ROSES ET EPINES: AMERICA’S PARADISE

Dieu avait planté un rosier, puisqu’à l’origine Dieu était le jardinier, pour ne pas dire le planteur.

Tout homme qui plante est en droit de se prendre pour le Dieu de la Bible.

Tout homme qui se plante, aussi: Dieu est le premier a avoir fait mea-culpa, après moi le déluge. Tout artiste qui détruit son oeuvre a toutes les absolutions du monde. L’erreur, avant d’être humaine, est surtout divine.

Dieu en son jardin, à l’ouest d’Eden, avait un rosier, ce que l’histoire ne dit pas. Près du rosier était une femme qui s’appelait Lily, The Lily of The West, Son amoureux part la retrouver, mais derrière le rosier, Lily a trouvé un nouvel Adam. La Folk Song, chanson populaire, ou folklorique (« folk », étymologie germanique « Volk », peuple) d’origine irlandaise passe l’Atlantique et se retrouve rejouée à Louisville, Kentucky.

L’amoureux tue l’amant, et se prend quelques épines au passage: les pétales roses tachés de sang, symbole des rêves déçus, des paradis qui tournent à l’enfer, et de manière générale, des passions humaines.

Mais la voix de Joan Baez nous emporte, elle, l’anglo-mexicaine, avec ses cheveux longs à l’indienne, peace&love. Symbole du métissage américain dans tout son génie. Recréant une nouvelle identité, fédératrice, comme le jazz. La musique, creuset primordial, unifie, réconcilie.

Toute unité nationale est fragile, surtout celle fédérale des Etats-Unis où Tocqueville voulu lire le destin politique d’un système démocratique appelé à convertir tout le monde moderne.

Aujourd’hui : unité dans la pluralité, faute de mixité?

Les épines des roses.

« America » symbole de toutes nos contradictions, de la liberté proclamée sur le dos de l’esclavagisme et de l’ethnocide, menant au jazz, au ragtime, aux chants noirs dont les rythmes sont la plus pénétrante, si évidente qu’on ne la redit plus, présence de la culture africaine dans la musique dite « moderne ».

« Help yourself »,

« Help Yourself », à l’ouest d’Eden et au sud de la Champagne.

aide-toi, le Ciel t’aidera. Premier commandement à tout citoyen américain, différente forme de démocratie où pour des raisons historiques, l’égalité n’étant pas vraiment à prouver, n’ayant connu l’aristocratie d’Etat des anciens régimes monarchiques, c’est la liberté qui restera plus qu’en France l’objet de toutes les passions.

Et même si l’ultra-capitalisme prend des airs de ploutocratie inégalitaire sur le plan matériel, le racisme n’y a pas la même résonance que dans un pays comme la France, puisque donc, l’égalité des citoyens ne faisant pas de doute devant la Loi presque divine là-bas, une terre où le « blanc » ne peut se targuer d’une préséance culturelle légitime sur le territoire: les États-Unis, terre où tout le monde est immigré, et ne peut l’oublier, où le blanc porte le poids du péché originel (l’asservissement des noirs pour construire l’Eden) et ne peut l’oublier, et où un président noir a fait pleurer les gens de joie, puis un blond rire de tristesse, ce que nous ne devrons jamais oublier.

Make America Dream again…

L’Amérique de mi-XXIème siècle deviendra-t-elle le cauchemar consumériste de Bradbury et Aldeous Huxley? La musique commerciale détrônera-t-elle les traditions de la country, du jazz, du blues et même du classique (cf Jessye Norman)? Les génies à double tranchant de la Silicon Valley prendront-il le pouvoir (politique, l’autre est acquis planétairement) avec plus de garantie pour les liberté qu’une Chine devenue N°1 mondial?

Tout en la snobant pour avoir les défauts de ses qualités, nous savons bien que nous lui devons tout, beaucoup de critiques européens n’y ont jamais mis les pieds et ne parlent pas sa langue, et n’ont pas lu sa littérature. et parfois même pas écouté sa musique–comment alors la juger?

Joan Baez nous rappelle qu’il faut lui pardonner, et ne pas cesser de croire en elle et ses capacités de rebond, en attendant de pouvoir à nouveau… en rêver.

Jardin d’Eden, quelque part en Champagne.

PAR DELA L’IRREEL ET L’INDIFFERENCE

Dans l’Inconnu sur la Terre, le grand écrivain français né à Nice, JMG Le Clézio parle non seulement du « Bleu infini du Réel », mais surtout il affirme dans une de ses pages où la poésie rejoint l’essai et la réflexion métaphysique, que la Réalité est stable, simple. Que ce sont les hommes, avec leur folie du Logos, c’est à dire leurs pensées, leurs tourbillons intérieurs, leur vanités de fausses idées, qui fichent le bazar et se rendent malheureux, sans véritable Raison, du point de vue de cette Raison supérieure, universelle, paisible, cosmique.

Puisant à la double inspiration de ce texte mais aussi des sagesses védiques à l’origine de l’hindouisme, ou encore aussi comme les grecs le concevaient, la réalité véritable est Harmonie, et le bonheur des hommes, leur capacité à se mettre au diapason avec elle, dans leur corps individuel, comme social.

La spécificité de l’humain, pour ne pas dire sa spécialité, étant de pouvoir rompre cet ordre, pour le meilleur mais souvent pour le pire, ordre auquel les autres vivants, eux, ne voient pas trop à redire.

C’est ce qui a fait les avions, le bonheur d’utiliser un sèche-cheveux le matin, de ne pas mourir à deux ans d’une bête appendicite, mais aussi de se massacrer, souvent plus que de s’aimer, les uns, les autres.

Que tout ceci soit bon ou mauvais, dans la sagesse spécifiquement védique, celle des Upanishad et de la Bagavad Gîta, cela importe finalement peu, du moins beaucoup moins que dans la doctrine chrétienne.

Le ciel passe. Dans cette autre sagesse antérieure historiquement à toutes celles qui ont fondé le monde contemporain, le temps est destructeur, le Divin absolu est à la fois producteur de mort, de vie. Avec une telle conception, Elie Wiesel ne se serait pas révolté devant l’azur tranquille au dessus d’Auschwitz, un matin de printemps, comme il le décrit dans La Nuit. S’il avait été un Brahmane du subcontinent indien du sixième siècle avant notre ère, jamais l’automutilation humaine à l’échelle industrielle ne lui aurait fait perdre sa foi dans le Divin (« Brahma »). La question de l’éthique se serait posée, celle de la révolte, de la responsabilité, de la folie des hommes, de leur injustice, non celle du Monde.

On a rappelé ce matin sur une radio française que le Dieu chrétien est amour et appel à la solidarité et que c’est pourquoi l’Eglise est visée. Bien entendu ce n’est pas faux, mais ce n’est pas vrai non plus.

Le dieu des chrétien est tellement Amour que l’on a massacré en son nom. Il l’est tellement que tout chrétien qui se respecte devrait aujourd’hui non pas suivre les ascèses de Saint Ignace de Loyola mais le modèle du Fils de Dieu, chassant les marchands du temple, disant que le vrai trésor de l’homme c’est son coeur, maudissant le matérialisme et l’accumulation démesurée et égoïste de capital, au contraire, faisant l’éloge du don gratuit de tout.

Ce n’est donc pas ce Dieu là ni son Fils qui ont été attaqués ce matin. Ce n’est pas l' »amour » en soi, puisqu’il faudrait pour cela que les « terroristes » aient une connaissance minimale de la religion chrétienne quand ils n’en ont même pas de la leur, profondément.

Tout ceci est ABSURDE : étymologiquement, discordant, qui rend sourd, qui fait un bruit chaotique, un son faux qui rompt l’harmonie de la vie et du monde, qui casse la beauté du Réel. C’est l’humain pris dans son propre vertige destructeur, et autodestructeur, manipulé par des idées folles et peu claires, nourries par la pauvreté, les ressentiments culturels, historiques et politiques. Ce que cet homme d’Eglise sur la radio a qualifié d' »Esprit du mal », de Démon, en grec daimôn négatif, dont l’individu en tant que tel n’est pas responsable, comme une tempête folle qui le traverse, et qui en même temps, permet de lui pardonner.

En clair : le ciel aujourd’hui est triste, et bien en harmonie pour le coup avec le sort de quelque millions d’humains alarmés sur un coin hexagonal de la planète.

A relire donc tous les textes d’Elie Wiesel partant de la Shoah, à repenser à tous ces égarements religieux depuis les croisades et les premiers grands massacres inter-humains au prétexte de conceptions soi-disant divergentes du Divin, on se dit que depuis le 11 septembre, la barbarie a quelque chose de ringard. C’est bon, c’est fini tout ça, stop. La crise d’ado, c’est fini, il faudrait enfin être sages, adultes, non pas s’embrasser tous à pleines bouches masquées, mais quand même, arrêter d’exagérer comme ça.

Donc en final, puisqu’il faut bien rassembler les idées de manière simple, pour empêcher la compassion de déborder en larmes de rage inutiles et paralysantes à titre individuel, puisqu’il faut bien vivre et ne pas grossir à la loupe une blessure certes sanglante dans le sein d’une sphère qui continue néanmoins de tourner:

1/ La vraie réalité n’est pas la barbarie, par delà les nuages, le ciel est bleu, l’univers produit de la création comme de la destruction que l’humain ne devrait pas précipiter stupidement, s’il veut la paix.

2/ Par delà le bleu du ciel, L’Univers aussi est noir, infiniment, et silencieux. Il n’y a pas franchement de quoi non plus éclater de rire, juste peut-être se réjouir d’autant plus de cette précaire réalité vivante du Bleu qu’il nous est donné de contempler pour un temps restreint. Et sans nous laisser tordre le ventre par la barbarie humaine, tout en se rassurant sur un ordre cosmique des choses, de la réalité sans doute de quelque chose de beaucoup plus Grand que nous, ne pas oublier en même temps de compatir :

Parvenir à vivre heureux, sans être indifférent. Défi de l’époque.

copyright images clrissselee

OR d’AUTOMNE

Une chanson retrouvée griffonnée sur la table après le dernier conseil des ministres. Un jeune président rêve à l’impossibilité que les gens soient tous heureux en même temps, comment faire? Une certaine forme d’Or naturel existe, qui relativise tout… même l’argent.

Solor

L’AUTOMNE…

L’automne est belle, dans sa robe de feuilles…

deux êtres se tiennent par la main.

Ni jeunes

Ni vieux,

soucieux, mais heureux. Pas vraiment riches,

sauf d’être amoureux, dans le soleil d’or

du matin.

D’autres jouent à la guerre, c’est merveilleux.

L’automne leur fait une crise de jalousie

qu’ils ne voient pas.

Le soleil roux, les pauvres heureux n’existent pas

pour eux.

Le soleil d’or, être amoureux, ces trucs gratuits–c’est fini.

Elle,

sort ses dentelles, elle se déshabille.

Au bord de la rivière, ses dentelles naturelles

De fougères, de lumière sur l’eau qui brille… cette vieille grand-mère, toujours fraîche : l’Automne

les enivrent : Ils se dépêchent.

De sauter

De s’éclabousser, de rire,

Comme si rien n’avait jamais existé

D’autre que cette liberté

De n’être rien, mais d’être tout

Les poches vides mais

Une main chaude dedans, le coeur

Plein de diamants.

….

L’Argent… c’est très important.

Mais

Parfois

Ce n’est pas suffisant… l’argent…c’est

très

très important mais

parfois on s’en fout vraiment….

Toutes images clr. issselee : Pantin, île de France, et source de la Roche Jagu, Bretagne.

« SOUFFLES »

Poème du poète sénégalais Birago Diop (1906-1989), peut-être l’un des plus beaux textes à ma connaissance sur l’éternité et certaines réalités… « invisibles pour les yeux » … mais sources d’un apaisement infini pour qui sait malgré tout les voir, autrement.

Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des ancêtres.
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :


Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :


Les Morts ne sont pas morts.
Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :


C’est le Souffle des Ancêtres morts,
Qui ne sont pas partis
Qui ne sont pas sous la Terre
Qui ne sont pas morts.
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :


Ils sont dans le Sein de la Femme,
Ils sont dans l’Enfant qui vagit
Et dans le Tison qui s’enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :


Ils sont dans le Feu qui s’éteint,
Ils sont dans les Herbes qui pleurent,
Ils sont dans le Rocher qui geint,
Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,
Les Morts ne sont pas morts.


Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.

Il redit chaque jour le Pacte,
Le grand Pacte qui lie,
Qui lie à la Loi notre Sort,
Aux Actes des Souffles plus forts
Le Sort de nos Morts qui ne sont pas morts,
Le lourd Pacte qui nous lie à la Vie.
La lourde Loi qui nous lie aux Actes
Des Souffles qui se meurent
Dans le lit et sur les rives du Fleuve,
Des Souffles qui se meuvent
Dans le Rocher qui geint et dans l’Herbe qui pleure.
Des Souffles qui demeurent
Dans l’Ombre qui s’éclaire et s’épaissit,
Dans l’Arbre qui frémit, dans le Bois qui gémit
Et dans l’Eau qui coule et dans l’Eau qui dort,
Des Souffles plus forts qui ont pris
Le Souffle des Morts qui ne sont pas morts,
Des Morts qui ne sont pas partis,
Des Morts qui ne sont plus sous la Terre.

Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.

LE BONHEUR DES TIGRES

À M. qui aimait le Guépard de Visconti, les couchers de soleil et qui me lira j’espère, de là-Haut.

C’était l’heure du crépuscule. Tout baignait dans cette lumière, d’un même feu depuis la nuit des temps. Était-ce elle qui l’avait inspiré?

Un vieux Chinon encore intact attendait sur la table basse les libations rituelles. Tous les différents bois de cet appartement rutilaient, on se serait cru en Afrique. Mais comme si tout cela était devenu superflu, le regard perdu vers les nuages, droit face au soleil, il déclara:

– C’est quand même fou. Les humains, nous, aujourd’hui, vraiment, on aurait tout pour être heureux. Mais non. On souffre. Techniquement, matériellement, même moralement, on a tout… Dans leur genre, dans leur espèce, les tigres eux sont aboutis… Dans un sens, les tigres ont atteint leur perfection.

Un instant je me laissais convaincre par son assurance mélancolique. Lui-même m’avait toujours un peu fait penser à un grand félin, peut-être sa remarque exprimait-elle la frustration d’un homme qui ne devrait pas en avoir. Il y avait quelque chose de dur et en même temps d’inconsolable dans son expression, malgré ma présence aimante, comme si tout à coup vraiment, tout ça n’en valait plus la peine, que nous étions condamnés à être des nuls : des êtres tellement inégaux, capables de manger un sandwich devant un affamé, de tirer notre existence de l’aliénation de nos semblables, voire de les tuer. Inutile de lui rappeler ces évidences, je risquais juste:

– Les tigres sont peut-être parfaits en tant que tigres… et nous imparfaits en tant qu’humains. Mais est-ce qu’on sait s’ils sont heureux? Les tigres ne rient pas.

– Les tigres ne pleurent pas non plus, lâcha-t-il d’une voix nouée alors que j’observais avec stupeur quelque chose comme des gouttes sur le point de tomber dans le vide, depuis son menton. Pressentant que quelque chose de terrible était arrivé et qu’il se retenait de m’annoncer depuis le début, j’eus le temps de murmurer:

– Notre perfection à nous peut-être, c’est justement notre imperfection. C’est notre amour, qui nous rend heureux puis qui un jour nous fait tant souffrir, justement parce qu’il nous a rendu heureux. C’est cela, notre destin à nous, et qui sait si les tigres sans larmes ne nous envient pas?

Brusquement il me serra alors dans ses bras, secoué de sanglots, tout en souriant étrangement.

8 septembre 2020, ainsi qu’ image d’en-tête, 9 septembre 2020, Paris.

EN PLEIN VOL

Dino en plein vol,

au dessus des humains et des satellites

Dino qui s’en fout de tout ça

de la mort, de la vie

et même du cosmos et du sens

des scies électriques

Dino symbole d’une dense

et profonde

légéreté

très loin en orbite avec Dieu

stable éternité

rien n’existe donc

tout est possible–

fin de l’été.

ÉTOGES, Écuries Lucie Pascaud, Champagne. 31 sept 2020

Photo d’en-tête, Dino, demi-trait.

SAGESSE ANDALOUSE (petite chanson)

 

En espagnol, rencontrer l’amour idéal se dit « encontrar a su media naranja »:

Rencontrer sa moitié… d’orange.

Mais un citron peut sans doute faire l’affaire.

Lien inconscient avec ce bout musical? Seule cette photo sous le coude évoquait l’Andalousie, lumière, soleil tranchant.

Au dessus de Pantin , une vieille chanson magnifique et niaisement sentimentale (« le dernier bonheur du jour », Françoise H forever.) a soudain recouvert à grand coup de sono le fougueux bain multiculturel  des dimanches d’été.

IMG_0679 Je me suis dit qu’il n’y avait pas de honte après tout… il n’y a jamais de honte quand on a pas de prétention accoustique : c’est à peine un son, et tout juste un poème. PRESQUE un souvenir… Un seul enregistrement sur le pouce, improvisé, la flemme (très andalouse) de le faire deux fois.

L’ANDALOUSE

Elle m’avait vue passer dans la ruelle, elle était assise sur sa margelle. Elle m’a regardée, et dit « Ma Belle (façon de parler), viens prendre un peu l’ombre, arrête toi…Moi aussi j’ai aimé le soleil, qui brûle les souvenirs dans sa chaleur, qui grille les regrets, les douleurs, mais la vraie paix se trouve dans la fraîcheur »

Elle avait auprès d’elle une gamelle, où l’attendaient des gousses de petits pois. Dans son oeil était encore l’étincelle qu’on avait adorée, autrefois. 

« Rien n’est parfait, tu sais, ma Belle.. Vivre c’est apprendre à avoir froid. Les progrès, les techniques du monde virtuel, donneront jamais l’amour, ni la foi. »

Puis j’ai repris ma route, mes bagatelles. Le Coeur encore vibrant de cette voix rauque, d’une sagesse sensuelle, qu’une fière andalouse, presque éternelle, a mis dans chacun de mes pas.

 

 

Joke

LE FAUX BOND

Image d’en-tête: crayon et encre de chine, 07 nov 2018, Olaf Van Cleef

 

« Il n’y avait pas grand chose à dire …

Peut-être était-ce la phosphorescence azurée du ciel qui voulait ça. Elle avait refermé ce livre de Patrick Modiano. Elle l’avait remis à sa place, sur l’étagère, à côté du vase étrusque et du petit écureuil en peluche qui semblait lui grimper dessus.

Tout ça c’était à cause de Patrick Modiano, La Ronde de Nuit. Il avait traîné là depuis 2014. En l’achetant, elle avait pensé à lui parce qu’elle savait qu’il l’aimait. Comme les Damnés de Visconti. Dès les premières pages, elle avait très bien su pourquoi.

On prend un livre, on rencontre quelqu’un, mais ce n’est pas le bon timing, quelque chose ne colle pas, avec lui, quelque chose dans notre propre sang. On sait qu’un jour ça viendra, ou pas.

On prend le livre. Un des derniers non-lus qui gisait là, après le confinement. Et puis tout à coup, c’est le charme. Ça y est: on comprend, on a envie de ça, de ces phrases qui tournent, on a le coeur assez accroché pour encaisser son atmosphère sulfureuse, son cri désespéré, sa peinture caustique, noire et bigarrée comme un tableau de Grosz. 

Pour qui sait lire entre les mots et les rides des visages, il n’y a pas besoin de demander à quelqu’un qui il ou elle est. Il suffit de le laisser sourire, et de lui demander quels sont ses écrivains, ses peintres , ou ses musiciens de prédilection.

Alors elle avait eu un furieux besoin de l’appeler, après tout ce temps. Le thé fumant, le ciel bleu au dessus du balcon, au dessus de la ville, la paix d’un livre ouvert dans le silence qui assourdit le chaos de l’époque: « ça y est! Mais oui, je voulais vous dire, Modiano, évidemment! »

Le livre s’était interrompu p 24. Ensuite, pour toutes les autres, pour toutes les pages de Modiano qui suivraient celles-ci, l’élan ne serait plus le même.

Facebook, des posts qui s’arrêtent tous à une date bien précise. Ensuite, néant. Ce n’est pas que le temps passe vite, c’est qu’il n’existe pas, c’est qu’il est relatif à la vitesse de nos émotions et de nos mouvements, lui même néant. Sur Facebook les gens sont éternels. Cimetière étrange différent de :

Celui des Batignolles. Une dalle, et surtout la tête de marbre blanc, arrogante et aristocratique, juvénile, d’un cheval. Crinière au vent, romantique, fougueux et classique. Il lui en avait parlé quelques fois … C’était pour conjurer la mort et lui donner de la classe, certains êtres en ont plus besoin que d’autres.

Certains êtres… mais vraiment pourquoi, se demandait-elle la gorge nouée sur toutes les autres pages de Modiano, pourquoi ne peut-on pas imaginer qu’ils soient morts?

Peut-être parce qu’ils ne le sont pas, quelque part … »

Retour au réel. Quelques mots en ellipse, « the rest is silent », Hamlet.

« T’occupe du chapeau de la gamine, laisse flotter le ruban », Olaf Van Cleef, à présent dans son ultime réincarnation, loin des Batignolles– un vol d’oiseau multicolore, grave et joyeux, surtout heureux, là bas, au dessus de l’Himalaya.

 

Illustrations Olaf Van Cleef

 

voir: https://fr.wikipedia.org/wiki/Olaf_Van_Cleef

https://www.instagram.com/olafvancleef/?hl=fr

Une Balade Janvier 2015 – Olaf Van Cleef

 

LA CHUTE

Contrairement à toutes les drogues courantes, l’amour commence par une descente.

Une chute.

Personne ne monte amoureux/se.

Tout le monde tombe.

Quand on monte, c’est qu’on remonte, la pente, qu’on s’élève pour prendre du recul, et cette simple faculté prouve qu’on y est déjà plus.

C’est tout.

On aurait pu s’arrêter là.

Au lieu de tourner un tas de films, de composer un tas de partitions, d’écrire des milliers de pages philosophiques, romanesques, des poèmes etc. On aurait pu.

Mais bizarrement l’humain ne s’arrête jamais là, là où il le devrait, spécialement en cette matière  rouge carmin.

Tentation du diable ou de l’ange, n’allons pas savoir.

La chute, après celle fameuse de nos deux ancêtres bibliques, celle du paradis sur terre, puis celle de Lucifère, l’ange porte lumière, du paradis du ciel, Albert Camus écrivit en 1957 un court roman du même nom.

Un long aveu dans un bar d’Amsterdam, étrange confessionnal empli de fumées et vapeurs interlopes, à l’adresse d’un prêtre muet comme un psy, dont le lecteur ne connaîtra jamais le nom, pour pouvoir y mettre le sien, monologue d’un homme qui se repent comme on désire clamer son innocence, le bien nommé : Clamence.

De manière générale, il n’y a que deux sexes possibles à incarner pour un lecteur. Et selon l’un ou l’autre, il arrive parfois que les interprétations divergent.

Ce texte de Camus devrait réellement s’intituler « Les Chutes » : celui de cet homme parlant, avocat, séducteur, qui reconnait la faute de son passé, qui admet avoir pêché, chuté. Et celle d’une femme, qui saute d’un pont, qu’il n’ose sauver,  et qui par cette chute physique, comme un remord, lui fera prendre conscience de la sienne, morale.

L’édition Livre de Poche des années 70s figurait sur sa couverture une vue en noir et blanc et, pertinemment, en « plongée »  d’une eau trouble parcourue de vaguelettes. Avant de tomber dans une interprétation bergsonnienne de cette eau comme les remous obscurs de la mauvaise conscience de Clamence, cette image implique évidemment le point de vue de la femme qui saute.

Toute chute est-elle volontaire? Dans le cas d’un suicide (au moins d’une tentative) on peut penser que oui – sans nous embarquer trop loin dans la définition de la volonté, et sa part d’impossible ou non irrationalité, au moment d’un geste que la psychiatrie qualifie de « moment de folie »-

La chute amoureuse serait un autre de ces moments,  juste un peu moins « volontaire » du moins conscient. On se retrouve à l’eau avant même d’avoir cherché le pont.

Pourquoi la Chute, 1957, 150p ISBN 9782070360109 un vendredi de Saint Valentin?

Peut-être pour s’interroger et trouver une signification à la couleur rouge sang de l’amour et de la phase amoureuse que voudrait glorifier ce jour, avant d’être celui du top-sales de la rose.

Que l’amour comme sentiment amoureux dure trois ans, comme l’écrivait Beigbeder, ou trois décennies comme on peut en douter, ou trois heures ou même trois secondes, selon un constat plus réaliste, il commence dans tous les cas de figure par cette fameuse chute qui doublée d’une fabrication en bonne et due forme (« faire l’amour ») aboutit parfois à des liens créatifs durables, sous l’emblème d’un enfant.

Celui ou celle qui refuserait la chute serait un peu comme celui où celle qui refuserait de s’allonger sur le divan. Comme celui ou celle qui voudrait connaître la rédemption et la grâce sans avoir commis de péché. L’amour, vécu dans cette passion des premiers moments, ne peut être l’apanage des anges, des cerveaux trop parfaits qui comme chacun le suppose, d’ailleurs comme Marguerite Yourcenar l’a écrit, dépassent le sexe– voire n’en ont pas.

Prendre trop de plaisir à la chute peut gravement nuire à l’élévation (intellectuelle, professionnelle,  politique– cf Strass Khan).

En gros « Être debout ou allongé(e), telle est la question ».

Pourtant certains amours ne font pas tomber et ne viennent pas d’une chute. Ce que les grecs définissaient comme Philiae, l’amitié, Agapé, les liens du sang familial. Quelque chose qui peut se regarder sereinement, « en pleine conscience »,  non pas avec tiédeur mais avec douceur et dire « oui, je le veux ».

Cela relève du miracle. Rare. Peut-être  certains amants qu’un lien plus fort que la chimie mystérieuses avait unis des éons et des années  auparavant, et qui se regardant l’oeil encore brillant, au soir de leur vie, éprouvent le constat ému d’avoir su se relever, ensemble, et par delà le plaisir de la chute, d’avoir  trouvé un bonheur plus réel, plus durable, qui sait… un véritable amour.

 

Francine et Albert Camus, 1943

 » Francine souffrant de dépression, est hospitalisée.  Elle s’est une fois jetée d’un balcon mais on ne sait si c’était pour échapper à l’hôpital ou pour se tuer. Sa dépression a été mise en partie sur le compte des infidélités conjugales de son mari.

Alors qu’il allait annoncer à Francine qu’il la quittait, Camus se tue dans un accident de voiture. Elle et Camus sont enterrés ensemble à Lourmarin » 

in Wikipédia.

 

ÉVA NESCENCES

 

Il lui avait dit qu’elle était… évanescente.

Était-ce un compliment?

Cela faisait bien longtemps maintenant, si longtemps qu’on pouvait y repenser comme à une scène de film, et encore une scène de très vieux film, de si vieux film que quelle que soit la langue ( italien, anglais ou français), on pouvait être sûr que plus personne ne parlait  comme ça aujourd’hui.

C’était une dizaine de mois auparavant.

On ne peut pas dire, sauf pour les bébés, les centenaires ou les cancéreux condamnés, on ne peut pas dire donc, pour le pire et le meilleur, qu’on puisse tellement changer en une dizaine de mois. Pourtant c’était son cas, du moins son ressenti. L’évanescence comme une renaissance, avait fait son chemin.Et elle repensait à la phrase de cet homme, comme elle pourrait y repenser dans soixante ans, dans des centaines de mois, bien entendu si Dieu le voulait bien.

Selon le Littré du 19ème siècle  » Qui s’amoindrit à mesure que le fruit se développe, et finit par disparaître« 

Du latin vanesco avec préfixe privatif « é », vanesco : disparaître. S’évanouir. Du radical vanus : vain, vide. Qui donne vacuité. « Vaccum » en anglais.

Disparaître dans l’air.

Se vaporiser, devenir vain, non pas prétentieux, mais vide comme une bulle de savon, monter en l’air et faire

POP!  Plus personne.

Et pourtant être évanescent n’est pas être éphémère. L’évanescence est un processus, une croissance, pour ne pas dire une forme de naissance donc, un épanouissement qui sous entend la beauté poétique d’un évanouissement, d’où son application botanique. C’est  la jouissance d’un fruit qui dans son développement même et le bonheur qu’il procure, envoie le signe de la fin prochaine, son retrait de la scène.

Mais pas tristement.

Et c’était bien seulement lui qui était triste en le disant.

Le disant, le lui disant « tu es évanescente » son constat était en effet celui du naturaliste, de l’herboriste. Triste et fataliste, pas si amère : il était dans l’ordre des choses qu’elle ne lui appartienne pas, qu’elle s’en aille. Chouff.

Lui disant cela, elle sentait peut-être que c’était un compliment, oui, car même l’adjectif est joli, on ne peut pas dire d’une chose laide qu’elle est évanescente, et même si elle savait que la beauté est tout à fait subjective, un compliment même s’il est incorrect en tant que vérité, est toujours agréable en tant que perception.

Cela signifiait donc que tout allait passer, elle la première, décoller vers un ailleurs inconnu de lui, c’était inscrit. Et si elle l’avait aimé, s’il l’avait aimé, cela les aurait dévastés.

Ou plutôt il ne le lui aurait jamais dit.

Le dire donc, à cette terrasse en goguette de ce quartier si joyeux, sur cette petite place tranquille, dans le soleil tombant de Juillet, c’était déjà la promesse d’une séparation.

Évanescente, comme une évadée prochaine, et lui dans ce cas un fantôme, une ombre  en devenir. Ce qualificatif les projetait ainsi dans un espace temps tout à fait irréel et sans chagrin.

Le poème d’Apollinaire ne serait jamais  fait pour eux :

« … La Tzigane savait d’ avance

Nos deux vies barrées par les nuits

Nous lui dîmes adieux et puis

De ce puits sortit l’Espérance »

Voilà, entre eux il n’y aurait pas d’Espérance, ni donc de désespérance possible. Juste cette étrange évanescence qu’à cause de la désinence féminine il lui convenait à elle d’incarner.

Les rayons cuivre et roses fluo de ce soir-là contenaient toute la douceur de vivre par delà les ombres.

Par delà l’ombre de cet homme qui à présent

n’était plus, au moment où elle y repensait, qu’un bout de métal quelque part, jailli du ciel pour s’enfoncer dans

la terre — autre phénomène tout aussi évanescent.

 

«