L’ENFANT

“Je l’ai rencontré quand il avait sept ans. Comment l’oublier? Moi aussi j’avais sept ans. C’était il n’y a pas si longtemps, au fond.”

Devant nous, défilait tout un paysage de falaises rouges tombant dans la mer du soir. L’eau calme de la Méditerranée prenait des reflets indigo et grisés. Les falaises étaient de grands couteaux de sang plantés dans un immense iris.

Laure continua:

” Il était très petit. A sept ans en même temps c’est normal de ne pas être bien grand, mais lui, il était anormalement petit. Alors comme moi j’étais très grande, anormalement grande, on nous a mis côte à côte  en classe, et puis on m’a demandé de lui tenir compagnie dans la cour de l’école car les autres l’évitaient.

En fait, je ne voyais pas trop la logique, j’ai eu le sentiment que c’est parce que j’étais la plus grande qu’on m’a demandé, en quelque sorte, de l’aider à moins se sentir seul, mais ça n’avait peut-être rien à voir. Peut-être était-ce car moi aussi j’étais très réservée, pas timide, mais en retrait… mais c’est vrai aussi que pour moi tous les petits garçon étaient trop petits. Un peu plus, un peu moins, en gros, je ne voyais franchement pas la différence, ce qui me rendait neutre, sans jugement à son égard.  Ce devait être un peu à cause de tout ça.

Enfin, j’ai une image en tête de nous deux,  ensemble, assis sur la caisse de plastique multicolore où étaient rangés les jouets pour la récréation, ses petites jambes qui se balançaient gentiment dans le vide. Il était blond aux yeux bleus très clairs, les traits réguliers. On aurait dit l’enfant idéal.

Je n’aurais jamais imaginé revoir Fabio un jour.”

Le ciel changea de couleur, la nuit venait, il se mélangeait progressivement avec la mer mais aussi de grand cirrus le balayait très haut en altitude, comme d’infinies plumes blanches. J’écoutais Laure mais en même temps je respirai cet enivrant parfum de mer et de pinède chauffée par le soleil, cette humidité presque lourde au moment où une brise du large venait la rafraîchir, faisant s’envoler nos cheveux et battre nos robes légères. Nos cheveux, longs pour chacune, elle couleur de pain doré, moi châtain clair, tout ça  ensauvagé par l’eau salée et les longues journées de plage. Nos robes : une longue et étroite de toile de jean fin et bleu pâle, pour elle, pour moi une courte très fine, et d’une couleur mauve étrange relevée de petites fleurs azurées. Depuis des jours, nous n’ingurgitions que du melon , des tomates et du lait frais, incapables d’avaler autre chose et nous nous laissions dévorer par des rayons de soleil implacables, dans cette crique déserte qui était notre refuge quotidien.

Il est rare d’avoir une amie, mais dans le cas de Laure, a fortiori par les deuils récents qui nous avaient rapprochées, par nos sensibilités communes, par nos goûts, c’était pour la première fois de ma vie, le sentiment d’être soeurs. Enfin elle poursuivit son histoire qu’elle avait décidé de me confier au bout de dix jours de silence; des cigales chantaient dans les herbes jaunes.

” Je ne l’ai pas reconnu tout de suite. Je veux dire le petit garçon de sept ans. Mais je l’ai quand même reconnu, comme on reconnait quelqu’un qui va vous marquer… par ces vibrations étranges qui entourent vos deux regards au moment où ceux-ci se croisent pour la première fois. Notre première fois d’adulte,  premier regard d’homme à femme, et cet homme-là, cette femme-là ne s’étaient bien entendu jamais connus, mais nous nous sommes reconnus, enfin, tu me suis?

– Que trop.

– Enfin voilà, on s’est connus, on s’est reconnus etc etc. (un sourire, Laure avait un très beau sourire, à se demander comment un homme peut quitter un tel sourire, naturellement par folie), elle reprit :  c’est drôle comme le Tourbillon de Jeanne Moreau peut te donner espoir et quelques mois plus tard presque des larmes aux yeux. Mais il y avait quelque chose d’enfantin dans ce regard-là, et puis bien entendu cette coïncidence incroyable (s’être connu trente ans auparavant) que nous n’avons découverte qu’après était là, en latence dans ce premier regard, ce qui n’a fait que l’amplifier.

Nous avons mis un mois avant de nous revoir, plus où moins par hasard, à la fête d’une amie commune qui  nous avait présentés. Peut-être (sûrement) est-il venu exprès. “

 

Une bourrasque épicée la fit se taire. Elle respira a plein poumon et détourna son regard vert mystérieusement plissé très loin sur l’horizon. Des larmes de sang miroitaient encore à la surface de l’eau, mais le rouge avait viré au vieux rose de l’innocence. L’ensemble de ce paysage marin se pastellisait, nos angoisses et nos chagrins avec. Sa voix qu’elle avait un peu nasale s’adoucit dans les graves.

“Après tout, je ne sais pas s’il faut que je te raconte. On a tort de croire qu’il faut parler, se déverser. Au contraire, souvent il faut retenir, se taire. Comme un roc, se cristalliser. Refaire toute l’histoire… À quoi bon? Ce qui m’est utile aujourd’hui, ce n’est plus de penser à l’homme, c’est de penser au petit garçon de sept ans, que j’ai connu, et qui a malheureusement survécu en l’homme que j’ai aimé et que j’aimerai toujours je pense.

Il n’était donc pas grand, enfant, mais quand je l’ai  recroisé cette année, dans ma vie (c’est peut-être pour cela que je n’ai pas pu le reconnaître, entre mille détails) il dépassait le mètre quatre-vingt. Juste un peu plus grand que moi. Il m’a confié qu’il avait grandi, plus tard, d’un coup.

Alors j’ai écouté l’histoire de son enfance, et j’ai compris, et je n’aurais peut-être pas dû le comprendre autant, lui pardonner… oui, non. Moi je dis que oui. Car le pardon est efficace et fait du bien, au moins égoïstement à celui qui le donne. Il apaise toute folie.  Quand on aime quelqu’un pour l’enfant intact en lui, à nos risques et périls, on doit lui pardonner, pour ce même enfant intact en lui… Et puis nous sommes tous plus ou moins fous, plus ou moins sages…  J’ai ma part. Vient un temps, tu le sais, trop analyser ne sert plus à rien. Mieux vaut écouter le vent et regarder la mer.”

La nuit venait doucement à présent. Je me demandais si nous guéririons un jour de toutes nos imperfections, de toutes nos passions… non pas elle et moi seulement, les humains, en général. Nos deux silhouettes de loin devaient se fondre dans l’obscurité bleue, deux brindilles d’olivier corse…

Il y a comme ça des femmes…. elles se mettent au soleil toute la journée, on dirait qu’elle ne font rien, mais c’est faux. Elles cherchent l’oubli.

RELATIVITÉ DU BLUES.

Il était blanc, tirant un peu au vert anis.

Il se tenait là debout, il m’attendait. Au moment où je l’ai vu, je n’ai même plus eu envie de dire “et ben mon vieux, ça va pas fort!”, quand je l’ai senti hésiter comme un gamin abandonné à se jeter dans mes bras, j’ai eu envie de rire, et en même temps, vraiment pas du tout.

Drôle de mélange.

En bref je savais qu’il n’y avait pas mort d’homme–enfin, pas encore.

Mais la vie est tout de même étonnement bien foutue, de faire que deux amis ne peuvent pas aller très mal, en même temps, pensais-je sans me méfier.

Ce jour-là, c’était même miraculeux. Il tombait carrément à pic, son message de détresse: le monde roulait comme jamais, j’étais aux anges, radieux, totalement libre, tout gazait, presque sans raison ce qui est le signe du vrai bonheur. J’avais 10 ans.

A son regard qui n’en était même plus un, je ne lui ai pas demandé si ça allait. Je ne lui ai même pas dit bonjour ni salut, juste “Viens”. De mon mieux, lui ai fait une tape virile sur les épaules, sur son blouson rappé couleur châtaigne et je l’ai emmené dans un petit bar que j’aime bien.

Nous nous installâmes en terrasse, sur ces tables de bistrot rondes toujours bancales avec le dessus jaune pisse– je n’ai jamais compris si elles avaient été conçues comme ça, ou si le blanc mal fixé virait naturellement sous l’effet de la lumière. Elles ont ceci-dit l’avantage de n’avoir jamais l’air ni trop propres ni trop sales, quoi qu’on fasse. Elles sont bourgeoises quoi, rassurantes, moyennes, habituelles. Et petites. On ne se parle pas à quatre kilomètre de distance, ce qui peut favoriser les rapports intimes, les conversations confidentielles et autres interactions humaines désirant pour une raison ou une autre, la proximité. Dans le cas présent, celui de Raphaël: le réconfort.

J’avais envie d’un blanc Viognier, le bar faisait oenothèque, mais pour je ne sais quelle raison vraiment (il était 18h00, heure hésitante entre le goûter et l’apéro) je pris un noisette, Raphaël m’emboîta le pas. “La Même Chose” Mimétisme amical qui parfois veut tout dire.

Il faisait beau; on voyait le ciel bleu sans aucun nuage, très haut, cadré entre les bâtiments de la place, et sur un côté le toit de l’église. Des oiseaux passaient, peut-être des mouettes et le vent n’était ni chaud, ni trop frais. Une idéale petite brise qui faisait croire à la pureté.

Raphaël ne pouvait pas parler, il regardait ce ciel, et moi je regardais Raphaël.

C’est un type avec des yeux clairs, le visage très mince, très intelligent.

Il y a certaines personnes comme ça, chez qui ça se voit tout de suite. Enfin, dans la mesure où par “intelligent” on entend que ça ne carbure pas à deux à l’heure là dedans. Dans le cas de Raphaël ça allait parfois vite, trop vite, mais la plupart du temps, à une belle vitesse de croisière qui le rendait spirituel et sûr de lui. Enfin en apparence, ou plutôt selon l’Intelligence.

Pour le moment, nous attendions nos cafés, et à la glotte nouée de sa tête basculée pour regarder le ciel (ou pour empêcher les larmes de couler) évidemment toute intelligence rationnelle était HS en lui.

Non pas qu’il ne fut plus lui-même.

Au contraire, je le trouvais sous un certain angle encore davantage lui même, fragile, à nu, beau. Mais cette beauté n’allait pas sans danger, c’était le genre de beauté complètement tragique et désespérée, et comme je l’ai dit, il n’avait pas besoin de parler pour que je sache que la vie et toutes les choses auxquelles il attachait de l’importance (une importance même vitale: son travail, sa musique par exemple) tout ceci ne pesait plus qu’une petite plume de mouette tombée du ciel dans sa balance. C’était foutu. Elle était partie, et le monde n’était pas seulement dépeuplé, il avait complètement perdu sens. Plus rien ne tournait rond, en un mot.

Il poussa un grand soupir, je crus qu’il allait revenir à lui, mais non. Il regardait toujours le ciel, comme pour en attendre une réponse, aussi, peut-être– l’église n’étant pas loin.

Pendant ce laps de temps, nos consommations étaient arrivées et sans qu’il paraisse m’entendre je demandais finalement mon verre de Viogner qui arriva subito. Je bus une gorgée, très fraîche, parfaite, c’était un étrange Viogner vignifié en Val de Loire ce qui lui donnait une minéralité agréable, douce, vaguement acide.

Raphaël soupira de nouveau, et posa cette fois une main sur son front signe qu’il n’était pas encore prêt à quoi que ce soit d’autre et n’attendait de moi que ma simple existence, en ce vendredi soir d’août, dans un Paris rendu silencieux par les vacances. J’en profitais pour penser:

C’est fou ce que les gens se rendent malheureux, c’est fou ce qu’ils se gâchent le plaisir de vivre, souvent pour rien du tout.

Alice l’avait trompé, le lui avait dit, elle était partie, ce qui ne voulait pas dire grand chose puisqu’il ne vivaient pas ensemble, elle était un peu partie, de sa vie, mais en même temps elle le titillait, elle lui envoyait parfois des messages, parfois non, et lui l’oubliait, puis repensait à elle, puis lui pardonnait, puis la voyait, puis espérait, et par définition, dans la perverse foulée suivante qu’elle lui infligeait, désespérait.

Bref, Raphaël était loin d’être un ange, mais somme toute, c’était un mec bien qui faisait de son mieux pour être droit, qui était cool, mais qui avait quand même certaines valeurs humaines fortes pour qu’être cool ne soit pas synonyme de faire n’importe quoi et partir en couille, ce que semblait-il, Alice prenait un plaisir destructeur à faire.

Moi là dedans, quoi? Je me sentais bien, je l’ai dit. J’avais décidé d’être ferme avec Marielle. J’avais laissé cette simple phrase “et puis merde, elle va pas me nicker la vie” prendre le mors au dents, avec un petit accès de rage très sain.

Je ne sais pas si j’étais réaliste. Je ne sais pas si nous étions réalistes. Peut-être que je faisais une sorte de déni, et que Raphaël, lui, amplifiait. Mais moi au moins j’étais heureux, je ne voulais plus qu’on me fasse chier, et que je me fasse chier tout seul qui plus est (beaucoup de torts que j’imputais à Marielle étaient sans doute le fruit de mon affabulation et puis d’autres non…) Baste!

Raphaël me regarda enfin.

En effet, ses yeux étaient un peu humides. Sans jeter un regard sur son café noisette, il saisit mon verre et en but un bon tiers. Sa glotte déglutit laborieusement, mais le mécanisme évacuait l’angoisse, c’était palpable.

“Ça va aller!”

Ma voix un peu rauque me parut bizarre, mais au moins je m’étais lancé, sans prendre trop de risques, les mots et leur sens important assez peu. Il me sourit.

“Mais oui, mais oui, ça va aller…”

Cela il le dit avec une sage lenteur, comme de l’eau qu’on fait couler précautionneusement d’un arrosoir (un arrosoir rempli de Viognier).

Étais-je vraiment heureux? Cette question, soudain.

Mais oui, puisque le ciel était bleu.

C’est vrai, c’était des mouettes. Je les voyais très bien à présent, je nous commandais une bouteille de Viogner… puis je renversais à nouveau la tête pour regarder le ciel, moi aussi, et penser à elle.

UNE CHOSE ÉTRANGE

AM

 

L’amour est une chose étrange

Que nous ne comprenons pas

Pas toujours.

L’amour est quelque chose qui change

Et qui ne change pas.

L’amour a l’apparence d’un ange

Parfois

Un ange qu’on ne voit pas

Et qui soudain

Est dans vos bras.

 

L’amour est comme une fleur

Mon ange

Une fleur fragile qu’il ne faut pas

Abîmer

L’amour est comme une fleur

Mon ange

Qui peut en or

Se transformer.

 

L’amour c’est aussi de l’Amitié

Une confiance qu’on donne

Pour durer.

L’amour en fait, c’est pas compliqué

Il faut tout simplifier.

C’est peut-être juste une manière de vivre

De partager

De savoir qu’on est pas seul

C’est à la fois une liberté

Et une sécurité

 

L’amour c’est un grand mot

Et aussi une toute petite fée

Entre les lèvres.

L’amour c’est une manière

De se comprendre

De se ressembler

De s’embrasser

Sans penser, de se désirer.

Et, malgré les déceptions, les désillusions

Du passé,

Sans savoir pourquoi,

L’amour au fond c’est de vouloir

Rester

 

 

 

AM12

 

Image d’en-tête: Vénus, Antoine Bourdelle.

PAYS DES DIEUX

 

 

IMPRESSION DU METRO/ 14/05/19

 

Des arabesques qui dansent

et les regards plus indifférents que dédaigneux

que jettent les gens

sur les rampants et les boiteux

les reboutés les repoussés les amputés les baveux

 

Des arabesques qui dansent

des silences et des violons dans une rage grave

et puissante:

la grande détresse des miséreux

 

L’indignation triste et brûlante

Tragédie ardente

Dans la cruelle chance

des yeux qui se détournent

De la malchance

Comme des magiques transes

Comme des arabesques qui dansent

En dessous, au dessus

Du Pays de Dieux.

 

Paysdesdieux2

paysdesdieux3

LA SURFACE DES CHOSES

La surface des choses

Qu’est-ce qu’il y a dessous?

C’est doux

La surface des choses

Ne dit rien

De nous.

 

Dans les peaux explose

Tout un monde flou

Qu’à peine tu n’oses

Toucher du bout

Des doigts.

 

Toi, tu deviens tout rose

ça prouve quoi?

Que tout n’est qu’une pose

Que tout n’est que prose

Parfois

 

 

Une grande porte close

Avec des clous en bois

Dans le soleil expose

Son calme plat

Qui bat

 

Qui bat pourtant la chamade

Dans le coeur des choses

Au fond par grandes saccades

Qu’on ne voit pas

En toi, en moi

 

La surface des choses

Le monde des apparences

Nous parle en silence

De tout ce qu’on ne dit pas

Mais qui est là.

 

 

Capture d’écran 2019-04-30 à 15.47.30

Capture d’écran 2019-04-30 à 15.49.38

PREMIER TEMPS

Il pleuvait, mais ce n’était pas une mauvaise pluie. C’était une gentille petit pluie de printemps, un peu grise et rose, emportant quelques pétales dans le vent.

Il y a de la beauté partout, se disait Jacques, et il regardait la pluie.

Il y avait eu beaucoup de saisons, beaucoup de printemps.

La beauté revient toujours. C’est dingue comme la beauté est belle, pensait il encore. “la beauté est belle” , ça ne voulait rien dire, c’était une pure tautologie, une répétition dans les termes, comme le printemps. Pourtant il avait envie de se dire ça, tout bas.

Jacques était un homme au milieu de sa vie, de sa vie espérée. Il alternait l’enfance et la maturité, ça durerait peut-être jusqu’à la fin, aimait il rêver.

L’homme a besoin de rêve et de beauté, pas très compliqué. Un homme comme lui, surtout. ça remettait tout en place. “Car vous avez besoin d’Art”… Baudelaire avait dit ça.

Ce n’était pas possible de trouver du sens à la vie autrement. Cet homme entre deux eaux regardait les fleurs roses voler dans le ciel plein de brume tiède, et au fond de lui montait une pièce de Schubert qu’il avait joué jadis, du temps de sa glorieuse jeunesse, qui ne disparaîtrait jamais.

 

.G/ Musique 1

Comme une glace vanille un soir d’été, loin dans le sud de l’Italie, dans un coin perdu et pas  très chic, sur une plage pas connue. Mais belle.

Comme des cheveux d’enfant fins et doux,  dans l’odeur des champs de blé de la même couleur.

Un visage grave sur des touches de piano blanc cassé et noires. Très très penché, presque amoureusement, langoureusement,  génialement.

Génitalement. ça se passe dans la matrice, dans le noir complet des sons, des notes.

Il faut fermer les yeux, ne pas regarder les instruments: voir plus loin, le paysage d’émotions et de sentiments imaginaires mais réels d’un type qui s’appelait Mozart il y a longtemps, quand il écrivit son concerto “Jeunehomme”, N°9.

Soir de printemps aussi, un thé, une tarte à la fraise.

On pense à la douceur.

Un visage un sourire, une femme ou un homme, jeunes pour toujours, amoureux.

On pense à la douleur, tendre, des amours à jamais imparfaits.

Et puis soudain un élan fou, joie, folie, passion.

Un pirouette un salto, une galipette: bonheur insouciant

mais si profond.

 

 

LÉGÈRETÉ

Il touchait à peine le sol. Il dansait, ou il flottait.

On aurait dit qu’il avait peur de fouler la terre, de l’abîmer.

Chaque pas signifiait qu’il ne voulait pas faire de mal à une mouche, que si mal il y avait, que si mouche souffrait, ce n’était vraiment que bien malgré lui.

Dans un sens, il ne marchait pas: il effleurait.

Il donnait des cours de funambulisme.

Cela existe.

Il avait créé ce concept, enfin, il avait réalisé son idée, sans penser à son utilité, aux conséquences matérielles, humaines. Il avait simplement suivi son idée, comme le fil de la corde sur lequel il posait, cette fois, un pied sûr.

Pour lui ce n’était pas une évidence de marcher sur terre. Toute son assurance, il l’avait sur cette corde ou ce filin tendu, plus ou moins haut, en l’air.

Il enseignait sans beaucoup de mots. Il apprenait à respirer. Il disait aux gens qu’il ne faut pas vouloir l’équilibre, que ça vient tout seul. Que la première chose c’est de s’oublier, de faire chair avec l’air, de penser léger, léger, léger, comme une plume.

Et les gens pleuraient de joie, et s’envolaient.

Plume2

SAINT-ROCH 22/02/2019

Il faisait beau sur Paris.

C’était le printemps, enfin, après un interminable hiver qui avait tous voulu nous abattre.

Il y avait un air de flottement incertain dans la lumière dorée de la fin de journée, et les parfums imperceptibles de bourgeons et de verdure. Quelque chose de grisant, de fragile comme le bonheur, à quoi nous, les humains marchant sur les trottoir, ne semblions pas encore pouvoir croire.

Le retour de la vie, et, presque, oui, d’une forme de joie enfantine.

Elle marchait, elle était debout. Elle avait lâché ses long cheveux châtain foncé, cascadant sauvagement dans son dos, sur son grand cardigan bleu marine. Elle n’avait pas voulu maigrir, elle n’avait pas voulu souffrir. C’était venu comme ça. “Chagrin”, “Deuil”, il suffisait peut-être de poser des mots simples, et de s’envelopper dans la laine bleue sombre d’un gilet, de tourner un visage fatigué vers le ciel pastel de la fin de journée, de respirer.

Elle avait vingt minutes d’avance, et décida de faire un tour dans le quartier. Elle prit une petite rue qui descendait vers les Tuileries et s’émerveilla devant la beauté familière de cette ville où elle se sentait chez elle. Elle songea que c’était bien évidemment cela l’amour: cette capacité à l’étonnement, avec toute la fraîcheur des premiers jours, devant un visage de chair ou d’architecture que l’on connaît pourtant par coeur. Cette réassurance qu’il est là, et demeure  toujours aussi charmant, et inchangé.

   En haut des marches de pierre blonde, les hautes portes de bois s’ouvrirent avec un grincement sur cette éternelle odeur de voûte humide, d’encens et d’anciennes boiseries cirées.

   On voit l’amour comme on voit Dieu: là où on le désire. Et Dieu ce jour là n’était pas à chercher dans l’ostentation baroque, ce mélange de classicisme froid et de soudaines exubérances ornementales et doloristes.

   Elle chercha le choeur, et s’assit sur une chaise de la dernière rangée, c’est à dire l’autel dans son dos, et parmi moins d’une dizaine de personnes disséminées comme des ombres en prière, ça et là.

  Pas même un murmure. Pas même la vibration d’une voiture, dans ce quartier ancien protégé des grandes avenues par un réseau de vieilles ruelles.

   Une célébration venait d’avoir lieu. Elle le comprit en apercevant les fascicules laissés négligemment sur les sièges. Des photocopies sur un papier épais et crème qu’on avait pris soin d’agrafer, mise en page et typo nettes, douces, espacées. Photos en couleur d’un visage. Jeune.

   Elle le prit dans ses mains. Le regarda longuement. Les dates lui semblèrent irréelles, presque problématiques. De ces dates qui ne collent pas, des chiffres qui ne nous reviennent pas. Qui appartiennent à un autre monde. 1994-2019.

   Pourtant elle les trouva beaux. Il y a de beaux chiffres aussi, ça ne s’explique pas. Elle n’était pourtant pas  férue de mathématiques, mais il il y a des chiffres fascinants, ceux-là, par leur tragique même, en étaient.

   “Ce n’est qu’au prix d’une ardente patience que nous pourrons conquérir la cité splendide qui donnera la lumière, la justice et la dignité à tous les hommes. Ainsi la poésie n’aura pas chanté en vain”.

   Une silhouette de salamandre signait cette citation de Rimbaud.

   Sûrement qu’en d’autres circonstances, l’Impression eût été toute autre. Des années auparavant, l’esprit froid et rationnel, elle serait sans doute resté l’oeil sec et interrogateur. Hermétiquement fermé à la beauté bouleversante qui soudain la terrassa, les mots “ardente patience”, comme une invitation consolatrice, à l’espoir. Soudain. des années auparavant elle ne serait sans doute pas rentrée dans cette église, elle n’aurait pas eu besoin d’une réponse que nulle analyse logique ne pouvait octroyer.

   Des années, des années auparavant, dans une autre vie, elle n’avait encore ni souffert, ni aimé, ni compris la profondeur des choses, ni le besoin des gens. Elle aurait peut-être eu pitié de cette femme d’à peine quarante ans enfouissant soudain son visage en pleurs dans ses mains, priant un Dieu que tout le monde disait inexistant, et se demandant comment son maquillage survivrait à cela pour son rendez-vous. Et elle fut toute soulagée de trouver un vieux Kleenex au fond de sa poche.

Salamandre

Et puis ce fut tout. ” Le Seigneur est tendresse et pitié… En ce temps-là voyant les foules… Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage… heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu…”

” L’homme! Ses jours sont comme l’herbe; comme la fleur des champs, il fleurit: dès que souffle le vent, il n’est plus…”

Elle choisit une petite bougie rouge, et perpétua inconsciemment en ayant besoin de l’allumer et de la déposer devant un petit autel latéral, un geste absurde et immémorial. “Pour toi, mon amour”. C’était aussi dans un poème de Prévert.

 

Dans la rue Saint Roch, elle s’arrêta devant une bijouterie close. Elle sourit aux douleurs imaginaires et pensa à celui qu’elle aimait, et à ce jeune homme au sourire doux, dont on venait de célébrer les obsèques et qui lui semblait soudain, si proche.

 

Jalousies

 

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ: PERIMÉES, OU RÊVÉES…

“Les grands changements sont silencieux” qui a dit cela?

“Il faut que tout change, pour que rien ne change”, pour sûr, cette citation est du Prince Fabrizio de Salina, alias le Guépard dans le roman de Lampedusa sur la révolution libérale italienne en Sicile.

Les grands tremblements de terre, les tsunamis sont d’abord imperceptibles, puis dévastent tout dans une espèce de “furieuse lenteur”.

Ainsi l’ordre, le fonctionnement capitaliste actuel du monde global s’est-il imposé, d’une main de fer dans un gant de velours, depuis les premières révolutions politico-bourgeoises du 18ème siècle en Europe.

Faut-il croire aux grands effets de manches? A la théâtralité parfois sanglante des révoltes? Aux coups de tête et de béliers éperdus? Faut-il croire en leur efficacité, en leur durée, en leur conséquences en cohérence avec l’impulsion première de leur idéologie?

Au contraire, une certaine pensée peut-être plus pragmatique de la vie, plus réaliste, dit que les vrais changements arrivent à pas de loup, comme la gestation lente mais sûre d’un enfant. Que ça ne se voit pas, qu’il n’y a pas d’excitation romanesque,   romantique, qu’il n’y a pas de passion presque, du moins qu’il n’y pas de violence, pas de souffrance. Mais une prudence sûre d’elle, bonne ou machiavélique. Le joueur d’échec ou de go se tient serein. Il ne porte pas de gilet jaune, il ne s’appelle pas Emmanuel… qui est-il, ou elle?

La joueuse d’échec ne s’appelle pas non plus Marianne, la carte du territoire présentera quelques nions, ainsi que la statue de l’Arc de Triomphe.

La représentation de la liberté révolutionnaire sur un monument napoléonien, trépanée par des hommes non pas réellement désespérés de ne pas être libres, de ne pas savoir être fraternels, mais de ne pas être égaux, dans le sens de 89, d’Identiques, d’équivalents, dans le sens d’une dignité matérielle et financière dont on les ampute.

“Discours sur l’Inégalité parmi les hommes”, et sur les écarts de salaires et de fortune, devrait réécrire Rousseau.

“Il y a dans toute révolte populaire un rêve libertaire et communiste”, qui a encore dit cela?

Il y a dans toute révolte populaire une part de violence virile qui éclate, même si Delacroix fait monter une Marianne sein nus sur les barricades, et puis une part de manipulation, et puis ce ne sont pas toujours ceux qui souffrent le plus qui crient.

Des hommes avec des gilets fluorescent, couleur qui n’existait pas du temps de 89 et de Napoléon, ont fait s’épancher la matière grise d’une tête qui symbolisait la liberté rageuse, la force virile, féminine, totale, qui dit NON,  la pugnacité de valeurs justes qui doivent toujours rester vigilantes et combatives pour perdurer.

Cette quasi profanation signifie-elle désillusion, contradiction du mouvement, absurdité, ignorance, ou simple dérapage totalement incontrôlé?

L’Histoire a prouvé que les sans-culottes et les bonnets phrygiens ne furent pas les vrais vainqueurs de 89, les révolutions flouent ceux qui y participent, mais non ceux qui les fomentent.

La vérité avance à pas feutrés et sûrs, sans grands éclats donc. Dans la sphère intime avec douceur et prudence, dans la sphère publique avec sagacité et vision à long terme.

Pendant ce temps, le joueur ou la joueuse de Go sourit, d’un sourire de Mona Lisa sur les lèvres viriles de la future Marianne, dont personne encore ne connaît le nouveau visage.