il croit voir un instant reluire, dans le reflet de ses brisures, l’image d’un futur en morceaux… il se ravise, et, mimant avec talent l’homme dévasté: demande “Pardon! C’est des conneries…”.

Le lit de la chambre d’ami est hyper confortable, ça tombe bien, et cette nuit là, après une journée forte en émotions mazette, il s’y endort comme un bébé, ayant décidé de commander le même matelas mais en king size pour l’appartement qu’il va acheter à Anne. Pour le coup, et pour compenser, sans doute une vraie de vraie connerie: celle de ne pas oser en faire une bien franche.

Reprenons.

Faire des saines conneries rend parfois les autres malheureux, mais pour leur bien.

Faire des conneries, de bonnes conneries, donne le sentiment d’être parfaitement heureux, et parfois, pas que le sentiment.

Il est peut-être rationnel de ne pas faire de conneries, mais totalement déraisonnable.

Trop de raison tue la raison.

“Le mot “connerie” vient du latin con qui désignait dans la Rome antique un petit lac d’eau salée et toujours pure au milieu de l’Etna éteint dans lequel les vestales du temple de Vénus venaient se baigner nues une fois par an, pendant leurs congés d’août.”

Mais non. Quelle connerie.

Le mot connerie vient en réalité de Con. Et con, vient de con. Cf la chanson “le Blason” de Brassens.

Déconner : est-ce sortir du con ou trop y aller?

Le mot ne le dit pas avec assurance, d’où cette étrange ambigüité: faire une connerie, c’est faire quelque chose de mal, ou qui fait du mal: sentimentalement, physiquement, aux autres, à soi-même, généralement  à tout le monde.

En gros, du moment qu’on se sent bien et que tout le monde est content: pas de connerie à l’horizon.

La Connerie est donc subjective et ses critères de repère sont tout à fait socio-culturels: n’est pas con qui veut dans tous les pays et avec tout le monde. Ta connerie dans tel cercle culturel peut te valoir une palme d’or ou un prix Nobel ailleurs.

Quoi de plus con pour le jouisseur invétéré, pour le night clubber, pour le petit dealer non pris et roulant en Mazeratti que de s’enfermer dans un monastère roman reconverti en palace, au milieu d’un petit vallon toscan, et d’y écrire pendant des mois, reclus, des pièces de théâtres, des romans, des chansons?

Quoi de plus con pour un habile intellectuel trouvant sa jouissance dans l’écriture de chroniques pour le Monde ou le Figaro entre deux tasses de thé au curcuma, que de sortir le soir et d’aller danser la salsa avec des émigrées sud américaines dans des cafés bobos de la Villette ou des bouges de banlieue?

Je suis vegan et j’aime ça, tu manges des côtes de boeuf et ça te fait du bien, du moment que tu n’emmerdes pas trop la planète ni ton prochain. A chacun sa folie, à chacun sa connerie. Tout est relatif.

Arrête ce qui te fait du mal et te rend malheureux, parfois même, arrête de trop arrêter de faire de conneries, tu mourras sage, mais triste. Sans l’envie de faire tout le temps des conneries, tu ne serais peut-être pas devenu un grand acteur, tu n’aurais pas monté cette boîte qui fait vivre des tas de gens et leur permet de faire un tas de conneries avec leur argent, si tel est leur bon plaisir… tu ne les aurais jamais fait rire.

 

©

Sur le sceau de sa bague, Erasme avait fait inscrire sa devise “Nulli concedo” je ne fais de concession à personne, ou bien je ne cède à personne, ou je ne cède en rien. Elle était la devise du dieu romain de la mort “Terminus”, sorte de rappel de la vanité de la vie “memento mori”. Emblème d’austère tenue morale et intellectuelle.

Un de ses élèves lui avait offert une pierre antique dans laquelle était ciselée la figure d’un dieu, et qu’il avait fait enchâsser dans cette bague. Erasme voulu croire qu’il s’agissait du dieu Terminus mais il se trouva que cet élève, devenu archevêque, lui avait offert en réalité la représentation joyeuse d’un tout autre dieu : Bacchus, dont la devise est quelque peu différente:

Memento vivere, souviens toi de vivre, en résumé:

“N’arrête jamais de faire quelques conneries, apprend juste à choisir celles qui te permettent de vivre plus heureux, dans le respect des autres, libre et content”.

 

… 😉

 

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Fresque d’image d’en-tête : 50 ap JC, Pompéi, suite du dieu Bacchus.

L’ENTRÉE DE LA SORTIE (“L’ITTÉRAIRE”:-O!)

E.

COMME Ecrire Nom de code secret d’un amour honteux, maudit, caché mais aussi inévitable, fatal, qu’impératif. Presque un péché, une déviance, un vice vital (comme l’amour).

E.

 

 

L’inutile.

La cacophonie.

Le mythe de Sisyphe.

 

L’agréable.

Joindre l’inutile à l’agréable.

 

Pourquoi écrire? On entend plus rien. On croule sous les mots. CHUT! Enfin merde quoi! Relire suffirait.

Alors? Pour quoi?

 

Pour se donner des airs.

Pour se prouver quelque chose.

Pour un acte narcissique.

Pour un acte thérapeutique (psychanalytique)

Pour un acte esthétique.

Pour un acte esthétique, oui.

Pour l’anti-néant de Malraux, ah oui.

 

Rester critique. Critiquer la critique. Se critiquer. Tout passer au crible, et se rendre compte que ce qu’on vient de penser, ce qu’on vient de dire à quelqu’un, ce quelqu’un même, ce n’est pas ça la vérité, ce n’est pas tout à fait juste, ça ne sonne pas.

 

Monter, monter, monter. Comme sauter un tas d’obstacles. Se rendre compte qu’à chaque fois, ce n’est pas ça, on y est pas.

 

Pourquoi E?

 

Pour oeuvre morale, pour se remonter le moral. Pour le remonter aux autres.

Pour oeuvre philosophique, pour restaurer une sagesse, la mettre au goût du jour.

Pas pour rester là “bla bla bla” moi moi moi. Non. Pour faire regarder par la fenêtre ouverte sur les Choses et l’Autre.

 

Pour tenter vraiment de poser un regard sage et apaisé sur le monde.

On est pas là pour en chier, on est pas là pour crier qu’on en chie, ça, ça ne sert à rien.

Même si c’est beau.

Et est-ce beau?

 

On avait dit : écrire comme composer une ode, et une révolte.

 

Pour reprendre la veine ancienne et juste, habile et sincère, pure (Camus, Montaigne, Racine) ou outrancière, sauvage, provocante (Rabelais, Romain Gary).

 

En gros : dire Non (la révolte) dire ce qui ne va pas, et donner une solution, dans un dire Oui, une ode, dire comme malgré tout la vie est belle, sage. Comme notre existence est un peu surfaite devant tant de beauté, notre ego insignifiant.

 

Arrêter de signer, arrêter de singer qu’on serait quelqu’un de vraiment à part, de génial, avec un coeur ou une âme plus fine, plus en souffrance, plus à l’écoute, etc.

 

En finir avec les signatures, ne plus dire “écrivain” dire “miroir”.

 

Qu’est-ce que tu fais, dans la vie? Enfin qu’est-ce que tu aimes, qu’est-ce que tu sais faire de mieux?

Bah, pas grand chose : réfléchir, posément, je suis miroir. Je fais miroir. Pas une profession, à peine un art, une technique un peu, un fluide de mots qui passe et qui envoie un chant, un peu comme le champ magnétique des particules de la matière.

 

Un truc qui aurait été poli par la vie, les ans, les souffrances, les expériences, les écrits des grands (classiques ou modernes), un truc très humble et un peu orgueilleux en même temps par son humilité même à ne pas vouloir être, mais surtout transparaître par son oeuvre, seulement.

 

Un vieux miroir qui nous montrerait des faces de la vie surprenantes , qui nous remettrait en accord avec soi, avec le sens, surtout: le Sens de l’existence.

Voilà, ça devrait être ça, ça ne devrait plus qu’être ça, “écrire”.

 

Nous aurions, les écrivants, les miroirs, des noms de code, des numéros, et personnes ne pourrait, personne ne devrait nous reconnaître. Tout désir de “reconnaissance” tué dans l’oeuf. Personne ne connaîtrait notre visage de chair. Ainsi l’égo ne serait pas flatté. Ainsi nous écririons en restant purs, concentré sur le travail de bien exposer, avec clarté, lumière, par nos différentes facettes de miroirs brillants, l’éclat de l’existence, sa tragédie belle, sa force, et ainsi communiquer, faire du bien: aux autres humains.

 

Nous porter aussi réceptacles et diffuseurs d’une langue, transmetteurs à la fois innovants et perpétuant, conservant. Irradiant une mémoire langagière, une culture.

 

Toutes ces choses tellement connues; analysées; pensées, évidentes au fond, balayées cependant par l’impatience et l’impulsion désordonnée du désir d’écrire, d’apparaître, de se confirmer sa propre petite existence dans cet ouvrage, dans quelques pages relues avec un plaisir onanique “j’écris donc je suis”.

Mais non.

 

Je ne suis pas “parce que” par-ce-que j’écris.

Je ne suis pas “parce que” par-ce-que je créer.

Je suis. Ergo sum. Basta.

Au delà de mon enfant, au delà de mon acte, au delà même du jugement subjectif que je me fais de moi-même

 

Et ainsi toute existence est belle et simplissime et vaut la peine. Même ignorante, même la plus humble, même silencieuse et muette, là dans un coin en retrait, à aider, à aimer, sans dire un mot, d’un baiser ou d’une main ou d’un regard.

 

Nous n’avons pas du tout besoin d’écrivains, nous n’avons pas besoin de romans écrits pour rassurer quelqu’un sur ses propres capacités à l’écrire. Pour donner une cohésion sublimante à sa vie, à sa généalogie, à ses psychoses. Nous n’avons pas du tout besoin d’une diffusion sociale de tout cela.

Nous n’en avons pas besoin, et pourtant il est bon qu’une partie de ce travail soit diffusée. C’est tout l’enjeu de la censure (à un niveau intellectuel, artistique et non moral aujourd’hui) et la limite d’un absolu de liberté artistique posé comme mythe contemporain de la réalisation individuelle.

 

Entre les oeuvres qui resteraient privées, personnelles, rattachée à des sortes d’archives familiales comme ces anciennes statues des ancêtres que gardaient dans un placard des l’atrium quelques aristocrates romains, et les autres, (incluant une partie des précédentes) pour publication (élargir à la connaissance du public) : comment choisir?

 

Ce choix, les critères du filtrage constitue donc au fond l’unique question littéraire pour les temps qui s’ouvrent. Elle l’a toujours été, mais a fortiori au début de ce XXIème siècle, à la croisée de phénomènes centrifuges (démocratisation d’accès à la culture, libération de la parole positivée par le renouveau freudien de la catharsis grecque, facilitation de la création – du sentiment de création- d’un “texte” par la maîtrise des logiciels d’écriture, climat général de valorisation de toute création donnant de l’assurance à l’ego, désinhibtion court-circuitant le détour autocritique etc.etc.etc. ) le tout aboutissant à une (sur?) production de textes.

 

Que décide-t-on de publier, et ainsi implicitement de faire aimer? Pourquoi et sur quels critères en décide-t-on? Qui décide et selon quelles subjectivités? En quoi les enjeux de rentabilité économique jouent-ils un rôle majeur, en quoi cela peut-il favoriser la pertinence de certaines thématiques sociales, sociétales, et en quoi cela peut-il inversement être un moyen d’influence et de frein politique sur certaines visions, idées pour décider de l’ “air du temps”…? (doux euphémisme).

 

Toute langue est un organisme vivant évolutif, comme le groupe humain qui l’utilise. Tout discours sur le monde a pour instrument une langue, et pour se faire entendre, s’il veut rester intelligible, doit donc évoluer dans la forme.

Première implication: renouveler l’écrit sur la forme pour perpétuer des idées, s’agissant d’un discours qui vaudrait la peine d’être ainsi actualisé pour maintenir sa pertinence (ex : la prose profonde de Jean Giono, dans la crise socio-écologique actuelle). Seconde implication: la langue d’un groupe social donné à un instant T est elle même scindée en différents niveaux de langue, (syntaxe et vocabulaire) qui la rend diversement intelligible par les sous-groupes sociaux de ce vaste ensemble. L’impératif d’intelligibilité doit-il alors empiéter sur la création et la sélection littéraire? (ex : doit-on faire le choix d’une prose simple, au vocabulaire restreint pour la rendre accessible à un plus vaste lectorat, réduisant ainsi l’effort de lecture, mais aussi l’apport et l’enrichissement culturel induit par cet effort ?).

 

De façon générale, on voit que la marchandisation du livre et son entrée dans le domaine du consumérisme est le reflet d’un conflit culturel profond des sociétés de l’écrit. Aldeous Huxley et Ray Bradbury l’avaient prédit. La question de la rentabilité d’une oeuvre touche en réalité l’ensemble de la production artistique mondiale (cinéma, arts plastiques, théâtre etc.) Les mots “exigence”, “exigeant” désignent dans le parler “artistiquement correct” certaines créations, pas nécessairement obscures ni verbeuses, mais qui recèlent simplement une beauté, une vérité qui demande un petit effort pour se laisser dévoiler. La notion même d’initiation, d’édification du lecteur par son accès au monde poétique (comme théorisée par René Char), l’enrichissement d’une intériorité personnelle sont par essence incompatibles avec l’idée de best seller. Sauf miracle et aura particulière (cf la Bible, ou les poèmes de Char lui-même) qui n’a comme résultat que d’être acheté à des milliers d’exemplaires sans que cela implique effort de compréhension du texte. La fascination du mystère, ou du charabia, autre syndrome à la fois intellectuel et populaire.

 

Le phénomène de division cellulaire des sociétés particulièrement dans la culture occidentale ne facilite pas non plus la tâche de ce choix, de ce qui surnagera. La division à l’intérieur des groupes humains, les communautarismes culturels, l’accroissement des disparités sociales qui sont une conséquence objective du système économique global font que pour toucher au plus large une communauté qui n’a pas de vrai de cohérence, l’oeuvre est condamnée à ne pas en montrer elle-même, c’est l’écueil du “plaire au plus grand nombre”. Et se défaire.

 

Pourtant on dit que la splendeur de certaine créations parle à tous, que le Beau est irrésistible et que c’est à ce critère qu’on reconnait une grande oeuvre. Mais il y a encore au niveau encore plus parcellaire une multitude de sensibilités “pour plaire à tous, on ne plait plus Vraiment à personne”. Autre conséquence.

 

Alors quoi faire?

 

Arrêter d’écrire?

Oui.

Arrêter de publier?

Oui.

Décréter une trêve de 100 ans pendant laquelle l’humanité n’aurait la possibilité de lire exclusivement que des rééditions. Commençant par Homère et s’arrêtant mettons à Houellebecq ou Boualem Sansal, cela fait déjà une belle bibliothèque mondiale dans laquelle piocher.

Danger de psittacisme? Roman d’anticipation en germe dans cette idée même, et démangeaison révélatrice à vouloir l’écrire? L’Humain est de nature bavarde, pire, il aime le verbe qui le distingue de l’animal. L’humain ne parvient au mieux à se taire que dans le silence de la page qui s’écrit ou de l’orgasme muet.

 

Alors? Éternel dilemne à l’échelle artistique de cette articulation douloureuse chez les hommes entre conservatisme et libéralisme. Entre nécessité de savoir conserver pour pouvoir vraiment innover, de parvenir à se juguler, de jouer de la raison et de l’héritage pour faire exploser la folie dans des fulgurances géniales, le devoir de mémoire et l’élan vers l’avenir, le passé en planche d’appui… Avoir conscience que la force d’une langue et sa beauté c’est à la fois la classe pour ne pas dire le classicisme de ses racines et sa capacité à l’englober dans un pas de côté soudain, déjanté.

 

Alors continuer à écrire?

Oui.

Continuer à publier?

Oui.

Dans ce maelström, ce chaos de mots en tout sens, juste reflet d’un temps ou le Temps esthétique semble être aboli, où tous les styles et les époques auraient la liberté de pouvoir dialoguer.

Alors oui, publier, écrire, mais dans LE RESPECT PROFOND DE CES DEUX VALEURS qui permettent à l’humanité d’avancer, au lieu de s’autodétruire, de se découvrir dans sa profondeur et ses joies les plus belles, les plus folles, les plus nobles :

LIBERTÉ et DIVERSITÉ.

L’AMOUR FOO (T)

DÉFINITION:

COMBAT GAGNÉ après lequel des hommes pleurent de joie et se serrent dans les bras en sautant en l’air et pire encore

sans subir de foudre homophobe

sans effusion de sang

sans victimes collatérales = sans morts

 

SPORT par lequel des êtres exultent leur désir d’être en société et de fusionner

sans discrimination de race, de culture, de classe sociale, de sexe

sans qu’un dictateur ou autre idéologie imposée les y poussent

 

DESIR DE VIVRE et de se dépasser, se battre, pour rien, pour un ballon, absurdement, rond, comme la terre, comme la vie et les choses simples, comme l’amour, like a rolling ball 😉

GRANDS DÉPARTS

OU: ORANGINA BLUES

 

“Pourquoi l’amour nous fait souffrir alors qu’il devrait nous rendre heureux?”

Dit comme ça, c’était vraiment con, mais c’est peut-être ce dont elle avait besoin.

Marie-Lou me tournait le dos. Elle avait relevé ses longs cheveux avec une pince, pour pouvoir peindre plus à l’aise. Depuis des mois elle n’allait plus se les faire couper, et une espèce de tignasse naturelle, un peu blonde et sauvage éclaircie de fils blancs poussait en ondes erratiques, que la pince canalisait avec peine.

J’étais assis dans son canapé de velours bleu aux reflets nuit. Pendant qu’elle peignait ou qu’elle parlait, ou pendant qu’elle faisait les deux en même temps, moi parfois je n’étais plus là.

Je marchais avec des gens sur une avenue côtière élimée, avec des montagnes bizarres d’un côté et la mer de l’autre, dans une sorte de pays qui aurait pu être montré au JT, un pays du Levant en guerre ou ailleurs, je n’ai pas envie de dire le nom, mais malgré tout un pays que j’aime, je dirais “là-bas”, je marchais, avec des gens, jadis. Cette image et le flux créatif de Marie-Lou m’empêchaient de penser à quelqu’un, m’amenaient ailleurs, me charmaient, et c’est tout ce qu’il me fallait : des déviations.

 

“Pourquoi le soleil brille, pourquoi tout va bien, et puis soudain tout va mal, pourquoi tout s’embrouille, tout s’assombrit à cause d’une éclipse de sourire, juste un visage qui ne nous aime pas, ou plus?”

Elle ponctuait chaque respiration de grands coups de peinture rose-bonbon, jaune-paille, vert-anis, bleu lagon, comme des slash dans sa phrase, comme des retours à la ligne que la couleur transformait en poésie.

Sa palette était simple, mais subtile. Pop, mais pas criarde. Abstraite et figurative, du Rothko fusionné avec Matisse ou parfois comme un zoom de Manet et un dessin de Cocteau. Cette étrange peinture me faisait du bien aussi. J’aurais peut-être aimé avoir son talent, sans sa souffrance.

“Ivan?

– Oui?

-Tu m’écoutes?

-Oui”

Elle me tournait donc le dos. À la fois pour que je puisse contempler sa toile en construction, mais aussi pour me dissimuler son regard bleu-grave, inquiet-révolté, fragile-si ému.

“Alors? Tu en penses quoi? Je suis conne, c’est irrémédiable?

-Tu es amoureuse, c’est tout. C’était inévitable. Accepte ton coeur. C’est lui le con.”

Elle poussa un gros soupir. Demeura figée trois bouleversantes secondes, le pinceau en l’air. Je sentais qu’elle pleurait. Mais peut-être seulement trois larmes. Elle respira un grand coup, puis reprit son travail, en silence.

Je continuais ma promenade le long des constructions et de la mer, ou était-ce un fleuve? Je ne me rappelais plus. Un fleuve immensément large, ou bien une anse, avec ces drôles de bosses de chameau dans le repli de terre au loin. Je marchais, et personne ne me tenait la main, mais ça ne faisait rien. La chaleur, le soleil, les grands cris en arabe que je ne comprenais pas me réconfortaient. Me tiraient de moi-même et de ma peine.

Le bruit du pinceau sur la toile était celui des vagues léchant la berge. Je n’étais pas recroquevillé en position foetale sur un canapé, je n’étais pas abruti de vieux rhum. J’étais debout, je ne comprenais pas davantage les choses qu’à Paris, pourtant tout avait un sens. Un vieux vendeur momifié somnolait les yeux ouverts derrière son petit étal de pastèques et de figues fraîches, et la poussière sablonneuse du sol brouillait parfois la lumière d’un halo jaune qui retombait comme du sucre glace sur les fruits, au passage d’une vieille Mercedes. Tout était comme ça. Stagnant dans l’air de la fin de matinée, vraiment sans raison de vivre, d’être là. J’achetais cinq figues au vieux, avait-il jadis été amoureux? me demandais-je. Était-ce lui qui avait fait souffrir, ou elle? Avait-il connu le sentiment, ou l’indifférence? Ses rides étaient-elles celles des tourments apaisés, ou l’affaissement d’une paix continuelle et lente? Était-ce une tortue, un homme… ou une femme après tout? J’avais perdu Maja.

Elle s’était fâchée, je n’y pouvais plus rien, pour moi c’était irrattrapable. J’avais tout fait, et tout c’était trop. Je n’avais pas su la sauvegarder de la frayeur que mes sentiments lui inspiraient et il s’était brisé, notre lien si tendre, comme un oeuf dans ma main, pleurant tout son jaune à travers mes doigts serrés.

Voilà. Mais j’étais loin, et je mangeais mes figues, et tous tant que nous étions, sur cette jetée et même ailleurs, si nous y étions, c’est que nous avions évité la mort, et que nous avions survécu à l’absence d’amour, et pire, à sa perte. Donc tout ne gazait pas si mal, au fond.

Marie-Lou vint s’assoir à côté de moi. Elle prit une bouchée du fraisier et une gorgée d’Orangina. Je me demande si elle faisait ça par harmonie colorimétrique ou par bizarrerie gourmande.

“Tu es là?

-Non, je suis là-bas.

-On est dans de beaux draps.

-C’est clair, c’est la merde et la connerie en gratin façon mille-feuille.

-Tu penses qu’il faut se révolter, résister, se battre, ou laisser pisser, ou dormir? …Leur écrire,  leur pardonner? “

Elle me regarda et je réalisais que tout à coup moi aussi je chialais. Ça faisait des semaines qu’on se retenait, à force de jouer nos rambos sentimentaux.

“Il faut partir”.

 

 

Marie-Lou

SIMPLE POOL

ou

“SPLASH”

 

 

Les piscines ne sont pas faites pour nager. Elles sont faites pour l’oubli.

Et les solariums autour des piscines ne sont pas faits pour bronzer. Ils sont faits pour l’oubli, aussi.

Car la condition humaine n’est pas un état de tout repos, simple constat que des siècles d’avancée technologique n’a pas beaucoup fait évoluer, que des décennies de doute moral et idéologique ont peut-être même fait empirer.

D’où l’existence des piscines, avec si possible solarium.

Et la nécessité de l’été, peut-être la fatalité salutaire du réchauffement climatique, dans un certain sens.

Ainsi, le seul avantage qu’un chagrin d’amour se produise en été et pas en hiver tient à l’ouverture du solarium et au couloir de nage libre davantage disponible.

Laure en était bien consciente, et remerciait le ciel bleu de juillet d’inciter les gens à se rencontrer, puis de les consoler de se quitter, quand les choses ne perdaient pas de temps. Parfois le monde présente une certaine logique, pas si mal foutue.

Souvent, les humains ont du mal à imaginer que d’autres humains souffrent. Autre constat banal. Soit 1/ parce que l’humain est très égoïste et ne pense qu’à lui et d’abord à son bien ou à son mal être. 2/ parce que l’autre humain ne le montre pas des masses, qu’il en chie.

Dans les couloirs d’une grande banque d’affaire, Gabrielle venait de perdre sa maman, moi et quelques autres seulement le savions. À la voir parler de chiffres avec un client à Singapour sur son portable, personne n’aurait imaginé que dans ses tripes, la pensée lancinante de la perte l’être cher la cisaillait. Ainsi personne ne la plaignait, personne ne cherchait non plus à la consoler. Gabrielle devint seulement un peu plus dure en affaires, une austérité et une violence contenue dans les réunions passèrent pour de la pugnacité et du professionnalisme. Ses résultats augmentèrent. Tous les soirs en rentrant chez elle, elle voulait pleurer mais n’y arrivait pas. À force d’habitude, elle en oublia même un jour qu’elle avait envie de pleurer, et les larmes séchèrent sans tomber. Comme elle.

Si j’évoque Gabrielle, c’est un peu comme un point de repère psychologique afin de mieux comprendre Laura, à la fois semblable, et totalement opposée.

Il ne faut pas se fier aux apparences, et de ce côté-là, la logique du monde est mal foutue. Voire absente. Des gens aux physiques un peu maussades peuvent se porter tout à fait bien. Et des types rayonnant de bonne humeur et de regard bleu se trouvent au fond d’eux parfois complètement à la ramasse. “Mens sana in corpore sano”, ça peut-être complètement faux, le corps aide, mais ne guérit pas tout.

Laura était une jeune femme d’une trentaine d’années, cheveux courts à la garçonne, châtains, des yeux en amande, non maquillés surtout avant de placer ses lunettes de crawl. Un corps sportif et long poli par des années de natation. Ce jour-là elle n’eut pas le courage de plonger. Tête basse, elle déplaça les planches et autres boissons énergétiques des nageurs sur la margelle et se glissa dans l’eau, sans faire de bruit. À cet instant précis elle ne se sentait vraiment plus capable d’avoir 35 ans, de faire partie du monde adulte, d’avoir des responsabilités, de devoir aller travailler le lendemain.

Il était 17h45, elle était partie plus tôt. Le lundi était une journée habituellement calme. Elle ne l’avait pas vu, le type, ouf, c’était à la fois mieux, et pire.

Il y a une part de nous même qui ne grandira jamais. Jamais. Cette part en Gabrielle dévastée par la perte de sa mère, cette part en Laura amoureuse d’un garçon impossible, cette envie de se lover dans des bras, d’avoir soudain 4 ans.

C’est aussi cela, la condition humaine. La comprendre et l’accepter aident, mais pas à la changer.

C’était un état de fait éberluant, tétanisant pour Laura en arrivant au travail ce jour-là, de devoir reconnaître qu’une personne, ici un homme “pouvait pousser son rire à mourir”. Une chanson de Noir Désir lui était revenue à la pause déj’, elle n’avait voulu voir personne. Les zigomatiques n’y allaient pas de bon coeur, ça avait sonné faux et triste dans son grand sourire latin, toute la journée.

Le malheur, ou “l’abattement total pour des raisons sentimentales” ont au moins ça de bon qu’ils prouvent (pour les cyniques qui en douteraient) que le matériel ne fait pas le bonheur, ni la joie, mais bien plutôt le lien humain, le sentiment de plénitude affective. Autrement les enfants des favelas ne riraient jamais, et les gosses de riches divorcés au contraire, tout le temps. Le trait est sans doute forcé, néanmoins vrai. Pour rester sur le rappel des évidences nécessaires.

Laura avait donc autant envie de rigoler qu’un bout de chou de sept ans qui apprend qu’il ne verra plus le père qu’il aime qu’une fois par semaine, sous les moulures d’un plafond haussmannien.

Mais l’eau lui fit du bien. Elle se concentra sur sa nage. Il était impossible de se concentrer sur différentes alternances de crawl et de penser à lui en même temps. Peu à peu elle sentit son corps reprendre le dessus sur le coeur, une énergie pure qui pousse à vivre sans se poser 36 000 questions la propulsait dans l’eau d’azur où le soleil de fin de journée laissait traîner des paillettes.

Une fois quelques longueurs effectuées, elle se hissa, corps et âme rincés, sur le carrelage noir, alla passer son deux-pièces et quelques minutes plus tard s’affaissait de tout son long sur la dalle de pierre propice, l’ombre des arbres du jardin apportant un peu de fraîcheur par petites touches dans la caresse brûlante du soleil. Le bonheur de cet homme, loin d’elle, lui parut la chose la plus raisonnable à lui souhaiter soudain. Elle ne comprenait déjà plus cet acharnement puéril, entêté qui l’avait saisi et regardait la beauté d’un corps bronzé et ferme à la Botero en se disant que les normes esthétiques sont décidément absurdes.

Une voix parlait à l’autre bout de l’espace, sans doute une voix de femme, mais on ne la comprenait pas, la voix se transforma en un roucoulement de tourterelle, la femme était peut-être un oiseau. Puis Laura oublia le monde réel, l’imaginaire aussi, cet homme, les oiseaux et s’endormit, comme un bébé, dans le corps solaire, gigantesque et chaud de la simplicité des choses…

 

 

Image d’en tête : artiste contemporain belge, Hugo Pondz, “les Projets Futurs”.

LE CHANT DE LA MER

 

” Ils étaient là sur la plage, et lui ne disait rien.

Il ne disait rien parce qu’il l’écoutait et qu’elle parlait.

Peut-être parlait-elle par peur qu’il ne dise quelque chose, quelque chose qui la blesse. C’était bien possible.

Une vieille femme étendait son linge derrière eux, par-delà les canisses de séparation. Ils l’entendaient chanter en arabe. Ils ne comprenaient ni l’un ni l’autre, mais c’était beau, apaisant.

Elle aurait voulu lui dire à quel point cette situation était ridicule, mais les choses les plus importantes, elle n’arrivait pas à les exprimer avec des mots simples.

Elle prenait des détours légers, et en final, s’apercevait que ce qu’elle avait dit n’était pas tout à fait juste. Mais il l’écoutait quand même, qui sait par politesse, pour ne pas lui faire de mal, car au moins, il savait qu’il pouvait lui en faire.

Elle savait qu’elle pouvait lui en faire aussi, et de cela, elle avait encore plus peur que de se blesser toute seule contre un mur.

Heureusement qu’il y avait la plage déserte, le sable encore chaud, le soleil au loin et la mer. Belle comme une grande nappe toute lisse, indigo profond.

Une grande sagesse, une grande intelligence émanaient de cette eau, du ciel pur.

Sans eux, ils seraient peut-être devenus fous.

La mer, le sable, le soleil, la chant de la vieille femme.

Tout cela avait sans doute plus de sens qu’aucun mot stupide pour tenter de comprendre l’impossible.

Elle avait envie de pleurer, mais aussi de lui demander pardon, pardon d’exister et de ressentir ce qu’elle ressentait malgré elle. Elle ne voulait pas l’embêter. Elle voulait partir loin. Mais pour une fois, elle ne dit rien.

Un silence se fit, pendant lequel le murmure de la Méditerranée se transforma en un fredonnement, comme une berceuse, s’échouant à chaque fin de rime sur le rivage, doucement, d’une voix profonde.

Elle osa lui faire une bise tendre sur la joue droite et passa la main dans la sienne, entre le sable et ses doigts, comme dans un jeu de Mikado, pour ne pas le perturber.

Ils demeurèrent ainsi, silencieux, et personne ne connaît la fin de cette histoire.”

 

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