LE BONHEUR DES TIGRES

À M. qui aimait le Guépard de Visconti, les couchers de soleil et qui me lira j’espère, de là-Haut.

C’était l’heure du crépuscule. Tout baignait dans cette lumière, d’un même feu depuis la nuit des temps. Était-ce elle qui l’avait inspiré?

Un vieux Chinon encore intact attendait sur la table basse les libations rituelles. Tous les différents bois de cet appartement rutilaient, on se serait cru en Afrique. Mais comme si tout cela était devenu superflu, le regard perdu vers les nuages, droit face au soleil, il déclara:

– C’est quand même fou. Les humains, nous, aujourd’hui, vraiment, on aurait tout pour être heureux. Mais non. On souffre. Techniquement, matériellement, même moralement, on a tout… Dans leur genre, dans leur espèce, les tigres eux sont aboutis… Dans un sens, les tigres ont atteint leur perfection.

Un instant je me laissais convaincre par son assurance mélancolique. Lui-même m’avait toujours un peu fait penser à un grand félin, peut-être sa remarque exprimait-elle la frustration d’un homme qui ne devrait pas en avoir. Il y avait quelque chose de dur et en même temps d’inconsolable dans son expression, malgré ma présence aimante, comme si tout à coup vraiment, tout ça n’en valait plus la peine, que nous étions condamnés à être des nuls : des êtres tellement inégaux, capables de manger un sandwich devant un affamé, de tirer notre existence de l’aliénation de nos semblables, voire de les tuer. Inutile de lui rappeler ces évidences, je risquais juste:

– Les tigres sont peut-être parfaits en tant que tigres… et nous imparfaits en tant qu’humains. Mais est-ce qu’on sait s’ils sont heureux? Les tigres ne rient pas.

– Les tigres ne pleurent pas non plus, lâcha-t-il d’une voix nouée alors que j’observais avec stupeur quelque chose comme des gouttes sur le point de tomber dans le vide, depuis son menton. Pressentant que quelque chose de terrible était arrivé et qu’il se retenait de m’annoncer depuis le début, j’eus le temps de murmurer:

– Notre perfection à nous peut-être, c’est justement notre imperfection. C’est notre amour, qui nous rend heureux puis qui un jour nous fait tant souffrir, justement parce qu’il nous a rendu heureux. C’est cela, notre destin à nous, et qui sait si les tigres sans larmes ne nous envient pas?

Brusquement il me serra alors dans ses bras, secoué de sanglots, tout en souriant étrangement.

8 septembre 2020, ainsi qu’ image d’en-tête, 9 septembre 2020, Paris.

EN PLEIN VOL

Dino en plein vol,

au dessus des humains et des satellites

Dino qui s’en fout de tout ça

de la mort, de la vie

et même du cosmos et du sens

des scies électriques

Dino symbole d’une dense

et profonde

légéreté

très loin en orbite avec Dieu

stable éternité

rien n’existe donc

tout est possible–

fin de l’été.

ÉTOGES, Écuries Lucie Pascaud, Champagne. 31 sept 2020

Photo d’en-tête, Dino, demi-trait.

SAGESSE ANDALOUSE (petite chanson)

 

En espagnol, rencontrer l’amour idéal se dit « encontrar a su media naranja »:

Rencontrer sa moitié… d’orange.

Mais un citron peut sans doute faire l’affaire.

Lien inconscient avec ce bout musical? Seule cette photo sous le coude évoquait l’Andalousie, lumière, soleil tranchant.

Au dessus de Pantin , une vieille chanson magnifique et niaisement sentimentale (« le dernier bonheur du jour », Françoise H forever.) a soudain recouvert à grand coup de sono le fougueux bain multiculturel  des dimanches d’été.

IMG_0679 Je me suis dit qu’il n’y avait pas de honte après tout… il n’y a jamais de honte quand on a pas de prétention accoustique : c’est à peine un son, et tout juste un poème. PRESQUE un souvenir… Un seul enregistrement sur le pouce, improvisé, la flemme (très andalouse) de le faire deux fois.

L’ANDALOUSE

Elle m’avait vue passer dans la ruelle, elle était assise sur sa margelle. Elle m’a regardée, et dit « Ma Belle (façon de parler), viens prendre un peu l’ombre, arrête toi…Moi aussi j’ai aimé le soleil, qui brûle les souvenirs dans sa chaleur, qui grille les regrets, les douleurs, mais la vraie paix se trouve dans la fraîcheur »

Elle avait auprès d’elle une gamelle, où l’attendaient des gousses de petits pois. Dans son oeil était encore l’étincelle qu’on avait adorée, autrefois. 

« Rien n’est parfait, tu sais, ma Belle.. Vivre c’est apprendre à avoir froid. Les progrès, les techniques du monde virtuel, donneront jamais l’amour, ni la foi. »

Puis j’ai repris ma route, mes bagatelles. Le Coeur encore vibrant de cette voix rauque, d’une sagesse sensuelle, qu’une fière andalouse, presque éternelle, a mis dans chacun de mes pas.

 

 

Joke

LE FAUX BOND

Image d’en-tête: crayon et encre de chine, 07 nov 2018, Olaf Van Cleef

 

« Il n’y avait pas grand chose à dire …

Peut-être était-ce la phosphorescence azurée du ciel qui voulait ça. Elle avait refermé ce livre de Patrick Modiano. Elle l’avait remis à sa place, sur l’étagère, à côté du vase étrusque et du petit écureuil en peluche qui semblait lui grimper dessus.

Tout ça c’était à cause de Patrick Modiano, La Ronde de Nuit. Il avait traîné là depuis 2014. En l’achetant, elle avait pensé à lui parce qu’elle savait qu’il l’aimait. Comme les Damnés de Visconti. Dès les premières pages, elle avait très bien su pourquoi.

On prend un livre, on rencontre quelqu’un, mais ce n’est pas le bon timing, quelque chose ne colle pas, avec lui, quelque chose dans notre propre sang. On sait qu’un jour ça viendra, ou pas.

On prend le livre. Un des derniers non-lus qui gisait là, après le confinement. Et puis tout à coup, c’est le charme. Ça y est: on comprend, on a envie de ça, de ces phrases qui tournent, on a le coeur assez accroché pour encaisser son atmosphère sulfureuse, son cri désespéré, sa peinture caustique, noire et bigarrée comme un tableau de Grosz. 

Pour qui sait lire entre les mots et les rides des visages, il n’y a pas besoin de demander à quelqu’un qui il ou elle est. Il suffit de le laisser sourire, et de lui demander quels sont ses écrivains, ses peintres , ou ses musiciens de prédilection.

Alors elle avait eu un furieux besoin de l’appeler, après tout ce temps. Le thé fumant, le ciel bleu au dessus du balcon, au dessus de la ville, la paix d’un livre ouvert dans le silence qui assourdit le chaos de l’époque: « ça y est! Mais oui, je voulais vous dire, Modiano, évidemment! »

Le livre s’était interrompu p 24. Ensuite, pour toutes les autres, pour toutes les pages de Modiano qui suivraient celles-ci, l’élan ne serait plus le même.

Facebook, des posts qui s’arrêtent tous à une date bien précise. Ensuite, néant. Ce n’est pas que le temps passe vite, c’est qu’il n’existe pas, c’est qu’il est relatif à la vitesse de nos émotions et de nos mouvements, lui même néant. Sur Facebook les gens sont éternels. Cimetière étrange différent de :

Celui des Batignolles. Une dalle, et surtout la tête de marbre blanc, arrogante et aristocratique, juvénile, d’un cheval. Crinière au vent, romantique, fougueux et classique. Il lui en avait parlé quelques fois … C’était pour conjurer la mort et lui donner de la classe, certains êtres en ont plus besoin que d’autres.

Certains êtres… mais vraiment pourquoi, se demandait-elle la gorge nouée sur toutes les autres pages de Modiano, pourquoi ne peut-on pas imaginer qu’ils soient morts?

Peut-être parce qu’ils ne le sont pas, quelque part … »

Retour au réel. Quelques mots en ellipse, « the rest is silent », Hamlet.

« T’occupe du chapeau de la gamine, laisse flotter le ruban », Olaf Van Cleef, à présent dans son ultime réincarnation, loin des Batignolles– un vol d’oiseau multicolore, grave et joyeux, surtout heureux, là bas, au dessus de l’Himalaya.

 

Illustrations Olaf Van Cleef

 

voir: https://fr.wikipedia.org/wiki/Olaf_Van_Cleef

https://www.instagram.com/olafvancleef/?hl=fr

Une Balade Janvier 2015 – Olaf Van Cleef

 

LA CHUTE

Contrairement à toutes les drogues courantes, l’amour commence par une descente.

Une chute.

Personne ne monte amoureux/se.

Tout le monde tombe.

Quand on monte, c’est qu’on remonte, la pente, qu’on s’élève pour prendre du recul, et cette simple faculté prouve qu’on y est déjà plus.

C’est tout.

On aurait pu s’arrêter là.

Au lieu de tourner un tas de films, de composer un tas de partitions, d’écrire des milliers de pages philosophiques, romanesques, des poèmes etc. On aurait pu.

Mais bizarrement l’humain ne s’arrête jamais là, là où il le devrait, spécialement en cette matière  rouge carmin.

Tentation du diable ou de l’ange, n’allons pas savoir.

La chute, après celle fameuse de nos deux ancêtres bibliques, celle du paradis sur terre, puis celle de Lucifère, l’ange porte lumière, du paradis du ciel, Albert Camus écrivit en 1957 un court roman du même nom.

Un long aveu dans un bar d’Amsterdam, étrange confessionnal empli de fumées et vapeurs interlopes, à l’adresse d’un prêtre muet comme un psy, dont le lecteur ne connaîtra jamais le nom, pour pouvoir y mettre le sien, monologue d’un homme qui se repent comme on désire clamer son innocence, le bien nommé : Clamence.

De manière générale, il n’y a que deux sexes possibles à incarner pour un lecteur. Et selon l’un ou l’autre, il arrive parfois que les interprétations divergent.

Ce texte de Camus devrait réellement s’intituler « Les Chutes » : celui de cet homme parlant, avocat, séducteur, qui reconnait la faute de son passé, qui admet avoir pêché, chuté. Et celle d’une femme, qui saute d’un pont, qu’il n’ose sauver,  et qui par cette chute physique, comme un remord, lui fera prendre conscience de la sienne, morale.

L’édition Livre de Poche des années 70s figurait sur sa couverture une vue en noir et blanc et, pertinemment, en « plongée »  d’une eau trouble parcourue de vaguelettes. Avant de tomber dans une interprétation bergsonnienne de cette eau comme les remous obscurs de la mauvaise conscience de Clamence, cette image implique évidemment le point de vue de la femme qui saute.

Toute chute est-elle volontaire? Dans le cas d’un suicide (au moins d’une tentative) on peut penser que oui – sans nous embarquer trop loin dans la définition de la volonté, et sa part d’impossible ou non irrationalité, au moment d’un geste que la psychiatrie qualifie de « moment de folie »-

La chute amoureuse serait un autre de ces moments,  juste un peu moins « volontaire » du moins conscient. On se retrouve à l’eau avant même d’avoir cherché le pont.

Pourquoi la Chute, 1957, 150p ISBN 9782070360109 un vendredi de Saint Valentin?

Peut-être pour s’interroger et trouver une signification à la couleur rouge sang de l’amour et de la phase amoureuse que voudrait glorifier ce jour, avant d’être celui du top-sales de la rose.

Que l’amour comme sentiment amoureux dure trois ans, comme l’écrivait Beigbeder, ou trois décennies comme on peut en douter, ou trois heures ou même trois secondes, selon un constat plus réaliste, il commence dans tous les cas de figure par cette fameuse chute qui doublée d’une fabrication en bonne et due forme (« faire l’amour ») aboutit parfois à des liens créatifs durables, sous l’emblème d’un enfant.

Celui ou celle qui refuserait la chute serait un peu comme celui où celle qui refuserait de s’allonger sur le divan. Comme celui ou celle qui voudrait connaître la rédemption et la grâce sans avoir commis de péché. L’amour, vécu dans cette passion des premiers moments, ne peut être l’apanage des anges, des cerveaux trop parfaits qui comme chacun le suppose, d’ailleurs comme Marguerite Yourcenar l’a écrit, dépassent le sexe– voire n’en ont pas.

Prendre trop de plaisir à la chute peut gravement nuire à l’élévation (intellectuelle, professionnelle,  politique– cf Strass Khan).

En gros « Être debout ou allongé(e), telle est la question ».

Pourtant certains amours ne font pas tomber et ne viennent pas d’une chute. Ce que les grecs définissaient comme Philiae, l’amitié, Agapé, les liens du sang familial. Quelque chose qui peut se regarder sereinement, « en pleine conscience »,  non pas avec tiédeur mais avec douceur et dire « oui, je le veux ».

Cela relève du miracle. Rare. Peut-être  certains amants qu’un lien plus fort que la chimie mystérieuses avait unis des éons et des années  auparavant, et qui se regardant l’oeil encore brillant, au soir de leur vie, éprouvent le constat ému d’avoir su se relever, ensemble, et par delà le plaisir de la chute, d’avoir  trouvé un bonheur plus réel, plus durable, qui sait… un véritable amour.

 

Francine et Albert Camus, 1943

 » Francine souffrant de dépression, est hospitalisée.  Elle s’est une fois jetée d’un balcon mais on ne sait si c’était pour échapper à l’hôpital ou pour se tuer. Sa dépression a été mise en partie sur le compte des infidélités conjugales de son mari.

Alors qu’il allait annoncer à Francine qu’il la quittait, Camus se tue dans un accident de voiture. Elle et Camus sont enterrés ensemble à Lourmarin » 

in Wikipédia.

 

ÉVA NESCENCES

 

Il lui avait dit qu’elle était… évanescente.

Était-ce un compliment?

Cela faisait bien longtemps maintenant, si longtemps qu’on pouvait y repenser comme à une scène de film, et encore une scène de très vieux film, de si vieux film que quelle que soit la langue ( italien, anglais ou français), on pouvait être sûr que plus personne ne parlait  comme ça aujourd’hui.

C’était une dizaine de mois auparavant.

On ne peut pas dire, sauf pour les bébés, les centenaires ou les cancéreux condamnés, on ne peut pas dire donc, pour le pire et le meilleur, qu’on puisse tellement changer en une dizaine de mois. Pourtant c’était son cas, du moins son ressenti. L’évanescence comme une renaissance, avait fait son chemin.Et elle repensait à la phrase de cet homme, comme elle pourrait y repenser dans soixante ans, dans des centaines de mois, bien entendu si Dieu le voulait bien.

Selon le Littré du 19ème siècle  » Qui s’amoindrit à mesure que le fruit se développe, et finit par disparaître« 

Du latin vanesco avec préfixe privatif « é », vanesco : disparaître. S’évanouir. Du radical vanus : vain, vide. Qui donne vacuité. « Vaccum » en anglais.

Disparaître dans l’air.

Se vaporiser, devenir vain, non pas prétentieux, mais vide comme une bulle de savon, monter en l’air et faire

POP!  Plus personne.

Et pourtant être évanescent n’est pas être éphémère. L’évanescence est un processus, une croissance, pour ne pas dire une forme de naissance donc, un épanouissement qui sous entend la beauté poétique d’un évanouissement, d’où son application botanique. C’est  la jouissance d’un fruit qui dans son développement même et le bonheur qu’il procure, envoie le signe de la fin prochaine, son retrait de la scène.

Mais pas tristement.

Et c’était bien seulement lui qui était triste en le disant.

Le disant, le lui disant « tu es évanescente » son constat était en effet celui du naturaliste, de l’herboriste. Triste et fataliste, pas si amère : il était dans l’ordre des choses qu’elle ne lui appartienne pas, qu’elle s’en aille. Chouff.

Lui disant cela, elle sentait peut-être que c’était un compliment, oui, car même l’adjectif est joli, on ne peut pas dire d’une chose laide qu’elle est évanescente, et même si elle savait que la beauté est tout à fait subjective, un compliment même s’il est incorrect en tant que vérité, est toujours agréable en tant que perception.

Cela signifiait donc que tout allait passer, elle la première, décoller vers un ailleurs inconnu de lui, c’était inscrit. Et si elle l’avait aimé, s’il l’avait aimé, cela les aurait dévastés.

Ou plutôt il ne le lui aurait jamais dit.

Le dire donc, à cette terrasse en goguette de ce quartier si joyeux, sur cette petite place tranquille, dans le soleil tombant de Juillet, c’était déjà la promesse d’une séparation.

Évanescente, comme une évadée prochaine, et lui dans ce cas un fantôme, une ombre  en devenir. Ce qualificatif les projetait ainsi dans un espace temps tout à fait irréel et sans chagrin.

Le poème d’Apollinaire ne serait jamais  fait pour eux :

« … La Tzigane savait d’ avance

Nos deux vies barrées par les nuits

Nous lui dîmes adieux et puis

De ce puits sortit l’Espérance »

Voilà, entre eux il n’y aurait pas d’Espérance, ni donc de désespérance possible. Juste cette étrange évanescence qu’à cause de la désinence féminine il lui convenait à elle d’incarner.

Les rayons cuivre et roses fluo de ce soir-là contenaient toute la douceur de vivre par delà les ombres.

Par delà l’ombre de cet homme qui à présent

n’était plus, au moment où elle y repensait, qu’un bout de métal quelque part, jailli du ciel pour s’enfoncer dans

la terre — autre phénomène tout aussi évanescent.

 

« 

« LA VIE EST BELLE, TU VERRAS »

Poème de José Augustin Goytisolo

Chanté par Paco Ibañes (ci- tout dessous)

 

PAROLES POUR JULIA

 

Tu ne peux revenir en arrière

Parce que la vie déjà te pousse

Comme un cri interminable

 

Ma fille, il vaut mieux vivre

Dans la joie des hommes

Que de pleurer devant un mur aveugle

 

Tu te sentiras acculée

Tu te sentiras perdue ou seule

Peut-être voudras tu ne jamais être née

 

Je sais bien qu’ils te diront

Que la vie n’a pas de but

Que c’est une sale affaire

 

Alors toujours rappelle-toi

De ce qu’un jour je t’écrivis

En pensant à toi, comme maintenant je pense

 

La vie est belle, tu verras

Comment malgré les malheurs

Tu auras des amis, tu auras de l’amour.

 

Un homme seul, une femme

Pris comme ça l’un dans l’autre

Sont comme de la poussière, ils ne sont pas rien

 

Mais quand je te parle à toi

Quand je t’écris ces mots

Je pense aussi à d’autres gens

 

Ton destin est dans les autres

Ton futur est ta propre vie

Ta dignité est celle de tous.

 

D’autres espèrent que tu résistes

Que les aide ta joie

Ta chanson parmi les chansons.

 

Alors toujours rappelle-toi

De ce qu’un jour je t’écrivis

En pensant à toi

Comme maintenant

 

Jamais ne capitule ni ne t’éloigne

Du chemin, jamais ne dis :

« Je n’en peux plus, je m’arrête ici »

 

La vie est belle, tu verras

Comment malgré les malheurs

Tu auras de l’amour, tu auras des amis

 

Par ailleurs il n’y a pas le choix

Et ce monde est comme il est

Il sera tout ton patrimoine

 

Pardonne moi je ne sais te dire

Rien de plus mais tu comprends

Que moi je suis encore sur le chemin

 

Et toujours toujours rappelle toi

De ce qu’un jour je t’écrivis

En pensant à toi comme je pense

Maintenant.

 

 

 

 

PALABRAS PARA JULIA

Tú no puedes volver atrás
porque la vida ya te empuja
como un aullido interminable.

Hija mía es mejor vivir
con la alegría de los hombres
que llorar ante el muro ciego.

Te sentirás acorralada
te sentirás perdida o sola
tal vez querrás no haber nacido.

Yo sé muy bien que te dirán
que la vida no tiene objeto
que es un asunto desgraciado.

Entonces siempre acuérdate
de lo que un día yo escribí
pensando en ti como ahora pienso.

La vida es bella, ya verás
como a pesar de los pesares
tendrás amigos, tendrás amor.

Un hombre solo, una mujer
así tomados, de uno en uno
son como polvo, no son nada.

Pero yo cuando te hablo a ti
cuando te escribo estas palabras
pienso también en otra gente.

Tu destino está en los demás
tu futuro es tu propia vida
tu dignidad es la de todos.

Otros esperan que resistas
que les ayude tu alegría
tu canción entre sus canciones.

Entonces siempre acuérdate
de lo que un día yo escribí
pensando en ti
como ahora pienso.

Nunca te entregues ni te apartes
junto al camino, nunca digas
no puedo más y aquí me quedo.

La vida es bella, tú verás
como a pesar de los pesares
tendrás amor, tendrás amigos.

 

Por lo demás no hay elección
y este mundo tal como es
será todo tu patrimonio.

Perdóname no sé decirte
nada más pero tú comprende
que yo aún estoy en el camino.

Y siempre siempre acuérdate
de lo que un día yo escribí
pensando en ti como ahora pienso.

 

35’13 »

 

« DANS DES TEMPS D’IGNOMINIE COMME MAINTENANT A L’ÉCHELLE PLANÉTAIRE ET

ALORS QU’UNE CRUAUTÉ FROIDE ET ROBOTISÉE S’ÉTEND PARTOUT, IL RESTE ENCORE

EN CE MONDE DES GENS BIEN QUI ÉCOUTENT UNE CHANSON OU LISENT UN POÈME »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’EXIL

 

« Il faut haïr

Le sentiment

De l’Exil »

 

Directement

Ce sentiment que

Tout ment

Tout le temps

 

Il faut le quitter

Tout bêtement

Le sentiment révélant

Un réel aliénant

 

Prendre un tournant

Comme un claquement de bleu

Dans le ciel blanc

 

Réveiller ce feu

En nous dormant

Dire Adieu ou

Non simplement

 

Partir loin d’eux

Les voleurs d’âme

Seul ou à deux

Homme ou femme

Redevenir soi

Fort et Heureux

 

 

Inspiration d’une citation de Patrick Chamoiseau, Biblique des Derniers Gestes « Il faut haïr le sentiment de l’Exil » à confronter aux réflexions de Baal Shem Tov au XVIIIème s. et son analyse de l’Exil dans la pensée judaïque hassidique: le fait qu’une certaine vérité y germe autant que la souffrance, avec la souffrance. L’exil et le sentiment d’aliénation comme apprentissage authentique de soi par contraste.  Étape nécessaire pour la conquête d’une véritable identité, désaliénée. Où: la liberté véritable comme conquête,  processus de libération, essence du vrai bonheur.

 

FAIM DES TEMPS

Peut-être que nous étions devenus trop intelligents. Ou faudrait-il dire « trop intelligentes » ?

Il était moins dix minutes avant la fin du monde. Et tout le monde avait fini par se mettre d’accord, c’était déjà ça : il n’y avait pas de solution.

« Tout le monde », ce n’est pas une mince affaire, la grande termitière allait partir en fumée, il était trop tard pour s’inquiéter, pour continuer à philosopher sans fin.

LA solution était très simple : il n’y en avait pas.

« IL N’Y A PAS DE SOLUTION », c’était ceci, la solution. Le cogito cartésien : je pense, donc je suis, a minima « chose pensante ».

« Il n’y a pas de solution », Marinette se sentait soudain tellement légère de l’admettre. Accepter les impossibles ouvrait toutes les écoutilles et les chakras d’un coup.

Le monde était donc au fond très simple : il s’agissait d’admettre qu’il était définitivement complexe. Pour ne pas dire compliqué, rien ne durerait jamais tout en faisant semblant du contraire. Là encore, plus que quelques minutes, et tout semblait encore aller plus ou moins bien.

Il fallait se méfier des apparences, du monde, et des hommes, en général…

Le monde allait disparaître.

Soit.

Comme Saint Michel l’avait prédit dans une conférence fameuse rediffusée sur France Culture et écoutée un après-midi d’été ascétique dans la lumière zèbrée d’un palmier, sur la plage d’Onfray-sur-Mer : la Joconde allait se volatiliser, et tout le reste avec. Le reste des choses qui avait donné sens à la vie des hommes, seulement. DONC PAS absolument TOUT.

Ce n’était somme toute que la fin d’un monde, il en restait beaucoup d’autres: ce n’était pas la fin de l’Univers. Autre pensée balsamique que se fit Marinette.

 

… … .       .                                                            .

Quand Sergeï l’avait quittée des années auparavant, avant qu’elle ne le quitte elle même, il lui avait bien dit, de son ton philosophe débonnaire : « Ce n’est pas la fin du monde ». Mais Marinette avait à peine vingt ans alors, elle n’était pas assez aguerrie pour être bien maline sur certaines choses de la vie, et elle n’avait pas su arrêter de pleurer.

« Ô larme, suspend ta chute » aurait dû conseiller également le brave Sergeï à Saint Michel, « ce n’est que la fin d’un monde, pas celle des haricots ».

Toute fin, tout être humain qui disparaît, tout amour qui meurt n’est-ce pas en soi LE monde qui s’écroule ?

Le temps avait passé, Marinette avait grandi—et guéri.

Il faut un peu d’innocence et de bêtise pour donner du sel à la vie. Beaucoup d’humilité. Et les hommes étaient donc devenus trop intelligents, les femmes encore pire, encore mieux. Meilleures. Alors la machine s’était emballée, et il était devenu hautement déconseillé par le corps médical d’ouvrir les yeux sur le réel, ou alors en prenant certaines drogues licites comme le chocolat, le sport, la musique etc.

Voilà.

 

Sergueï l’avait rappelée, ce grand homme si connu désormais, mais maintenant qu’elle avait trouvé la solution, elle l’écoutait et échangeait d’une voix rieuse, sautillant comme une petite gamine sur les quais de Seine vides.

Quelques secousses se faisaient déjà sentir, comme au moment d’un décollage. Elle n’avait absolument pas peur. Contrairement à lui. Elle avait toujours su que la femme est dans maintes occasions supérieure à l’homme, en beauté, en intelligence, en sang froid, par action, et même par omission…

Plus que deux minutes.

Franchement, la rappeler comme ça après trois ans de black-out, alors qu’elle l’avait déjà à moitié oublié et qu’en méditant bien, elle avait parfaitement conçu que Sergeï n’était pas lui-même si dingue, si unique, qu’il n’était que l’imagination d’un désir, une petite fumerolle de rêve de princesse, une auréole scintillante inventée par sa féminine cornée.

En pleine panique, le voilà qui lui parlait, criait preque…. : Bla bla bla… bla bla bla… tragiquement.

Elle hésitait à lui raccrocher au nez : plus que trente secondes.

Elle s’assit sur le parapet de pierre du Pont Marie, là où il l’avait embrassé jadis. Le ciel de Paris était automnal, parcouru de traînées roses dans un bleu ardoise, crépusculaire bien qu’on fusse le 1er août en après midi. Le vent sentait les feuilles mortes et la pollution était retombée à zéro.

Tout était pur et intact, et la terre tremblait, à moins que ce ne fusse sa main tenant le téléphone. Non.

Elle était calme, respira à fond, et décida de rester en ligne, avec la voix rauque et très belle de Sergueï lui disant qu’il l’aimait.

Sept secondes.

Elle eut brusquement envie d’une part de tarte au sucre. Celle à la crème et au levain de boulanger que sa grand-mère et sa mère faisaient si bien.

Ce goût dans sa bouche, cette nostalgie.

« C’est comme ça » se dit elle à la dernière seconde, puis

le Monde fit

« PLOP! »

comme un bouchon de champagne,

dans un flot de mots d’amours et

un éternel désir

de tarte au sucre.

CHRYSANT’AIMES

Quelque part, dans un petit bois caché, une sorte de clairière parsemée de mousse, il venait tous les jours.

Tous les jours, qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il fasse tempête ou grand beau temps, il venait, infatigablement.

Naturellement.

Il n’avait pas à beaucoup se motiver pour cela, ou à se forcer. C’était en quelque sorte  avec plaisir qu’il venait, bien que ce fusse un étrange plaisir: il en pleurait parfois, et malheureusement pas de joie.

Tous les jours sous le soleil que Dieu (ou sous dieu que le Soleil) avait crée.

Depuis… 15 ans.

Il y a des années qui passent comme des flèches, rapport à certaines activités. Celle-ci, d’arroser les chrysanthèmes or et sang, étaient de ces gestes en apesanteur qui arrêtent le temps et les décomptes.

Pendant 15 ans il avait aimé, il avait été aimé, et de bien des personnes, et prenant lui même bien des visages pour aller avec ces personnes.

Il avait souffert, travaillé, joui, eu des moments de doutes, parfois de désarroi, parfois au contraire d’espoirs héroïque digne d’un Dieu.

Parfois il s’était senti un Dieu, parfois un nabot, c’est le destin d’un homme à peu près normal d’à peu près quarante ans.

Les mots « condoléances » qu’ont lui avait dit, il y a quinze ans ici et là, il s’en souvenait;

Qu’est-ce que ça veut bien dire que ce mot là : »condoléances »?

con : du préfixe latin « cum » qui veut dire avec, comme lui aurait rabâché son ex (prof de français normalienne), et « doléance », à cause d’un bonheur tout personnel à traduire le Stabat Mater de Pergolèse sans avoir jamais fait de latin : dolor, douleur, souffrir.

Condoléance, souffrir avec, au sens premier.

Bien peu avait souffert avec lui.

Peut-on souffrir comme son prochain? Peut-on être dans la peau de celui, celle, qui perd son parent, père, mère, soeur, frère, cousin, ami?

Qui saura en secret les souvenirs, cette part de soi que l’autre emporte et que seul le dire, le souvenir, la photo jaunie, ou l’histoire que l’on décide de raconter et d’écrire pourront ressusciter?

Elle: qui avait souffert avec lui de sa perte? Qui était-elle pour lui? A quoi bon le dire.

Là, dans la petite clairière moussue, la vieille dame reposait, comme une princesse à qui il avait juré sur sa propre vie de ne jamais faillir, de rester brave, même si le monde entier et le ciel  lui tombaient dessus. Même si tout devait le décevoir en cette vie, il avait le devoir de rester vivant, et de sourire, et de danser.

C’était la promesse qu’il lui avait faite, au bord de cette tombe, un soir doré d’octobre qui sentait les pommes Reinettes qu’elle aimait et les tartes aux raisins aigrelets.

Mais il n’allait jamais au cimetière où elle ne reposait pas réellement.

Elle, elle était sous les mousses de ce paradis feu et ors,  elle choisissait des chrysanthèmes fushias et des Dahlias beaux comme des étoiles, parce que c’était le 2 novembre, jour des morts, et lui enfant, il l’accompagnait chez le fleuriste.

Mais en vraie de vraie réalité, elle, elle n’était pas du tout morte. C’est pourquoi il n’avait jamais été dans ce cimetière pour l’y fleurir. Elle, on ne la fleurirait jamais, que dans cette clairière, et pas une fois par an, mais tous les jours de la vie, depuis 15 ans et jusqu’à sa propre fin

Parce que cette clairière c’était son coeur, à lui, et pour Elle, le plus confortable des paradis fleuris.