Ruines: La Voix d’Imane (Extrait)

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Djemila

« Elles aussi, ces dépouilles, dans un sens étaient perdues. Ce qu’elles représentaient était mort. Ce pour quoi elles témoignaient ne voulait pas être su. On les voyait sans les comprendre, on ne voulait pas les comprendre. Nous étions sœurs, pas seulement à travers un visage de marbre, mais avec Timgad et Djemila, avec toutes celles encore enfouies, nous étions sœurs les Ruines et moi. Ma protestation n’était en rien aussi manifeste et grandiose que la leur, elle restait cependant tout aussi inaudible par la société. C’est pourquoi il me semblait que nous nous entendions. Elles me disaient qu’il y a avait eu d’autres hommes, d’autres dieux. Que rien ne pouvait se prétendre exclusif, absolu ou éternel. Elles disaient un peu l’avenir, en montrant la fragilité du présent. Mais encore et surtout, elles me questionnaient sur la légitimité des hommes et des peuples à s’imposer sur un sol. Aux heures où tout ceci me donnait le tournis, il m’est arrivé de vouloir prendre un peu de cette poussière rougeâtre à mes pieds et de la tendre vers le ciel en demandant : « À qui ? » Personne ne pouvait répondre, il n’y avait pas de réponse. Le Dieu des Livres avait dit « aux hommes », ceux-ci avaient lu « aux mâles », mais le dieu des livres écrits par des hommes était-il le vrai Dieu ? Y avait-il autre chose que de la poussière pour répondre à la poussière
sur cette question? « 

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Djemila.

Ruines, Figue de Barbarie… (Extrait)

Algérie été 12 236

[…] Il y a aussi maintenant une autre ville. Une rue qui tourne dans le creux des reins, l’anse bleue dont la courbe est celle d’une hanche. Les mèches noires qui ont l’odeur de sa nuit ;  les terrains vagues, les murs en construction dans leur abandon parfois sont sa pensée jeune et indécise encore, son cœur vierge. Cette nouvelle Tipasa est le décalque d’un corps, m’y promener, c’est être déjà, un peu, en Elle. C’est ce village devenu petite ville qui me manque le plus.

Comment avons-nous fait pour nous aimer ? Comme tout le monde, autant qu’aimer vraiment signifie rompre avec la norme, prendre des risques. Ces longues patiences, ces difficultés à nous voir n’ont fait, et ne font encore qu’attiser ma passion. Du bord d’un autre port, prêt à repartir, j’ai sur les lèvres le Labyrinthe de la Solitude dont je relis sans cesse le même passage. Le contre-courant, la transgression libératrice ; là où on l’empêche, l’amour rejaillit sans doute plus fort pour ceux qui ont choisi son camp. La difficulté rend les choses dramatiques, le romanesque, plus intenses, quand l’union n’est pas autorisée (par la société, la famille, souvent les deux ensemble). Il ressort une énergie grisante à dire non au diktat, mais cette jouissance se surajoute à l’amour sans le remplacer. L’amour est préalable à la libération qu’il engendre. Si Imane m’a dit oui dans cette étrange expédition vers Timgad, elle m’aurait dit oui, déjà libre, ailleurs. Il se trouve que, puisqu’elle ne l’était pas encore, ce oui est libérateur.

Je n’ai qu’une seule crainte, c’est sa soumission par peur, son renoncement devant la pression. Mais j’ose croire en son regard fier et fou, en ses appels réguliers […].

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Soumissions? Au bord d’une route, nord-est de l’Algérie, été 2014.